lirepartie2_v2.jpg
Le signe +, de Louise Dandeneau - Lecture par Emmanuelle Rigaud
00:00
Buffet froid.png

LE SIGNE +


LE BÉBÉ PLEURAIT comme il le faisait chaque nuit. Nathalie s’enfouit le visage dans l’oreiller et cria : « Arrête! » avant de se lever pour la énième fois, en larmes.


Sa petite langue tremblait au même rythme que ses vibratos. Sa tête était rouge et il agitait les bras comme pour demander à sa mère de le prendre. Ce qu’elle fit. Brusquement. Il se tut, elle s’adoucit.


— Maman est crevée. Dors !


Elle le promena en le faisant bondir dans ses bras, de la chambre au salon, de retour à la chambre. Elle fit courir une main dans ses cheveux fins et se demanda comment elle avait pu être si stupide. Le bébé émettait de petits gémissements de satisfaction et elle vit qu’il s’était rendormi.


Elle le coucha prudemment dans son petit lit et sortit sur la pointe des pieds.


À peine Nathalie se trouva-t-elle sous les couvertures qu’il recommença. Il était deux heures. Elle devait se lever dans quatre heures pour le travail. Sa patronne l’avait déjà sermonnée pour ses absences, devenues fréquentes depuis l’arrivée du petit. Elle avait peur de perdre son emploi à cause de lui. Il hurlait à présent. Elle jeta les couvertures, retourna à la chambre d’un pas bruyant. En ouvrant la porte, elle cria :


— Tais-toi ! Tu me rends folle!


Le bébé hurla plus fort. Nathalie sanglotait, ce petit paquet de nerfs la vidait complètement. Elle le ramassa brutalement, le petit cessa immédiatement de se plaindre. Elle changea sa couche et s’assit dans la berceuse pour l’allaiter. Il but goulument.


Une amie le lui avait présenté. Un beau grand gaillard, intelligent de surcroit, de passage vers Montréal. La conversation avait été stimulante et, à la fin de la soirée, il l’invita à l’hôtel. Une nuit de passion comme elle n’en avait jamais connue. Ils étaient faits l’un pour l’autre.


Le lendemain matin, il la reconduisit chez elle. Ce n’est qu’une fois sous la douche qu’elle se rendit compte qu’il ne lui avait pas demandé son numéro de téléphone. Et elle avait oublié de lui demander le sien. Elle appela l’amie. L’amie lui expliqua qu’il était le copain d’un copain d’un copain et qu’elle ne connaissait même pas son nom de famille.


Nathalie recoucha l’enfant et retourna à son lit. Elle ferma les yeux, mais dès que le sommeil la gagna, le petit se réveilla. Elle se couvrit le visage, se boucha les oreilles. « J’aurais jamais dû avoir ce maudit bébé. » Il se réveillait à chaque heure depuis sa naissance. Une amie lui avait dit que le foetus sait quand la mère est nerveuse ou malheureuse et, par la suite, le bébé nait perturbé. Facile de donner son opinion quand on n’a jamais porté d’enfant.


Nathalie entra comme un ouragan dans la chambre du bébé qui faisait encore du vacarme. Elle le ramassa, le tint à bout de bras et lui cria à tue-tête de se taire. Il pleura d’autant plus fort. Quelle galère! Finalement, elle l’appuya contre sa poitrine et il se calma.


Quand ses règles ne vinrent pas, elle ne s’en inquiéta pas outre mesure, elle avait toujours eu ses menstruations seulement un mois sur deux. Mais quand deux mois passèrent sans que la moindre goutte de sang n’apparaisse, alors elle s’en inquiéta. En plus, elle souffrait de nausée, d’acné et de léthargie.


Pisser sur un bâtonnet pour savoir si oui ou non un enfant va envahir son corps.
 

Impossible…
 

Le signe + la fit vomir.
 

À l’âge de quarante-deux ans, elle allait devenir mère, contre  toute attente. Elle n’était jamais tombée enceinte. Pourquoi ses ovules devenaient-ils soudainement si féconds ? Peut-être que le bâtonnet ne disait pas vrai, ces tests ne sont pas infaillibles.


Quand le médecin lui confirma la nouvelle, elle vomit de nouveau.


Nathalie avait songé à l’avortement, mais se ravisa. Pas pour des raisons morales, mais parce qu’elle avait très peur des répercussions suite à une telle intervention. Elle essaya de se raisonner, mais finalement le temps avançait et elle dut aller jusqu’au bout de la grossesse.


Il se remit à brailler. Il était trois heures trente. Elle regrettait de ne pas avoir choisi d’avorter. En colère, elle retourna voir cet enfant ingrat, ce morpion, et le supplia de dormir. Il se calma seulement après qu’elle l’avait pris dans ses bras. Et si elle l’emmenait dans son lit? Les unes disaient que c’était le meilleur remède, les autres croyaient que cela gâtait l’enfant, et encore d’autres mettaient en garde contre le danger de rouler sur le nourrisson et ainsi l’étouffer. Elle essaya de le recoucher, mais les cris du petit lui perçaient les tympans. Désespérée et exténuée, elle l’emmena avec elle. Elle l’étendit sur le bord du lit et elle s’allongea, le bras autour du bébé. Ils se rendormirent.


À six heures pile, le réveille-matin sonna. Nathalie sursauta, roula sur le côté et éteignit l’horloge. Le bébé ne fit pas un son. Elle le regarda à peine avant de sortir du lit. Après sa douche, elle alla le voir. Il n’avait pas bougé d’un poil, elle le laissa donc là. Elle mangea ses toasts et but son café dans un silence parfait. Elle respira plus aisément, reconnaissante qu’il s’était enfin tu. Elle mit l’assiette et la tasse dans l’évier, se frotta les mains pour se débarrasser des miettes, retourna le voir. Il était toujours immobile, près du bord du lit. Quelque chose dans sa position… sembla peu naturel. Était-ce sa position ou plutôt… Nathalie souffla un « non » qui prit un son lugubre au fond de sa gorge, puis elle se couvrit la bouche. Elle le regarda encore quelques minutes, mais ne s’en approcha pas, ne voulut pas le toucher. Sa toute petite poitrine, sa petite cage thoracique… rien ne se soulevait.


Elle essaya de digérer la scène. Il était si petit, mais il avait pris toute la place. Elle se mit à pleurer et, en même temps, elle sentit monter en elle une vague sourde de soulagement. Elle n’aurait plus à l’écouter brailler, elle pourrait désormais récupérer son sommeil, reprendre le cours normal de sa vie. Nathalie essuya ses larmes, hocha la tête. Oui, elle avait bien fait de l’emmener dans son lit, ça avait été pour le mieux…


Nathalie sortit de la chambre, ferma doucement la porte de peur de ressusciter le cauchemar. Elle enfila son manteau, prit son sac à main et sortit en fermant à clé derrière elle.

Nouvelle extraite du recueil Buffet froid de Louise Dandeneau,
Les Éditions du Blé, 2020

 

LECTURE PRÉCÉDENTE.png
Liste de tous les articles de Au plaisir
LECTURE SUIVANTE.png