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Gérald Laroche

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La musique est arrivée accidentellement dans la vie de Gérald Laroche. En effet, à l’âge de sept ans, il avait déjà choisi sa carrière : il deviendrait un artiste visuel… Mais il a toujours aimé la musique, et à 11 ans, ayant eu maintes fois l’occasion d’entendre et d’apprécier le jeu de nombreux guitaristes et violoneux adeptes des musiques country et bluegrass, dans son village, il a voulu apprendre la guitare. Par conséquent, après avoir durement économisé 16 dollars dans le but d’acheter cette fameuse guitare, il est allé en ville avec son père, mais a vite renoncé à cette idée en voyant les prix des guitares! Il s’est rabattu sur l’achat d’un harmonica, puisqu’il y en avait un tout rutilant qui trônait dans un magnifique écrin et qui entrait dans son budget! Il aimait l’idée que, cet instrument étant facilement transportable, il pourrait le trimballer près de la rivière et dans toutes ses aventures!

 

Les premières notes qu’il en a tirées l’ont tout de suite émerveillé; il avait l’impression d’entendre un orgue et même un orchestre complet! Il ne savait pas en jouer, mais expérimentait avec cet instrument qui le faisait carrément rêver; il commençait déjà à composer puisqu’il testait des sons et essayait de voir où ça pouvait le mener et, d’autre part, il développait sa technique en essayant de reproduire les chansons que ses parents chantaient ainsi que des airs de folklore, des rigaudons, des gigues et des pièces entendues à la radio.

 

Lorsqu’il a eu 12 ans, un ami lui a fait entendre un disque de l’harmoniciste Sonny Boy Williamson, un musicien de blues du Mississippi, et dès les premiers accords, il a senti une force le transporter dans un autre monde. C’est comme si deux immenses portes s’étaient ouvertes d’un coup pour lui montrer son avenir; il allait devenir un musicien de blues. Il s’est donc mis à lire les biographies des musiciens de blues célèbres et à apprendre par oreille les standards de blues qu’il entendait, essayant d’en reproduire les sons, les rythmes, les différentes interprétations ainsi que les émotions, les sentiments et la profondeur, et ce, dans le but de trouver sa propre signature, ce son et ce style qui le distinguent des autres harmonicistes. Au moyen de son harmonica, il essayait aussi déjà d’imiter d’autres instruments ainsi que des sons de la nature (chants d’oiseaux, hurlements de loups, etc.).

 

Alors que ses amis écoutaient du Led Zeppelin et d’autres artistes populaires auprès des jeunes, il préférait écouter les albums de vieux musiciens de blues et de jazz comme le trompettiste Miles Davis et le guitariste B.B. King. En résumé, ses deux écoles musicales furent les musiciens de son village, qui lui permettaient de faire ses premières armes en leur compagnie, et l’écoute de ses disques éclectiques. Son objectif était de réussir à percer tous les secrets de l’harmonica et à connecter ses lèvres à son âme, en quelque sorte.

 

Il se sentait néanmoins un peu déchiré, car il rêvait aussi de devenir un artiste visuel et a mis de nombreuses années à comprendre qu’il pouvait réaliser ses deux rêves. Vivant alors dans un petit village, entouré de son père directeur d’école, d’agriculteurs et de nombreux ouvriers gagnant beaucoup d’argent dans une industrie de pâtes et papier, il a jugé bon de garder ses projets d’avenir secrets pendant des années, afin que les gens ne s’évertuent pas à essayer de l’en décourager. Dans les plaines, personne ne gagnait sa vie avec les arts; on travaillait pour survivre, et l’art n’était qu’un passe-temps. Mais Gérald tenait à devenir un artiste professionnel, peu importe s’il devait vivre dans la pauvreté en conséquence.

