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Mon père

Le lendemain de la mort de ma mère, toute la famille s’est réunie pour célébrer l’anniversaire de mon frère. À nous entendre rire, personne n’aurait pu deviner que cinq d’entre nous étaient devenus orphelins la veille. Seule notre tante, la jumelle de maman, n’avait pas le cœur à la fête. Elle venait de perdre le dernier membre de sa famille, son pilier, sa deuxième moitié. Pour nous, c’était différent. Après avoir passé plus de quarante ans à attendre l’explosion fatale qu’on nous avait annoncée il y avait trop longtemps, nous nous sentions libérés.

Ma mère était entrée à l’hôpital à la fin de l’été 73. Les trois plus jeunes avaient été placées en foyers d’accueil; ma sœur et mon frère aînés étaient restés avec mon père et mon oncle atteint de paralysie cérébrale. Ma sœur avait pris la relève, mon frère, son trou, mon oncle, un coup encore plus fort, et mon père, son courage à deux mains. Le soir, mon père profitait des quinze minutes qui lui étaient accordées pour aller visiter ma mère, et le dimanche, il se tapait deux heures de route aller-retour pour venir nous visiter, mes sœurs et moi. À la fin de l’hiver, près de l’entrée du bureau de la sœur supérieure où je me rendais pour le retrouver, j’ai vu les bottes longues en suède rouille de ma mère. Après six longs mois à l’hôpital, elle était enfin sortie, avec un pronostic d’un an tout au plus.

Ma mère avait été déclarée inapte à reprendre le travail, sans assurance maladie de longue durée ni primes d’invalidité. Mon père avait essayé en vain de se trouver du travail à Québec, avec cinq enfants et une femme malade, il n’avait pas du tout envie de retourner travailler dans le Grand Nord. Quatre ans plus tard, nous perdions la maison. Mon oncle est parti vivre avec une sœur plus jeune qui habitait tout près. En plus de pouvoir rester dans les environs, il se rapprochait de son bar de prédilection. De notre côté, c’est au-dessus d’une taverne que nous allions finalement aboutir.

 

Notre premier appartement était un cinq et demie à peine assez grand pour nous permettre de respirer. Poussé à quitter rapidement la maison, mon père n’avait pas eu beaucoup de temps pour lui trouver un substitut et en trier le contenu. Il a beaucoup jeté : photos, livres, poupées, un voile sur notre passé. Dans notre triste nouvelle réalité, j’ai retrouvé Carlo, le camarade de classe auquel je m’étais amourachée alors que nous étions tous deux en foyer d’accueil. Sa famille avait habité jusque-là à quelques rues de celle que nous venions de quitter et s’était retrouvée dans le même immeuble que nous. Lui aussi avait été séparé de sa mère. Elle non plus n’était pas complètement guérie. L’alcoolisme est incurable. Un an plus tard, Carlo et moi étions de nouveau séparés. Mes parents avaient trouvé un logement plus grand dans un triplex de Limoilou. L’année suivante, ils ont enfin trouvé le logement rêvé : un six et demie avec salon double dont une moitié allait être transformée en chambre à coucher après le retour de Gilbert, le frère prodigue de mon père, qui allait prendre la chambre de mon frère prodigue à moi, parti pour la première fois. Peu après, ma sœur aînée allait s’installer dans un appartement tout près, seule avec son petit. Ma sœur Thérèse a pris sa chambre, ma sœur Carmen, celle de Thérèse et je me suis retrouvée enfin seule dans la mienne. J’y suis restée jusqu’à ce que je parte étudier en Ontario, quelques jours à peine avant le passage de Jean-Paul II sous notre balcon. 

J’avais été acceptée au programme de traduction de l’Université York. En fait, je l’avais été l’année précédente, mais je n’avais pas réussi à quitter ma mère. Mon père, par contre, avait trouvé le courage de retourner travailler dans le Grand Nord. Nous en étions rendus à manger les repas que l'oncle Robert n’avait pas réussi à vendre ce jour-là à sa cantine mobile. Mon père préférait la bouffe du chantier. Il était d’ailleurs revenu bien enveloppé de son séjour. Ma mère n'était pas allée l'accueillir à l’aéroport cette fois-là. Elle l'a attendu patiemment dans son fauteuil berçant. Il avait rapporté des souvenirs de Port-à-la-Baleine : sacoches, colliers, mitaines.

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Si mon père était revenu bien rembourré de Poste à la Baleine, son portefeuille aussi avait profité. C'est ainsi qu'il avait pu se permettre de m'offrir un cadeau pour souligner la fin de mes études secondaires : une paire de billets pour le spectacle de Diane Tell. J'étais sidérée. Mon père et moi, ça n'avait pas toujours été le grand amour. Je le trouvais bien beau avec ses gros bras et ses yeux bleu ciel, mais lui et moi, c'était pas le feu, plutôt les étincelles. Mais il faut croire qu'il s'était ennuyé, ou que ma mère lui avait dit que je m'étais bien occupée d'elle pendant qu'il était parti. C'était la première fois qu'il me démontrait aussi clairement son appréciation. Heureusement pour nous, il y a pris goût. Quand j'étais à l'université, il m'avait envoyé une lettre dans laquelle il disait être fier de mon audace et reconnaître en moi son esprit aventurier. Là encore, son geste m'avait jetée par terre. Jusqu'alors,
je n'avais pas su apprécier mon père à sa juste valeur. À part quand il était pompette, il ne me démontrait jamais son affection. Comme moi, mon père était plus doué pour écrire que pour parler. Ma mère ne faisait rien pour l'aider. Elle s'en servait comme bourreau. Il avait les mains larges et épaisses dont elle se plaisait à nous rappeler l'existence dès qu’elle n’en pouvait plus de nous endurer. Je l'entends encore se plaindre après avoir sacré une taloche à ma sœur Carmen : « La petite maudite! J'me su' encore pété une veine! Attends qu'ton père arrive! » Moi, j'attendais jamais qu'elle me menace. J'allais me cacher bien avant.

Peu après la fin de mes études en traduction, alors que je venais d’être admise au programme de baccalauréat en éducation de l'Université de Toronto, on lui a découvert un cancer de l’estomac en phase terminale. J’ai mis mes études sur le rond d'en arrière pour aller appuyer mon père et prêter main-forte à ma mère, qui avait choisi d'en prendre soin jusqu'à la fin, six mois plus tard. C'était la première fois que je voyais quelqu'un mourir. Je suis allée écouter l'Heptade dans ma chambre et remercier le Ciel de m'avoir donné le temps de renouer avec mon père avant son départ.

Je ne suis pas retournée aux études. Un mois après la mort de mon père, j'ai rencontré l'homme qui allait me rendre mère pour la première fois : un menuisier aux yeux bleu ciel, seize ans plus vieux que moi.

 
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Lettre de mon père à Thérèse – 2 septembre 1980

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