Mon inspiration pour...

le recueil de textes

Un oiseau dans ma cour

Qu’en est-il du métier de parolier aujourd’hui? Qu’en est-il de la chanson aujourd’hui?

 

De nos jours, quand on rêve de devenir parolier, il faut de toute évidence limiter nos attentes quant à la place que l’on espère occuper. L’incontournable ouvrage de Robert Léger, Écrire une chanson, nous y invite d’ailleurs avec beaucoup de tact. D’autres nous l’on également rappelé. En scrutant Le Devoir, je découvre un article de Sylvain Cormier (octobre 2010) qui décrit la remise du Prix Luc-Plamondon par la Société professionnelle des auteurs et des compositeurs du Québec (SPACQ) au parolier Marc Chabot. Remettant lui-même le prix, Plamondon demandait au public s’il connaissait Chabot, ce qu’il avait écrit et pour qui, etc., pour constater que bien peu de gens en savaient quelque chose. « Ben, c'est ça le sort d'un parolier. [...] Moi, je n'ai pas à me plaindre. Mais si je commençais dans le métier aujourd'hui, je trouverais ça dur », déclare Luc Plamondon.

Toujours dans Le Devoir (mars 2013), Yvan Giguère, fondateur de la Journée de l’Hymne au printemps, réclamait une plus grande reconnaissance pour nos paroliers, notamment lors du Gala de l’ADISQ, en rappelant que le texte est pourtant l’âme d’une chanson. Le mois suivant, dans ce même quotidien, une lettre de la parolière Martine Pratte, cosignée par plusieurs artistes, déplorait le rejet par l’ADISQ de leur demande de créer une catégorie spécifique pour les paroliers afin de reconnaitre ce métier à sa juste valeur.  

Pourquoi en est-il ainsi? Je crois avoir trouvé quelques réponses auprès de ce même Marc Chabot, dans un texte intitulé « La culture, la chanson et le divertissement »[1]. Chabot, qui est aussi philosophe, apporte un éclairage intéressant sur la question. Ce texte est en fait une conférence prononcée en février 2013 dans le cadre d’un Forum sur la chanson québécoise organisé par le Conseil des arts et des lettres du Québec. Selon lui, on assiste actuellement à un phénomène de réduction de la chanson à un art de divertissement et la crise vient non pas du divertissement lui-même, mais du fait que nous encourageons jour après jour la séparation entre culture et divertissement. « Il y a des ponts à rétablir entre la culture et le divertissement », dit-il. Dans ce contexte de survalorisation du divertissement, les paroles, celles qui touchent l’âme, celles qui interrogent l’être humain sur le sens de sa vie, celles qui lui reflètent ses mérites et ses travers, sont souvent négligées au profit de la recherche d’un son. Un son qui semble avoir de plus en plus pour mission de véhiculer une sensation de légèreté et qui, pour y parvenir, doit contourner la gravité des choses et éviter les mots qui en font état. Pourtant, la chanson peut jouer un rôle bien plus important selon Marc Chabot :

« Une chanson peut nous faire réfléchir, une autre peut nous faire danser, une autre peut nous faire pleurer et une autre encore peut nous faire rire. La chanson est un art multiple. La chanson doit être tout autant une fête qu’un hymne. La chanson doit être tout autant une folie qu’un recueillement ou une dénonciation des violences. Chanter, c’est tenter de dire et tenter de décrire tous les mondes possibles […]

Nous avons besoin des chansons pour tous les instants de la vie des êtres et pour tous les instants de la vie d’un peuple. J’ai besoin de ces petits oiseaux dans ma cour, comme le disait Félix[2]. Comme j’ai besoin du cinéma, du théâtre, du roman, de la peinture et de la poésie.

Admettons que comme créateur, comme compositeur, comme parolier, comme interprète, nous ne serions que trop peu de choses si notre seul but, notre seule action dans la culture était de divertir.

La chanson doit être libérée des carcans dans lesquels on tente de l’emprisonner. Elle est plus qu’un genre, elle est plus qu’un son, elle est plus qu’une voix, elle est plus qu’une mode, elle est plus que ce qu’elle vend ou ne vend pas. C’est ce plus que nous devrions rechercher. »

S’il n’y a pas de relation de cause à effet entre la place peu enviable du parolier et celle de plus en plus grande du  « marché » dans le monde de la culture, on peut penser qu’il y a à tout le moins une corrélation significative! L’industrie a-t-elle vraiment besoin de paroliers pour fonctionner? La conjoncture culturelle, sociale et économique actuelle est telle que plusieurs chansons réussissent à « percer le marché » sans que l’on ait eu besoin de leur insuffler une âme… Dans ce contexte, connaitre un succès, tel qu’on en juge actuellement, n’est pas toujours la perspective la plus valorisante. Heureux celui dont les textes peuvent conjuguer succès commercial et valeur culturelle. Mais, comme le souligne encore une fois Marc Chabot, le parolier n’y peut pas grand-chose :

« Une fois sa création terminée (celle du parolier) beaucoup de choses ou peu de choses sont possibles. Beaucoup ou peu de choses qui ne dépendent pas de lui. Son seul pouvoir était d’écrire une chanson, son seul pouvoir était au bout de son crayon ou de son clavier. Beaucoup du reste tient du hasard, de la chance, des rencontres, de la diffusion, du désir des autres de nous faire exister ou non.

Je veux insister sur ce désir d’exister, car c’est ce qui distingue en tout premier lieu la culture du divertissement. La culture peut faire exister les œuvres et généralement elle se soucie aussi de les conserver, de les rappeler à notre mémoire, de leur faire traverser le temps et les générations.

C’est une responsabilité qui devrait incomber aussi à ceux et celles qui s’occupent du divertissement, même si ce n’est pas leur premier défi. Une responsabilité oubliée, une responsabilité qu’on a parfois délibérément gommée […] ».

Guy Pilote

 

[1] Texte disponible sur le site Web de Planète francophone

[2] L’auteur fait référence ici aux propos de Félix Leclerc auxquels je fais référence au début de ma chronique, propos qu’il avait lui-même cités au début de sa conférence.