 

Il a aussi eu la surprise de découvrir que les harmonicas professionnels coûtent beaucoup plus que 16 $, et qu’un harmonica ne suffit pas. Il en faut de toutes les tonalités, avec des sons différents, etc. De plus, leurs anches ne durent pas, si bien qu’il arrive parfois qu’un harmonica cesse de fonctionner ou devienne faux en plein concert et doive être remplacé en quelques secondes. Par conséquent, pour ses tournées en solo, il apporte environ 80 harmonicas, ce qui constitue un défi quand vient le moment de traverser les douanes avec tout ce métal!

 

Pour composer, il se met dans un état de rêve et l’inspiration vient d’elle-même. Il lui arrive de se saisir d’un rythme, de quelques notes, d’images de la nature ou même d’erreurs comme points de départ, puis les idées s’enchaînent et virevoltent dans sa tête. Toujours dans un état de rêve, il joue avec ces idées jusqu’à ce qu’elles se collent harmonieusement les unes aux autres et en viennent à former une pièce. Lorsqu’il sort de cet état, la pièce est construite. Une pièce peut ainsi être créée en une fois ou en un mois.

 

Les effets sonores et percussifs qui accompagnent sa musique tirent leur origine de ces moments magiques où, à l’âge de 12 ans, il se rendait à une rivière dotée d’un écho incroyable, puisque le son qu’on y projette rebondit à trois reprises. Il y jouait des notes d’harmonica puis se laissait bercer par cet écho extraordinaire, créant de véritables chansons à répondre avec cette rivière enchantée.

 

Des années plus tard, alors qu’il revenait d’une tournée dans le Nord, la tête pleine d’images et de sons éblouissants de la nature, un de ses amis lui a permis de s’amuser avec sa pédale d’effet « delay », un dispositif bien connu des guitaristes qui permet d’ajouter un écho artificiel à toutes les notes jouées. Il a ainsi pu reproduire un écho identique à celui de la fameuse rivière… Émerveillé, il a commencé à expérimenter, utilisant cet appareil avec de nombreuses sources sonores, notamment des sons d’harmonica et des bruits de respiration, imitant ces sons impressionnants qu’il avait entendus dans le Nord. Il avait soudain accès à un nouvel univers, lequel lui a permis de composer sa première pièce accompagnée d’effets sonores : Le Chasseur.

 

Il aimait beaucoup cette pièce, mais pensait qu’il serait le seul à l’apprécier. Il a néanmoins voulu l’interpréter lors d’une prestation dans le Nord, puisque c’est le Nord qui la lui avait inspirée. Les membres de ce public parurent étonnés de reconnaître des sons qu’ils connaissaient, mais, fidèles à leurs habitudes, ils réagirent plutôt discrètement. Gérald a donc mis cette pièce sur les tablettes pendant quelque temps.

 

Plus tard, à l’occasion d’une tournée en Saskatchewan, parce qu’il lui manquait à peu près 10 minutes pour compléter une partie de spectacle, il a décidé de l’ajouter à son programme. Après un silence complet pendant la prestation de cette pièce, celle-ci lui a valu une ovation debout!

 

Dès lors, cette pièce a toujours produit le même effet. Notamment, lors d’une grosse vitrine  en Colombie-Britannique, elle lui a permis de vendre plus de spectacles que tous les autres artistes de la province, même les plus prestigieux! Dès lors, il a compris que cette pièce était un véritable cadeau du ciel, et celle-ci lui a donné le courage de poursuivre dans cette direction. Vous pouvez voir une vidéo de la pièce Le Chasseur en cliquant sur l'image suivante :

 

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Dans le cadre de l’émission de télé Makusham à Moncton, interprétant
Le Chasseur

Le public ne sait peut-être pas que le premier spectacle rémunéré de Gérald a eu lieu dans un autobus Greyhound! Alors qu’il était jeune, lui et des amis de sa classe se rendaient à Winnipeg en autobus pour voir un spectacle. L’autobus était plein à craquer d’habitants de tous les villages des environs. Ses amis, à force d’insister, ont convaincu Gérald de jouer de l’harmonica dans l’autobus, malgré sa grande timidité d’alors. Tous les occupants de l’autobus adorant ce concert improvisé, un de ses amis a eu l’idée de passer le chapeau, et Gérald a ainsi pu récolter suffisamment d’argent pour payer toutes ses dépenses de la fin de semaine, y compris son billet d’autobus!

