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Un cerveau en souffrance

Chère amie,

Avant toute chose, je te remercie sincèrement d’avoir accepté ma proposition. Tu me dis que tu en tireras profit, mais sais-tu à quel point cette aventure me profitera aussi? J’aime réfléchir, j’aime communiquer, et nul doute que cet exercice sera pour moi une extraordinaire occasion de synthétiser toutes ces idées que j’ai assimilées ces dernières années. Tu sais, aussi étrange que cela puisse paraître, je retire un grand plaisir à réfléchir et à organiser ma pensée! Oui oui, le plaisir de philosopher existe!


Bon, il semble que tu aies ressenti quelques craintes en lisant les dernières lignes de ma lettre précédente. Je me doutais bien qu’en faisant référence à la neuroscience, je provoquerais chez toi une réaction de doute quant à ta capacité à me suivre dans mes explications. Je t’entends dire : « neuroscience? Ouf! ce sera compliqué! ». Alors, je te rassure : pas l’intention de te faire un exposé scientifique dans lequel, d’ailleurs, je me perdrais moi-même. Je m’en tiendrai plutôt à ce qui se rapporte à notre questionnement initial : pourquoi voulons-nous aller toujours plus haut, plus loin, plus vite, au point de nous mettre en danger, comme l’a fait Icare (tu te souviens… dans la lettre précédente?). Aujourd’hui, j’aborde ce sujet sous l’angle de la science, mais je ne manquerai pas de te revenir inspiré d’art, de poésie, de sociologie, de spiritualité…


Crois-moi, mon amie, je n’aurais jamais cru pouvoir ressentir un si grand réconfort en lisant l’œuvre d’un neuroscientifique! C’est pourtant ce que j’ai vécu en lisant Le bug humain de Sébastien Bohler. Ce petit livre s’est vendu à des milliers d’exemplaires et ce n’est pas pour rien. Je crois que son propos confirme certaines impressions que nous avons, toi et moi. J’espère pouvoir te transmettre ici tout mon enthousiasme! 


Hum… Par quoi commencer? 


Allons-y avec un fait généralement accepté : nous, les humains, nous venons d’une longue lignée animale. Durant des millénaires, explique Bohler, le fonctionnement de notre cerveau était très primaire et n’avait pour fonction que celle d’assurer notre survie parmi des centaines d’espèces qui avaient le pouvoir de nous faire disparaître en une seule bouchée. Garder la bête en vie et assurer sa reproduction, telle était la tâche de ce cerveau primaire qu’on appelle aujourd’hui le striatum. Cette petite structure est toujours là, logée au fond de notre cerveau devenu plus complexe depuis. Elle a longtemps été la seule aux commandes : on lui doit d’avoir duré, on lui doit notre existence.


Plus tard, par l’œuvre de l’évolution, une autre structure s’est formée, nous dit le neuroscientifique : il s’agit du cortex cingulaire. Comment est-il apparu? Imaginons nos ancêtres perchés sur les branches des arbres… Imaginons qu’ils eurent l’idée d’en descendre pour mieux se nourrir et se reproduire. Ces petits êtres ont vite compris qu’ils avaient intérêt à se regrouper pour assurer leur survie. Vivre en société devenait impératif. Ces sociétés ont lentement évolué. Peu à peu, des codes ont été établis afin de maintenir la cohésion du groupe, et des sanctions ont été édictées, car il fallait bien rappeler aux individus les dangers de s’éloigner de la meute. Plus les exigences de la vie sociale cimentaient le groupe, plus se développait notre cortex cingulaire. De nouvelles facultés se sont alors développées : intelligence, empathie et autres aptitudes nécessaires à la vie en société. Quelques millénaires et nous sommes passés de macaque à humain!


