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Mon inspiration pour...

Une brise légère

« La pensée est le sang qui afflue autour du cœur »*

Empédocle (philosophe grec - Ve siècle avant J.-C.)

 

Depuis le XVᵉ siècle, avec le philosophe Descartes, mais surtout depuis le XVIIIᵉ siècle (qu’on appelle le siècle des Lumières), la science nous a habitués à séparer l’émotion de la pensée, à bien distinguer le sujet de l’objet de manière à pouvoir cerner objectivement le réel et à déterminer les lois qui permettent de l’expliquer. Cette activité de séparation sujet-objet est au cœur de l’attitude scientifique et s’inscrit dans ces courants de pensée que l’on appelle en philosophie « le réalisme » (existence indépendante du monde) et « le matérialisme » (étude de la matière sans l’interférence de la subjectivité humaine). Depuis un demi-siècle, l’étude du réel se tourne de plus en plus vers la technique (moins de science fondamentale, plus de technoscience), vers la création d’outils technologiques de tout usage qui nous aident à « maîtriser » notre monde (pour le meilleur et pour le pire). Mais où donc nous a conduits cette séparation entre l’émotion et la pensée?

On doit évidemment reconnaître les bienfaits de cette séparation sujet-objet : elle permet d’objectiver le réel, de le comprendre et de s’outiller pour le transformer. Mais il faut toutefois dénoncer certaines dérives, comme le faisait déjà Einstein à son époque. Il nommait « réalisme simplet » cette attitude « férocement intellectuelle » qui veut absolument s’éloigner, disait-il, du « silence des espaces infinis ». Qu’est-ce à dire?

Einstein disait ceci : « J’éprouve l’émotion la plus forte devant le mystère de la vie. Ce sentiment fonde le beau et le vrai, il suscite l’art et la science. Si quelqu’un ne connaît pas cette sensation ou ne peut plus ressentir étonnement et surprise, il est un mort‑vivant et ses yeux sont désormais aveugles ». Il disait aussi que s’il n’avait pas été convaincu de l’harmonie de l’univers, il n’aurait pas pu découvrir la relativité. Newton énonçait un propos semblable en parlant du « grand océan de la vérité qui s’étendait devant lui, dans la totalité de son mystère ».

Einstein appelait ce sentiment « religiosité cosmique » en soulignant que « cette religiosité ne connaît ni dogme ni Dieu créé à l’image de l’homme et donc qu’aucune Église ne peut l’enseigner ». Il craignait que le matérialisme ambiant, par peur de cette religiosité, n’ait causé bien des dégâts (« religiosité » au sens premier du mot : sentiment d’être relié à l’univers ou sentiment de faire partie d’un tout).

Pour Einstein et pour plusieurs poètes et philosophes qui partagent sa vision, ce « sentiment cosmique » non seulement met en marche la véritable pensée, mais il contribue aussi à « régler la vie », c’est-à-dire à nous mettre « moralement » en accord avec l’univers et avec ce qui en fait partie : la vie, le monde, la société. À ses yeux, la base de la responsabilité morale et sociale se trouve là, dans ce sentiment de totalité qui nous conduit à éprouver un profond désir d’harmonie. Pour lui, si ce désir d’harmonie était présent dans le cœur des hommes, il s’en trouverait un plus grand respect des êtres humains, de la nature, des cultures, des arts et de la science elle-même.

Voilà pourquoi Einstein affirmait que le but de l’éducation est le « perfectionnement moral », perfectionnement qui, selon lui, doit passer par un apprentissage de la raison, par la connaissance et la réflexion, mais toujours sur le terrain sensible de ce qui nous relie aux autres, au monde, à l’univers. Dans l’esprit de ce génie, un clivage entre la pensée et l’émotion conduit à l’égarement de l’être humain. Sans l’émerveillement devant la vie, sans l’intention de poursuivre des objectifs supérieurs, sans le désir de rendre le monde plus humain, maîtriser le réel perd tout son sens. Maîtriser le réel devient alors la manifestation d’un désir appauvri et malsain de maîtriser pour maîtriser, de dominer pour dominer.

