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Raymond Lemoine nous offre un regard à la fois naïf et franc d’enfant, et celui sensible et
teinté de mélancolie d’un homme d’âge mûr sur son enfance à Sainte-Agathe, au Manitoba.

Les Juifs

– Les Garrett 

Sœur Albert, la patience incarnée, se leva de son pupitre, marcha vers le pupitre de Patricia, et avec sa voix calme et posée dit :

« Premièrement Patricia, arrêtons de les appeler les « juifs ». Ils sont des gens comme vous et moi, comme nous tous. Ils font partie d’une grande famille religieuse juive et, hormis que vous voulez qu’on vous appelle les « catholiques », ce n’est pas nécessaire de les appeler par leur religion. Vous comprenez ce que je vous dis, les enfants. »

Tous opinaient avec un hochement de la tête. Je trouvais ce début de discussion tout à fait intéressant. Ces nouveaux arrivants nous donneraient une fenêtre sur un nouveau monde. En s’insinuant dans notre paquet homogène et presque cloîtré de chrétiens catholiques, ils nous offraient l’occasion de les côtoyer, de les connaître et de les estimer dans leur différence… une occasion qui ne s’était jamais présentée jusqu’à présent. C’est-à-dire, presque jamais présentée…   

 

Pratiquement tous les citoyens du village représentaient une homogénéité sociale flagrante, toute blanche, toute francophone, sauf deux villageois, toute catholique, sauf les mêmes deux.

 

Jusqu’à l’arrivée des Basset, Monsieur et Madame Garrett figuraient comme les seuls citoyens du village qui n’étaient pas de la même trempe que les 600 autres âmes de notre petit hameau sur le bord de la rivière. Parmi nous, nous avions Monsieur Garrett, propriétaire du Norm’s Garage, le seul et unique atelier de réparation de véhicule au village, et son épouse, Mme Garrett, petite dame d’une ressemblance remarquable à la nouvelle reine Élizabeth, et occasionnellement, gardienne chez‑nous. Pour nous, les enfants naïfs du village, de vulnérables apprenants les mœurs compliqués de la vie de tous bons catholiques, ces deux anglos représentaient deux énigmes dans l’océan franco du village. De plus en plus, il me semblait que ma religion avait tellement de pièges cachés qui pourraient mettre à risque mon éventuelle montée aux cieux et ma place bien méritée à la droite de Dieu.     

 

Prenons comme exemple l’ambiguïté de « manger » de la viande le vendredi. Celle-ci représentait pour moi une des plus grosses cachotteries de la religion catholique, surtout lorsque je pensais à Monsieur et Madame Garrett. Monsieur Garrett était un homme important du village, un homme de bon fond, ou comme mon père disait souvent, un bon yiable. Lorsque Madame Garrett venait garder chez‑nous le vendredi, et que Monsieur Garrett venait joindre son épouse pour le repas du midi, on lui servait souvent de bons steaks, tandis que nous, nous nous contentions des fèves au lard, sans le lard bien entendu. Bien que j’aimais bien les « bines » au lard sans lard, ce n’était guère la jalousie qui me chicotait, mais plutôt l’éventuel destin mortel que Monsieur Garrett se réservait en mangeant du steak le vendredi. Lorsque j’entamais le sujet de cette énigme d’alimentation carnivore de Monsieur Garret et la conséquence infernale que celle-ci pouvait lui apporter à son destin final, j’aboutissais toujours dans le même cul-de-sac ; mon père dirigea mon enquête vers ma mère avec « Vas donc d’mander à ta mère » et l’enquête se termina brusquement avec le « Pourquoi tu n’vas pas jouer dehors » de ma mère. 

 

Notre catéchisme désignait la consommation de viande le vendredi comme un péché assez grave et par conséquent, une condamnation directe vers l’enfer si un jour tu as la malchance de mourir en état de péché. Et maintenant, avec l’arrivée des Basset, on venait possiblement me présenter d’autres éléments contradictoires et des intrus incompatibles dans le cocon insulaire de mon village catholique et francophone. Ma p’tite vie était à veille de se faire chambarder, et j’en étais à la fois anxieux et excité !

(suite au prochain numéro)

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