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Mon récit représente une étape importante dans la traversée du deuil tel que je l’ai vécu : le désespoir, l’acceptation et le chemin vers la joie. Il exprime la souffrance telle que je l’ai vécue il y a 20 ans, face à la maladie et à la perte.

I – Orpheline

Il n’y a qu’une manière de naître. Un hurlement. Celui du nourrisson qui pousse un cri de révolte, arraché de son confort amniotique pour plonger dans un univers terrestre. L’enfant « tombe » du ventre de sa mère et là, tout commence… Une odeur, la chaleur du sein, un regard qui se croise, le son de la voix maternelle : tous les sens sont mobilisés dès cette première rencontre. Pour la première fois. C’est le début d’une histoire d’amour entre la mère et son enfant. Une mère qui le soulage, le réconforte et l’aime comme personne d’autre ne pourra jamais l’aimer. Un enfant qui devient alors toute la vie d’une mère, dans sa chair comme dans ses sentiments. La mère et l’enfant souffrent et accouchent ensemble de leur amour.

Je ne me souviens pas de mon premier cri. On me l’a raconté. À peine née et déjà je n’étais pas satisfaite de la position dans laquelle on m’avait mise. Je voulais tourner la tête. Rouge de colère, j’ai rassemblé toutes mes forces et je suis parvenue à mes fins dans un soupir de soulagement et de contentement. Mon père a décidé que l’on m’appellerait Michelle, ce qui veut dire « qui est comme Dieu » en hébreu. Et cela ne faisait que commencer. Jusqu’à quel point un prénom détermine-t-il un caractère? J’étais une petite fille espiègle, dynamique, volontaire et intrépide.

J’ai eu une enfance merveilleuse, jouant avec mes frères et écoutée par mes proches. Ma mère m’emmenait partout avec elle, m’habillait de robes et de froufrous et m’avait fait graver une gourmette sur laquelle était inscrite « Chipie ». J’étais sa chipie, sa « poussinette », sa petite fille.

Ma mère vivait en moi. Nous ressentions les mêmes sensations, les mêmes mots, les mêmes tristesses, les mêmes joies. Un amour fusionnel, conflictuel, passionnel. Tous mes chagrins, elle les pleurait avec moi. Toutes mes angoisses la rongeaient, toutes mes joies la faisaient sourire. Elle m’a consolée, aidée, soignée, toujours pardonnée, aimée d’un amour constant et exemplaire. Je ne supportais pas d’être séparée d’elle, je n’acceptais pas que ses amies l’appellent et la mobilisent alors qu’elle était avec moi. Je n’ai pas le souvenir d’avoir passé une journée de ma vie sans elle. Elle devait être toute à moi, rien qu’à moi. Et cela, pour la vie.

Aujourd’hui je suis seule, et je veux soulager ma tête, mon esprit de toutes ces questions et incertitudes. J’aimerais croire en une mort sereine, sensation de volupté et de douceur, et non pas en ce qui inspire habituellement l’horreur… parce que dans ma vie, celle de tous les jours, je l’ai rencontrée et je l’ai détournée à plusieurs reprises. Qui donc aurait pu m’aider à combattre mes angoisses, mes problèmes de santé, la tristesse, mes chagrins d’amour et les questions qui me persécutaient? Ma mère m’a sauvé la vie chaque fois, elle m’a donné la vie tant de fois, elle s’est battue pour moi, et je suis toujours en vie. Et moi? Moi, que lui ai-je donc donné? Lui ai-je sauvé la vie? J’ai fait ce que j’ai pu, je l’ai aimée de toute ma force, de tout mon cœur, de toute ma vie. Et tant que je vivrai, je continuerai à la faire vivre à travers moi, que dans ce que j’éprouve, je sache ce qu’elle aurait ressenti à ce moment-là.

Alors, chaque jour où je me lève, je respire une large bouffée d’air à ma fenêtre, sentir mes poumons, mon corps, mes organes fonctionner, puis relâcher la tension, soulagée. Contempler Paris qui se réveille dans un nuage gris rosé, regarder les voisins qui vaquent à leurs occupations, inlassablement comme tous les matins, un jour comme un autre. Je ferme les yeux; là tout bas dans ma tête je sens des paroles murmurer : « Un jour de plus sur cette Terre… Aujourd’hui est un nouveau jour, je suis toujours en vie. »

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Nous naissons d’un traumatisme, faut-il que la mort soit une libération?

II – Un éternel mauvais rêve

Chaque matin est un soulagement. Chaque nuit est un supplice, l’agitation d’un corps qui ne veut pas s’assoupir, les pensées qui inlassablement viennent et reviennent. Je n’aime pas les nuits de ce mois d’été, je ne désire qu’une chose : me réveiller. Et réaliser tout à coup que tout ça n’est qu’un mauvais rêve.

Une fois, j’aurais voulu ne pas me réveiller. Une nuit durant laquelle j’aurais voulu que le temps s’arrête, et que tout recommence au commencement. Une nuit agitée, de crampes, de larmes, d’impuissance. C’était tout mon corps, toute mon âme qui me faisaient mal et me brûlaient, me torturaient. J’aurais voulu sortir de ce corps, de cet esprit et ne pas deviner ce que l’on m’annoncerait le lendemain vers 7 h 45. C’est toujours par le téléphone que l’on apprend les mauvaises nouvelles. Une sonnerie, puis deux, on hésite à décrocher, car on sait ce que cela signifie. Comme une alarme, bruit répétitif, inlassable, strident… Un peu comme si des bombardiers s’abattaient sur la ville et anéantissaient tout. Un long gémissement qui ne s’arrête que quand c’est déjà trop tard, que lorsque les bombes ont déjà tout détruit.

Maman n’était plus de ce monde.

Depuis, il m’est impossible de dormir au-delà de cette heure. Peut-être que si je me réveillais plus tard, ce serait alors trop tard. Ce n’est pas l’inconnu qui m’effraie, c’est d’avoir à quitter cette vie sans avoir goûté tous ses plaisirs. Ce n’est pas la mort qui m’angoisse, c’est la perte dans la maladie qui me fait peur. La souffrance des personnes que l’on aime…
 

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