Certains auteurs ont abordé le thème de la « religiosité cosmique » en le nommant plutôt « sentiment océanique » et en insistant eux aussi sur le fait que ce sentiment peut habiter autant les athées que les croyants puisqu’il est exempt de tout dogme. C’est l’écrivain français Romain Rolland qui a proposé le terme « sentiment océanique », dans une correspondance avec Freud. Le psychiatre suisse C. G Jung a largement discuté de cette forme de religiosité dans ses écrits. D’autres encore ont relié ce sentiment océanique à l’instinct, cette aptitude à sentir et à agir de façon naturelle. Des personnes ayant agi « par instinct », pour sortir d’une impasse par exemple, ont en effet affirmé avoir ressenti avec force ce sentiment océanique : les bienfaits inespérés obtenus à la suite de leurs gestes leur ont donné le sentiment d’être connectés à « d’autres lois » (pensons aux personnes qui ont vécu des guérisons dites « spontanées » – voir la chronique « Erreur sur la personne »; pensons aussi à celles qui ont vécu des épisodes de « synchronicité »**). Plus récemment, des chercheurs ont relié l’instinct à une activité neuronale qui se déploie dans notre ventre, activité qui agirait comme un « deuxième cerveau » grâce auquel nous posséderions la faculté de « nous orienter dans la vie » en liant justement « pensée » et « émotions ».

On remarque souvent cette forme d’étonnement devant le réel chez les personnes qui explorent « le très grand » ou « le très petit » (en astronomie ou en biologie par exemple). Voici à ce propos ce que disait l’astronome Carl Sagan en regardant cette photo de la Terre intitulée le « Pâle point bleu » prise par la NASA au sortir de notre système solaire :

« On a dit que l'astronomie incite à l'humilité et forge le caractère. Il n'y a peut-être pas de meilleure démonstration de la folie des idées humaines que cette image lointaine de notre monde minuscule. » « Regardez encore ce point. C'est ici. C'est notre maison. C'est nous. Sur lui se trouvent tous ceux que vous aimez et connaissez, tout le monde dont vous avez entendu parler, chaque être humain qui a déjà vécu sa vie. La somme de nos joies et souffrances, de milliers de religions aux convictions assurées, d'idéologies et de doctrines économiques, tous les chasseurs et cueilleurs, héros et lâches, créateurs et destructeurs de la civilisation, chaque roi et paysan, chaque couple en amour, chaque mère et père, chaque enfant plein d'espoir, inventeur et explorateur, chaque professeur de morale, chaque politicien corrompu, chaque « vedette », chaque « chef suprême », chaque saint et pécheur de l'histoire de notre espèce ont vécu ici - un grain de poussière suspendu dans un rayon de soleil. »***

Soyons clair, nous sommes ici dans le domaine de l’expérientiel, de l’hypothétique; loin de moi l’idée d’affirmer que ces propos pris çà et là prétendent à une quelconque vérité. Mon seul but est de réfléchir à la possibilité d’élargir notre pensée, et surtout de la doter d’un sens et d’une profondeur en lui offrant comme assise notre capacité d’étonnement et d’émerveillement. Évitons de tomber dans le sentimentalisme ou dans le délire, et non plus dans ce « n’importe quoi» qui conduit la pensée vers ce qu’il convient maintenant d’appeler « les faits alternatifs »!

Peut-être avez-vous vous aussi éprouvé cette « religiosité cosmique » ou ce « sentiment océanique ». Pas besoin d’être astronome, ni moine tibétain! On peut l’éprouver en posant un geste créateur (écrire, peindre, etc.), en regardant un ciel tout bleu ou un coucher de soleil, en écoutant le murmure d’un cours d’eau, en se laissant caresser par un vent chaud. Accompagner une personne vers la mort peut aussi nous entraîner dans ce genre d’expérience. Peut-être avez-vous reconnu cette agréable impression de correspondre à la fois à soi et à plus grand que soi, cette impression que le fini et l’infini s’unissent pour un court instant. Sans doute faut-il avoir une certaine disposition intérieure pour le ressentir, à tout le moins avoir la tête et le tronc reliés l’un à l’autre!

Je me suis inspiré de ces réflexions, mais aussi de mon expérience personnelle, pour écrire le texte qui suit. Bien que je sois un fervent adepte de la raison, il m’arrive de sentir qu’en mon âme habite une belle bergère (c’est ainsi que je me représente mon instinct) qui, de son souffle timide, guide mes pas dans ce vaste univers.

 

*Le propos tenu dans cette chronique a été largement inspiré d’un très beau texte de l’écrivain Yvon Rivard intitulé Ralentir travaux, tiré d’un ouvrage collectif sous la direction de Sébastien Mussi : La liquidation programmée de la culture – Quel cégep pour nos enfants?, Liber, 2016. Vous y reconnaîtrez l’emprunt de plusieurs citations, notamment celles du philosophe Empédocle et du physicien Einstein.

 

**Concept développé par Carl Gustave Jung, la synchronicité est l'occurrence simultanée d'au moins deux événements qui ne présentent pas de lien de causalité, mais dont l'association prend un sens pour la personne qui les perçoit.

 

***Cité par Paul Journet dans Prise de position pragmatique et nuancée sur l’univers, La Presse, 12 mars 2017