La société ainsi créée fut longtemps menacée par notre indomptable striatum qui, lui, était (et est toujours) programmé pour remplir des fonctions primaires. Pour contenir les appétits de ce petit cerveau encore bouillonnant d’agressivité, il a fallu instaurer une cohésion sociale de plus en plus forte et convaincante. Longtemps notre espèce fut habitée par une lutte intense entre des forces contraires : survivre ensemble ou s’autodétruire. Pour surmonter ce dilemme, notre espèce s’est inventé un monde imaginaire (d’abord les mythes, ensuite les religions) qui devint le théâtre de tous les tiraillements. Ce sont les dieux et autres créatures de ce monde surnaturel qui ont finalement été les sujets des forces en présence. Grâce à cette mise en scène projetée au dehors de leur vie concrète, les humains ont pu se protéger de la violence qui les habitait et qui les poussait à s’autodétruire. Ils furent ainsi unis en tant qu’humanité autour de règles de vie qu’ils avaient eux-mêmes sacralisées et qui, de ce fait, sont devenues porteuses de sens et civilisatrices. Notre espèce s’est ainsi « hominisée » (œuvre de la nature), puis « humanisée » (œuvre de la culture) avec, en prime, un deuxième cerveau superposé au premier. 


Mais ne nous berçons pas d’illusions, chère amie : le striatum ne s’est pas tu avec l’entrée en scène du cortex cingulaire. L’instinct de domination a continué et continue toujours d’exister dans la société sous diverses formes : violence, guerre, colonisation, compétition, performance, comparaison des statuts sociaux entre les personnes, exploitation sans limites des autres humains et de la nature. Jusqu’à maintenant cet instinct était jusqu’à un certain point « contenu » et son activité ne menaçait pas l’humanité d’extinction. Aujourd’hui, il en est autrement… 
 

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Que se passe-t-il donc aujourd’hui? Eh bien, ce que constate Bohler, c’est que notre cerveau est aux prises avec un bug! Nos progrès scientifiques et technologiques rapides ont provoqué un morcellement du « sens » que nous avons mis des millénaires à construire grâce à notre cortex cingulaire. Nos principes de vie, autant ceux fondés sur nos croyances (religion) que ceux fondés sur la raison (philosophie), ont été sérieusement ébranlés. Ce sont maintenant les désirs illimités des individus qui sont passés maîtres du monde. Ces désirs sont multiples et souvent contradictoires, et ils se font la lutte dans un climat de compétition et de surenchère. Preuves à l’appui, Bohler explique que cette chute d’un sens collectivement partagé crée chez l’humain un niveau élevé d’incertitude et d’angoisse, au point même de provoquer une souffrance de notre cerveau. Notre cortex cingulaire, toujours à la recherche d’un sens qui nous transcende, n’a soudainement plus rien à se mettre sous la dent. Nous ne l’employons plus qu’à des fins utilitaires et techniques, ce qui ne représente pour lui qu’une bien pauvre nourriture. Pendant ce temps, notre striatum reprend du service. Il s’active de manière autonome, il s’emballe même, faisant de nous des êtres dépendants du mouvement et de la puissance. Plus haut, plus vite, plus loin, plus fort, disions-nous. Il en découle une « accélération de la vie » qui, admettons-le, nous procure un certain plaisir. Oui, d’agréables sensations, des états d’âme enivrants que nous associons, à tort, à de la liberté. Rappelons-nous Icare : comme il est grisant de voler!


Bohler estime que l’humanité est à un moment décisif. Elle devra trouver un moyen de contenir ses appétits, sans quoi elle risque de devenir l’auteure de sa propre extinction. Comment réactiver notre cortex cingulaire et redonner à nos existences un sens plus profond et davantage partagé collectivement? Devrons-nous choisir entre sens et puissance? Si sens il y a, où le trouver?


Ça commence à chauffer sur cette Terre, n’est-ce pas mon amie? Saurons-nous reprendre le contrôle de notre destinée? Il y a de l’espoir, sois rassurée! 


Amitiés,


Guy

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