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VI – Plus une personne, seulement une cancéreuse

Je ne reconnais pas ma mère sur les photos. Mon frère ne veut pas que je me compare à notre mère. Il ne souhaite pas que je m’identifie à elle. Il a peur, me dit-il, que je fasse un transfert. Mais au fond, je sais que c’est surtout parce qu’il me reconnaît en elle et ça lui fait mal. Je vois bien dans le regard des gens qui aimaient ma mère leur étonnement, leur émotion quand j’apparais. Et pourtant, quand je me regarde dans la glace je ne trouve aucun trait de ressemblance. Je n’en trouve pas parce que je ne reconnais pas ma mère. Tout est figé, je ne vois qu’un corps. Qu’un visage. Et j’ai beau scruter l’image, elle demeure immobile, inerte. J’en ai donc conclu que l’âme échappait à l’éternité terrestre. L’apparence demeure sur un bout de papier de génération en génération, sans qu’on sache de qui il s’agissait réellement. L’essence de l’individu crée l’individu. Et je ne retrouverai jamais ma mère sur ces images, qui déjà la fixent un peu plus dans la mort. En fait, la première chose, que j’ai instinctivement recherchée est son odeur. L’odeur maternelle, celle que j’avais sentie et gravée dans ma mémoire à la naissance. Il me suffisait d’ouvrir son armoire et d’y retrouver toute sa vie intacte : ses robes, ses mystères, son intimité… Bouts de tissus qui regorgent de souvenirs olfactifs. Mon nez dans ses vêtements m’en imprégnait. Mais ce n’était toujours pas son sourire qui me revenait. La musique apaise un peu ce manque. Chaque air correspond à un moment de mon passé, dont elle fait toujours partie. Et dont elle ne partira jamais. La musique et l’écriture, deux choses que nous avions en commun, que j’aime et qu’elle aimait.

« La musique d’Haendel m’avait fait oublier quelques instants la souffrance dans laquelle tu gisais, maman. Mais cette fois j’étais devenue toi, crucifiée dans mon corps et dans mon âme. Devant ma détresse, à l’annonce de la maladie, la cancérologue m’avait demandé « et si on vous annonçait que vous aviez une sclérose en plaques? » Elle ignorait, bien sûr, que tu avais pendant 33 ans vécu l’enfer de la maladie. Elle ne savait pas non plus, maman, que tu n’avais plus les mots pour crier ta souffrance. Maman, j’étais devenue toi. Deux ans après ta mort, jour pour jour, j’étais dans le même hôpital, dans la même chambre, dans le même lit, le personnel n’avait pas changé… rien n’avait changé. »

J’ai retrouvé ces quelques paroles dans un cahier que maman avait péniblement écrites. On me reprochera sûrement de les lui avoir volées. Mais je ne trouve pas d’autres mots que les siens pour exprimer son enfer. Ma mère avait des mots pour hurler sa souffrance et sa maladie n’a duré que 10 mois. Elle nous avait dit qu’elle avait choisi cet hôpital non pas pour guérir, mais pour mourir. Les médecins ont fini par l’euthanasier pour la libérer. Ma mère est morte d’une overdose de morphine. Le cœur a lâché. Non, maman, tu n’étais pas ta mère.

Plus que le désir de savoir s’il y a une vie après la mort, je veux me souvenir. Imaginer ma mère comme une femme, non plus comme une mère. Toutes ces photos me renvoient toujours l’image d’une personne joyeuse et belle qu’on a envie de prendre dans ses bras tant sa candeur semble touchante. Quand je les regarde, je ne parviens pas à la voir autrement, comme une mère avec ses enfants, non plus comme une femme ayant une vie à elle. Une femme qui aurait vécu avant moi, une femme qui avait eu des désirs de femme : séduire, sortir… Des bribes de ces souvenirs resurgissent… je discerne ma mère devant la glace… Elle passait des heures dans la salle de bains à se « pomponner » comme elle disait. Elle prenait le téléphone avec elle, s’enfermait à double tour et nous avions interdiction de la déranger! Un téléphone qu’elle ne lâchait jamais. Jusque dans les toilettes, elle l’emportait. On restait derrière la porte et on l’entendait s’esclaffer, chuchoter, discuter avec ses amies. Et puis, elle finissait toujours par sortir de cette pièce d’où une vapeur chaude et parfumée s’échappait. Elle entrait alors dans la chambre de mon frère, comme une voleuse, et se contemplait devant la glace, et tournait, virevoltait, faisait trois petits pas de danse et levait la tête d’un air impatient et de contentement, se dressait raide comme une statue et attendait qu’on lui dise comment on la trouvait. Et quand je lui confiais que je la trouvais belle, elle me regardait d’un air surpris et me lançait un naïf « c’est vrai? »

 

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