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Sacré jardin

Mardi 13 avril 2021

 

Dehors tout est blanc de neige. Il y a deux jours j’avais bon espoir de voir arriver le printemps. Et comme d’un fait exprès, Facebook me remonte dans mon historique des photos de mon jardin en région parisienne prises l’an dernier. Le lilas et les fraisiers en fleurs, l’herbe bien verte. Mon jardin me manque. 

Pourtant je ne suis pas ce que l'on pourrait dire une grande jardinière. Mais j’aime avoir un jardin autour de moi. Déjà parce que j’en ai toujours eu. J’ai toujours habité dans des maisons avec des jardins quand j’étais petite et j’ai toujours vu ma mère dans son jardin. 

Mes grands-parents avaient trois jardins : une cour intérieure avec un petit jardin d’ornement et une tonnelle, un autre jardin appelé « le jardin des poules » où ils élevaient des poules, des lapins et faisaient pousser des fruits et des légumes, et enfin un dernier terrain sur lequel poussaient des arbres fruitiers. 

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Ma mère a toujours passé beaucoup de temps dans son jardin et à chaque invité qui venait nous rendre visite, elle proposait de « faire le tour du jardin ». Ce doit être une tradition familiale, car mes tantes faisaient exactement la même chose quand nous allions leur rendre visite. « Viens, allons faire le tour du jardin! » Dieu seul sait ce qui se racontait lors de ce tour du jardin, mais mon petit doigt me dit que c’était une invitation à un moment d’intimité, de partage très personnel. Ne parle-t-on pas de jardin secret? 

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Je crois que le jardin est un endroit intime, un lieu de reconnexion profonde : d’abord à la terre, notre mère à tous, et puis au grand cycle de la vie et des saisons. Sur mon chemin de développement personnel, un moment crucial fut ma reconnexion à mon cycle personnel, au cycle de la lune et au cycle des saisons. Au jardin, nous y sommes connectés en permanence. Et puis, créer un jardin, c’est un peu comme créer un monde de rêve. Le jardinier sème, plante avec l’espoir de voir pousser, fleurir et récolter les fruits de son travail conjoint avec Dame

Nature. Le jardin apprend la résilience et les aléas climatiques nous apprennent que nous ne pouvons pas tout maîtriser. 

Revenons aux rêves, aux espoirs du jardinier. Les plantes que nous choisissons d‘inviter dans notre jardin ne sont pas un choix anodin. Même si l’on a affaire à un jardinier hyper rationnel, le jardin nous en racontera toujours long sur le jardinier. Le jardin est en fait une extension de soi, une projection entre ciel et terre. Est-il bien construit, ordonné? Trahit-il une passion pour un certain type de plantes? Y a-t-il un potager, des plantes médicinales? En achetant notre maison en région parisienne, nous avons hérité des rêves des anciens propriétaires : c’est là que j’ai découvert avec stupeur que sous ma fenêtre de cuisine s’épanouissait toute une bordure de « désespoir du peintre »! On dit que le jardinage est une forme de thérapie et je le crois bien volontiers. Alors, j’ai enlevé toutes ces plantes pour y semer des corbeilles d‘argent à la place!!!

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Quand j’ai quitté mon travail de chef de projet informatique, j’aspirais à une autre vie, plus concrète. Pour autant, comme je le disais plus haut, je ne suis pas une grande jardinière. Mais il est intéressant de savoir que la première chose que j’ai créée à ce moment-là a été ma page Facebook « Un jardin sous les étoiles ». Ce nom est venu, comme une évidence. Et une amie est venue avec une citation de Rousseau pour me confirmer que ce choix était le bon. J’ai commencé par publier en ligne des photos de fleurs, pour amener du beau sur la toile. 

Aussi loin que remontent mes souvenirs, je vois des jardins fleuris au fil des saisons. Quand j’ai réalisé mon calendrier interne, j’ai vu à quel point les fleurs sont des points de repère importants, et aujourd’hui à Winnipeg, je suis en totale perte de repères. On est le 13 avril, il neige, pas une seule petite fleur en vue. 

Mais revenons au jardin sous les étoiles. En créant cet espace, j’ouvrais le champ des possibles. Je devenais actrice de ma vie. Il est devenu ce que j’appelle un espace de polyculture, j’y ai semé plein de graines : des graines de partage, de beauté, de conscience, de sacré, des graines de vie, des graines de fées. J’y cultive aujourd’hui la peinture, l’écriture, l’écoféminisme... Certaines espèces s’y épanouissent mieux que d’autres… 

Un jour, une amie m’a questionné « Un jardin sous les étoiles, ça ne dit pas que tu es artiste peintre ». Non, c’est vrai, ça ne dit pas ce que je fais en tant qu’artiste peintre, mais ça en dit tellement plus sur ce que je suis : ma créativité est multiple, elle agit comme un écosystème et parfois si une part d’elle est en friche, c’est dans un autre coin du jardin que quelque chose va pousser. 

En arrivant à Winnipeg, je n’ai pas pu peindre pendant plus de six mois. Mais ma créativité avait besoin de s’exprimer, c’est alors qu’a émergé le projet des Playmo Voyageurs, une autre manière d’exprimer ma créativité. 

Hier, la linguiste que je suis a ressorti son dictionnaire pour trouver l‘étymologie du mot jardin : un espace de culture clos. En tant qu’artiste, c’est drôle de prendre conscience que le mot culture couvre à la fois l’espace du travail de la terre et aussi celui de l’esprit. Mais ce qui m’a le plus plu, c’est de découvrir que culte et culture ont la même racine étymologique : je le sentais bien que le jardin était un espace sacré, un espace de dévotion, aujourd’hui, j’en ai la preuve tangible à travers les mots, et les mots sont le reflet de notre vision du monde comme disent les linguistes. 

En venant à Winnipeg, je n’ai pu emporter avec moi ni mes plantes ni mes graines. Rien de vivant.


Alors, en tant qu’artiste, je sème des graines qui vont germer et s’épanouir sur la toile. J’ensemence de nouveaux espaces et fais fleurir le monde, toile après toile. Je suis une jardinière du sacré. 

Et faute de mettre les mains dans la terre pour l’instant, je fais pousser des fleurs autrement dans mon jardin sous les étoiles! 

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