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Préambule

J’ai écrit ce texte il y a vingt ans. J'avais alors 21 ans et ma mère se mourrait d'un cancer. J’ai volontairement très peu repris le contenu de chacun de ces textes que j’ai agrégés pour finalement composer un récit de deuil, de résilience et du lien si particulier entre une mère et sa fille. Il se peut que certains passages paraissent contradictoires d’une époque à une autre.

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À travers cette histoire, j’ai souhaité montrer l’ambivalence des sentiments et des émotions qui évoluent dans le temps de façon non linéaire, de prendre conscience de l’évolution du processus du deuil sur plusieurs années et des différentes étapes par lesquelles on passe. Certains ressentis ont évolué et d'autres souvenirs perdurent comme un fil rouge dans la narration. Le deuil implique toujours un plongeon en soi et dans son histoire personnelle afin de pouvoir accepter celle-ci, la dépasser et finalement atteindre une certaine forme de résilience.

 

J’ai d’abord écrit pour moi-même sans savoir ce que je ferai de tout cela. Au départ, il y avait juste un besoin d’exprimer l’indicible. Aujourd’hui, je fais le choix de me confier publiquement parce que je pense qu’il est difficile de guérir d’une perte si on n'ouvre pas son cœur. Il me semble important de garder espoir dans ces moments douloureux que nous vivons tous un jour car, au bout du chemin, on peut retrouver la joie. J’espère sincèrement que ces quelques lignes que je partage à cœur ouvert apporteront des réponses à ceux qui en cherchent, apaiseront certaines souffrances à ceux qui en ont besoin et permettront humblement de donner quelques pistes à ceux qui travaillent sur le chemin de la résilience. Puisse ce témoignage apporter le soutien nécessaire à ceux qui le cherchent.

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Janvier 2001

 

Le sommeil tarde à venir. Il est 1 h du matin. Cela va bientôt faire deux heures que je suis rentrée chez moi, dans ma petite chambre blanche et lumineuse de la maison familiale, sous les toits gris de Paris... J’ai soudainement un besoin oppressant de prendre un stylo et d´écrire. Écrire tout. Obsessionnellement. Frénétiquement. Quand j’écris, je ne pense plus. Quand je crée, ma souffrance s’apaise. Je souhaiterais que les silences ressemblent à ces vacarmes que sont les mots écrits. Ces mots qui grouillent sur une page et se disputent une place. Ils se bousculent dans ma tête pour savoir lequel sortira le premier. Il est maintenant 2 h 15 du matin. Sous ma couette, je brûle de chaleur. Je ne parviens pas à dormir. Je pense. Trop. Encore. La chaleur de la pièce, la moiteur, mon corps humide, le contact avec les draps mouillés de sueur m’empêche de m’apaiser. Je plonge dans un semi-coma sans parvenir à oublier cette fièvre qui me colle à la peau. Je suis maintenant éveillée. Je ne suis pas fatiguée. Ai-je dormi? J’ai ouvert un œil. Mon lit en hauteur, mon corps à terre, frileux encore de cette agitation nocturne, solitaire, incompré-hensible. C’est une flemme soudaine qui alors m’envahit. Pas envie de me laver, pas envie de m’habiller, pas envie de travailler. Juste le désir compulsif d’écrire. Il est 11 h. Les seuls mots qui viennent à moi sonnent plein de haine et de rage. Tant de douleur, de souffrance sont inacceptables. Intolérable. Injuste. Absurde. Impossible à nommer. Impossible de définir l’indéfinissable, l’incompréhensible et l’irraisonnable. C’est juste un enfer quotidien. J’essaie de ne pas penser à cette nouvelle journée.

 

J’entends alors maman se lever. Ce n’est plus ce même pas agité et énergique. Je l’écoute avancer dans le couloir au parquet qui craque, moins large, moins froid que celui de la grande allée stérile blanche, au visage sans nom qu’elle arpente aujourd’hui avec l’espoir d’en trouver la sortie un jour. C’est une démarche titubante et pesante, pleine de fatigue. Je sors de ma chambre avec l’espoir de retrouver le même élan de joie lié aux retrouvailles matinales que nous connaissions encore quelques mois auparavant. Nos regards se croisent. Silence d’un matin qui ne ressemble à aucun autre. Le sol s’affaisse douloureusement, et frissonnent dans ma chair des sentiments inexprimables de violence. Chaque fois que je constate sa détresse, je pense alors à cette terrible nouvelle, cette terrible journée d’été pluvieuse durant laquelle j’ai découvert la vraie souffrance. Je sens mon cœur saigner encore et ces paroles résonner encore et encore. Des phrases qui cognent aux parois de ma boîte crânienne et qui la brise de douleur. Entre deux sanglots, le véritable sens de la vie m’a dévoré la tête. C’est tout un flot de souvenirs, de regrets, d’odeurs, des images confuses : « J’ai un cancer ». Ma mère était atteinte. Touchée en plein cœur, cible de l’horreur, éclats de vie en mille morceaux. Pourquoi? Qu’une cellule infime, anecdotique se mette tout à coup à muter, croître, grossir et envahir, bouffer le corps quoi. Pourquoi? Pas de réponse. Il faut donc se battre. Lutter. Contre son propre corps. Toujours. La vie est cette bulle de savon si fragile qu’un seul coup de vent peut briser en un éclat de larmes... faire chavirer toute une vie. Il est encore temps de parler d’amour.

Il est maintenant 15 h. La journée passe. Comme tous les dimanches, rien à faire. Je n’ai pas envie d’étudier. Et le tic-tac de l’horloge électrique rythme chaque instant d’ennui. J’ai envie de sortir et de sentir le froid cinglant d’un début de mois de janvier. Sentir les rayons glacials du soleil lointain. Et éviter le métro. Je déteste ce moyen de transport. Sale, anonyme, triste, univers cosmopolite et pourtant si indifférent à l’espèce humaine. Je me souviens de cette scène si connue du métro parisien où les passagers ont les yeux tournés vers le sol, absorbés par la terre, comme inexorablement écrasés  par la pesanteur humaine. Soudain un vrombissement, un tremblement, un courant d’air chaud, âcre, sauvage. L’homme en face de moi relève alors la tête. Les yeux toujours au sol, il franchit ces corps qui se pressent, il écrase et se fait écraser. Les yeux sont toujours là, collés au parterre gris et sale du wagon. Soupir. La tension

s’effondre, les regards s’évitent : un clochard passe dans une indifférence complice. Silence. On voit par la fenêtre la tour Eiffel qui s’illumine. Station Passy. Dehors, c’est le beau Paris. Plus loin, les quais où des amoureux s’embrassent et on peut s’amuser à s’imaginer vivre dans une de ces péniches. Mais déjà, très loin, cette eau n’est plus la Seine, ces pigeons gris de poussière s’envolent dans un ciel bleu sans nuages. Un autre univers embue mes yeux. Je vois alors la mer et des mouettes. Cette ville n’est plus Paris.

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Les gens parlent une autre langue, une langue qui chante et qui roule comme des vagues sur le sable. Ce sont d’autres bruits et d’autres odeurs qui me chatouillent les sens, me font saliver d’envie. Un pays dans lequel j’irai faire ma vie, retrouver et reconstruire mon identité, ma réalité. Loin de toutes ces nuits blanches...

 

Cette nuit, je prendrais un somnifère afin d’éprouver ce sentiment de perte de soi qui m’assomme après l’euphorie de l’amour. J’espère que ce soir, le sommeil ne me trahira pas.

 

Paris, le 24 janvier 2001

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