 

Plus tard, il a déménagé à Winnipeg dans le but d’y commencer sa carrière d’artiste. Il y a retrouvé le guitariste David Larocque, un de ses amis de Powerview-Saint-Georges qui avait un petit orchestre membre du 100 Nons, et David l’a invité à jouer au sein de cet orchestre. Un membre du public, après l’avoir vu jouer de l’harmonica au cours d’un spectacle de l’orchestre, l’a invité à se produire à la radio et à la télévision de Radio-Canada en compagnie de musiciens prestigieux. Les choses se sont enchaînées, Radio-Canada l’envoyant même se produire dans des émissions de télévision à Montréal, par exemple, aux Démons du midi.

 

Il s’est ensuite produit dans le cadre de vitrines¹, ce qui lui a rapidement permis de se faire inviter par un réseau national, et tout ceci a évolué très rapidement jusqu’à sa première tournée en Europe, à 24 ans. Et pourtant, lorsqu’il en est revenu, des gens lui demandaient encore quand il allait se décider à avoir un vrai travail, considérant que tout ceci n’était que des folies de jeunesse!

 

Une carrière musicale, ce n’est pas de tout repos et ça comporte son lot d’épreuves, mais aussi de grandes joies. Sa carrière lui a notamment permis de faire connaissance avec l’amour de sa vie, Martine Bordeleau, parce que celle-ci avait assisté à l’un de ses spectacles, au foyer de Saint-Boniface, la petite scène du Centre culturel franco-manitobain. Pendant une pause, il a discuté si longtemps avec elle que ses musiciens ont dû le rappeler à l’ordre et même lui lancer du maïs soufflé pour qu’il retourne sur scène! Il a demandé à Martine ce qu’elle faisait dans la vie, et elle lui a répondu qu’il ne regardait vraisemblablement pas la télévision, puisqu’elle animait Le Téléjournal tous les soirs, à 18 h!

 

Deux de ses spectacles sont restés particulièrement gravés dans sa mémoire : tout d’abord, celui à la Grande Place de Port-au-Prince, en Haïti, parce que le public y était extraordinaire, mais aussi parce que le spectacle fut interrompu brutalement, 10 soldats armés se postant devant lui pour le protéger, sur scène. Il a par la suite appris qu’il y avait des problèmes dans ce pays et que les soldats avaient été avisés qu’il constituait une cible possible!

 

Sa prestation à Radio-France est également mémorable parce que, deux jours plus tard, on a communiqué avec lui pour lui apprendre qu’il y avait eu 850 000 auditeurs et que depuis sa prestation, le téléphone ne dérougissait plus, le public voulant en savoir plus à son sujet! Peu avant, Jean-Jacques Milteau (le plus grand harmoniciste de France) et Toots Thielemans (le plus grand harmoniciste jazz au monde) s’y étaient produits en duo avec très peu de réactions, tandis que le petit gars du Manitoba déchaînait les foules! Radio-France l’a donc invité à revenir en lui promettant une heure d’antenne et carte blanche!

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Au festival Harmonica sur Cher, en France, jouant Blues Moon.
Cliquez sur l'image pour accéder à la vidéo.

Après une carrière aussi remplie, que lui reste-t-il comme rêves à réaliser? Gérald Laroche aspire à se produire dans le cadre d’un spectacle où il pourrait amalgamer arts visuels, contes, théâtre et musique. Ce spectacle pourrait être très simple, mais transporterait néanmoins complètement le public dans des paysages magiques. Avis aux producteurs intéressés par ce projet enlevant!

¹ Pour une définition de « vitrine », cliquez ICI.

Mot de Carole : Je dois malheureusement faire une pause pour le mois de mai et vous reviendrai dans le numéro de juin avec Alpha Toshineza.

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