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Rien à déclarer
(Première partie)

J’ai commencé à travailler à 13 ans. J’avais obtenu un permis de travail parce que mes parents ne gagnaient pas beaucoup d’argent à cette époque. C’était au casse-croûte d’un terrain de camping où nous passions l’été depuis que nous avions perdu notre maison et nous étions retrouvés en ville. Mon travail consistait à préparer les repas, servir, préparer les additions et collecter les paiements à la caisse. Je me débrouillais bien, les clients m’aimaient, j’étais rapide et sympathique. J’ai travaillé à ce casse-croûte deux étés de suite, puis je suis devenue vendeuse au Greenberg de la rue Saint-Joseph, en basse-ville de Québec. Après un passage obligé au nouveau McDonald's du quartier où mon refus d’offrir « un chausson aux pommes avec ça? » m’avait fait perdre une augmentation de 10 cents de l’heure, j’ai débuté ma carrière de serveuse au Pizza Royale de Giffard, l’original, sur le chemin Royal. C’est là que j’ai développé mon obsession pour leur pizza. Si vous allez à Québec, prenez le temps d’y goûter, et n’oubliez pas de demander du beurre pour mettre sur la croûte.

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La pizza de Pizza Royale

Je suis passée ensuite au Restaurant de la Gare, celle d’autobus, pas de train, et de Québec, pas de Sainte-Foy, située sur le boulevard Charest. C’était en 1983. Je gagnais en moyenne 36 $ l’heure avec les pourboires. J’avais fini mes études collégiales et je n’étais pas allée à l’université immédiatement après, comme prévu. J’avais été admise à l’Université York, à Toronto, mais je n’avais pas eu le courage de quitter ma mère. J’avais eu peur de trop m’ennuyer ou, pire encore, qu’elle meurt pendant que je serais partie. J’ai fait le saut un an plus tard.

Je me souviens encore de la première fois que j’ai appelé ma mère. J’habitais en résidence. Il y avait un téléphone public sur mon étage. On s’assoyait par terre pour appeler, sur le tapis brun à poil long. Le téléphone se trouvait dans une alcôve. On pouvait se cacher pour pleurer derrière le mur de béton peint en blanc. La première année, j’ai travaillé à Dip ‘N Sip Donuts. Je m’étais juré de ne jamais y manger de beignes et j’ai tenu parole. Malheureusement, j’ai découvert les croissants aux amandes. Cette année-là, je travaillais aussi comme monitrice de français langue seconde dans une école d’immersion primaire, à une heure de bus et de métro du campus, et chez Fran’s, un restaurant de type Marie-Antoinette ou Normandin, avec des banquettes, de la bonne bouffe vite faite et une vitrine de desserts tournante – le genre d’endroit où il fait bon se retrouver entre amis à la fermeture des bars. Les gars avec qui je travaillais avaient bien ri quand j’avais dit à l’un d’eux qu’il était toujours « in my legs ». Mon anglais n'était pas tout à fait au point. J’avais aussi beaucoup de misère avec le mot « butter ». Chaque fois que je m’achetais de la pizza dans une pizzeria, on me faisait répéter plusieurs fois. C’est ce qui arrive quand tu refuses de t’assimiler. Si j’avais demandé du ketchup, pas sûr qu’ils m’auraient fait répéter.

 

L’été suivant, je ne suis pas rentrée à Québec pour les vacances. J’ai décroché un emploi de serveuse dans un restaurant-bar d'Ontario Place. Quand je ne travaillais pas, j’allais voir les spectacles en plein air qu’on y présentait. Je me souviens d’avoir vu Johnny Clegg et le talentueux Burton Cummings, ma première impression positive de Winnipeg – move over Pierre Lalonde! Pendant ma deuxième année d’études, j’ai repris mon travail de monitrice de français, et ai été recrutée pour servir comme conseillère au laboratoire d’informatique. J’étais déjà accro de l’informatique. À cette époque, les disques étaient mous, les imprimantes bruyantes et l’Internet inexistant.

 

L’été suivant, j’ai travaillé au restaurant de l’Exhibition Stadium, le stade de baseball des Blue Jays, avant le Skydome – et le Rogers Center. Je n’y suis pas restée longtemps parce que j’ai été victime d’un accident de la route alors que je me rendais au travail à bicyclette. Le taxi devant moi allait tourner, mais a dû s’arrêter brusquement pour laisser passer un piéton. Ma pédale droite s’est accrochée dans son pare-chocs arrière. J’ai été projetée au sol. Ça m’a pris une bonne quinzaine d’années à guérir de ma blessure au cou. Je ne me souviens pas d’avoir travaillé pendant ma dernière année d’études, et à l’été, je suis rentrée chez moi. J’avais prévu d’entreprendre des études pour devenir enseignante au primaire, mais je me suis trouvé du travail à Québec pour pouvoir rester auprès de mon père malade. C’était un poste de réceptionniste bilingue au bureau d’administration d’un centre commercial. Comme ce travail ne payait pas beaucoup – 17 $ l'heure – et que je voulais m’acheter une auto, je travaillais aussi la fin de semaine comme serveuse dans un Mikes et, après mon travail de jour, pendant quelques semaines avant Noël, comme emballeuse au kiosque à cadeaux du centre commercial.

Après la mort de mon père, je me suis loué un trois et demie. Quelques semaines plus tard, je rencontrais James – le géniteur de ma première fille – qui était à Québec pour le travail. Après son départ, je me suis trouvé un emploi à Toronto et quelqu’un pour sous-louer mon appartement, puis suis partie le rejoindre. 
 

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Toyota Supra 1988

Cette fois je travaillais dans mon domaine, comme traductrice, pour Toyota. James était aux oiseaux. Il se voyait au volant d’une Supra décapotable rouge. Son rêve a été coupé court quand j’ai été congédiée pour insubordination. Je trouvais ma patronne inefficace et j’avais du mal à le lui cacher. J’étais jeune, arrogante, ambitieuse. Elle était vieille, lente et emmerdeuse. C’était la première fois que je perdais un emploi. Avant, j’avais bien été réprimandée une fois ou deux par un employeur, mais rien de très sérieux. Comme j’étais dans la mecca des traducteurs vers le français, je me suis vite trouvé une autre poste dans ce domaine, cette fois comme coordonnatrice de la traduction pour Mattel Canada. J’y étais maîtresse de mon temps. Avec personne dans les jambes, cette fois, tout s’est bien passé pendant deux belles années. Puis je suis tombée enceinte. Je ne suis pas arrivée à trouver un endroit adéquat où faire garder Aimée, alors j’ai quitté mon emploi pour reprendre mes études. Comme ça n’a pas fonctionné, j’ai commencé à faire de la pige, puis quand ça non plus n’a pas marché, je suis retournée vivre avec ma mère. Huit mois plus tard, j’étais mariée. J’ai continué à travailler comme pigiste jusqu’à notre départ pour Winnipeg.

(suite au prochain numéro)

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