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Rachid

 

À l’époque, je travaillais dans un EREA (Établissement régional d’enseignement adapté) avec des ados de 12 à 14 ans. Comme mes collègues professeurs dans les écoles, mon emploi du temps se partageait entre les périodes d’enseignement et les périodes d’éducation : activités culturelles ou sportives, surveillance durant les repas et la nuit.

Ce soir‑là, comme les autres fois où j’étais de service auprès de mes 27 jeunes garçons, le petit miracle avait eu lieu. J’avais éteint les lumières et le calme s’était installé quasi instantanément dans le grand dortoir aux allures de labyrinthe. Je faisais un dernier tour pour m’assurer que chacun était  bien dans son lit quand mon attention fut attirée vers le box de Rachid.

Rachid était plein de vie et de malice, un grand sourire éclairait continuellement son beau visage. C’était un
petit plaisantin qui nous fatiguait parfois par son insatiable énergie, mais pour lequel nous avions
tous beaucoup de tendresse tant il dégageait
de vitalité et de gentillesse.

Mais ce soir-là, Rachid pleurait. Tout doucement.

 

M’enquérant des raisons de sa tristesse, il m’avoua avoir honte d’être arabe. Il avait honte de ses cheveux frisés, de sa peau olivâtre et souffrait des réflexions désagréables dont il était souvent victime.

 

Du mieux que je pus, je lui dis qu’il devait à tout jamais être fier de son apparence, fier de ses origines, fier de tout ce qui le caractérisait et que jamais il ne devrait envier quoi que ce soit aux petits franchouillards qui l’avaient blessé.

 

Rachid fut rassuré et apaisé, je crois, et put s’endormir.

 

Mais moi j’étais bouleversée, car les propos que je venais d’entendre faisaient écho à un autre chagrin d’enfant, celui de mon mari. Né en France de parents italiens, Didier ne s’était jamais demandé s’il était français tant cela lui semblait évident.

 

Certes son nom était à consonance italienne, il allait parfois l’été en vacances en Toscane visiter la famille, mais il avait toujours vécu en France, ne parlait que le français à la maison comme partout ailleurs et n’avait de culture et de valeurs que celles de la France. C’est pourquoi à l’âge de 9 ou 10 ans, quand un directeur d’école ouvrit brutalement la salle de classe où il se trouvait et lui reprocha vertement devant ses camarades d’avoir écrit sur une fiche de renseignements qu’il était français alors qu’il ne l’était pas, sa gêne se mêla à l’incompréhension, puis fit place à la colère face à cette humiliation dont il avait été victime et dont certains élèves s’emparèrent alors, le traitant régulièrement de rital ou de macaroni.

 

Ce n’est qu’à l’âge de 18 ans que mon mari obtint la nationalité française parallèlement à sa nationalité italienne. Il se sentait alors, je crois, à la fois français et italien.

 

Jusqu’au jour où une employée de préfecture lui retira définitivement l’envie d’être français. En effet, c’est avec un semblant de dégoût qu’elle lui demanda, alors qu’il souhaitait renouveler sa carte d’identité, si c’est bien par naturalisation qu’il était devenu français, signifiant clairement qu’il valait moins qu’un autre « français de souche ».

 

Depuis mon mari se sent italien, même s’il est fonctionnaire d’État et remplit tous ses devoirs de citoyen.

 

À tous les petits Rachid et autres, je présente mes excuses pour le mal qui leur a été fait par des Superdupont¹ au cœur sec et à la tête vide.

 

Pardon pour ces regards pleins de mépris, ces mots qui blessent et tuent parfois.

 

Ce pays qui est le mien n’existe que par la richesse et la diversité des peuples qui s’y sont installés. Comment certains ont-ils pu l’oublier? Comment peuvent-ils blesser des enfants, s’étonnant ensuite que ces enfants devenus adolescents rejettent leur pays de naissance?

 

Je voudrais que chaque enfant, chaque personne vivant dans ce pays qu’on dit être celui des droits de l’homme, se sente accueilli et respecté.

 

Et que nous soyons tous fiers et heureux de vivre en France.

¹ Superdupont est une série de bande dessinée française, parodie de super-anti-héros. Ce personnage est ultra-patriote, voire chauvin appartient à une sorte de mouvement sectaire et terroriste dont l'unique but est de détruire le « pays des Droits de l’homme ». (Source : Wikipédia)

L’auteure est enseignante auprès d’enfants en situation de handicap dans la région Grand Est, en Haute-Marne, France.

Note de l’éditrice : Cette histoire est un exemple de situations déplorables qui se retrouvent partout où il existe de l’intolérance due à la peur et à l’ignorance. Elle n'est certainement pas unique à la France.

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