Tout ça à cause d’un castor!

On connaît les cowboys grâce au cinéma, grâce à John Wayne, mais on connaît très peu les voyageurs. Ils sont tous originaires de la vallée du Saint-Laurent, au Québec. À l’époque, on vouait au voyageur respect et admiration. Le voyageur est une figure pittoresque de l'histoire du continent nord-américain et de notre histoire. Malheureusement, il n’a pas encore été montré à l’écran. Le sort réservé aux cowboys a été meilleur.

Tout a commencé avec l’arrivée de Champlain.

Ce sont les premiers contacts permanents. C’est un choc culturel, autant pour les Français que pour les Autochtones. Les Autochtones sont intéressés par ce qu’ils voient chez les Français : chaudrons, couvertures, fusils, couteaux, haches, etc.

Radisson rencontre  des Autochtones à un camp d’hiver du Nord.

Source : Bibliothèque et Archives Canada

Les Français, eux, voient les fourrures. En Europe, la mode est aux chapeaux de castor, pelisses, foulards et autres. À cette époque, la demande en fourrures est très importante et il n’y a plus de castors en Europe. Les Autochtones comprennent vite que les fourrures leur procureront les objets convoités et même plus.

On décide de part et d’autre de troquer, de commercer.

Les Français réalisent rapidement qu’il faut aller chercher les fourrures en pays autochtone, dans les pays d’en haut. C’est le début des coureurs de bois. Le premier chaînon avant les voyageurs. Ils vont dans les camps autochtones, apprennent les langues, adoptent les habitudes, les traditions, les coutumes. Ils apprennent à manier le canot, à le construire, marient les femmes autochtones à la mode du pays. Ils font partie de la famille, ce qui leur permet de circuler librement sur le continent. Dès 1670, les Canadiens circulent sans l’aide des Autochtones.

Mais, ce n’est pas toujours bien vu dans la colonie. Beaucoup de jeunes gens partent. Les autorités décident d’instaurer un système de congé. Il faut une permission, mais on accorde un nombre limité de congés pour ne pas dépeupler la colonie. Plusieurs décident de partir quand même dont Radisson et des Groseilliers. Mais, grâce à cette désobéissance, on leur doit la fondation de la Compagnie de la Baie d’Hudson.

C’est comme ça que la fourrure est devenue la principale richesse durant cette période. 

Le gouverneur, pour remédier à cette situation d’illégalité, octroie des permis de traite à des compagnies qui, à leur tour, engagent des coureurs de bois en leur faisant signer un contrat. On appelle ces engagés des « voyageurs ». C’est le descendant du coureur de bois. Le coureur de bois travaille à son compte et le voyageur est un coureur de bois engagé par une compagnie. On les engage parce qu’ils connaissent le territoire et les langues. Ils sont habiles à manier le canot d’écorce et adaptés à la vie dans les bois. 

Vers 1682, le terme « voyageur » apparaît et désigne une vraie profession. C’est un engagé. Pendant 150 ans, on est fils de voyageur, tout comme on est fils de marin, fils de soldat, etc. On en fait son métier. Au début, c’est un terme péjoratif : on abandonne sa famille, on veut payer sa terre, on part à l’aventure, vers l’inconnu (vagabond), on veut s’enrichir. Les voyageurs jouissent d’un avantage stratégique sur les commerçants anglais qui eux ne vont pas au-devant des Autochtones. Les Anglais craignent le territoire. Le voyageur fait partie de la légende, de l’épopée. C’est un objet de mémoire. Pourtant, il a un côté sombre… il ne peut se raconter, car il est illettré.

On part de Lachine pour aller dans les pays d’en haut, les Grands Lacs, au Mississippi.

Source : Bibliothèque et Archives Canada

Le voyageur est indispensable aux compagnies qui n’auraient pas pu commercer de manière aussi efficace. Il fallait quelqu’un pour les amener, les conduire dans ces nouveaux territoires. Quant aux explorateurs, pensons à La Vérendrye qui n’aurait pas pu se rendre jusqu’aux montagnes Rocheuses, ni les missionnaires dans leur mission d’évangélisation, sans l’appui indispensable des voyageurs.

Leur travail, c’était de ramer, de portager, d’apporter des marchandises chez les Autochtones et de rapporter des fourrures. On utilise de grands canots d’écorce de 36 pieds de long. On rame de l’aube jusqu’au crépuscule. Sur les grands plans d’eau comme le lac Supérieur, on donne 50 coups de rame à la minute. Pensez-y, 50 coups de rame! Donc, chanter devient nécessaire pour accorder la cadence des avirons. C’est un peu comme dans un chœur, pour accorder les voix et garder le rythme on a le directeur musical. Pour les voyageurs, c’était la même chose.

Chanter devient un outil de travail. D’ailleurs, un bon chanteur était mieux payé.


Ils chantent dès le départ de Lachine, puis, partout où ils passent. On voit une fumée, un hameau, on se met à chanter, les gens sortent de leur maison, s’approchent de l’eau pour les saluer et chanter avec eux. Pour saluer une brigade rencontrée sur l’eau. Pour passer le temps. Pour démontrer une solidarité. Pour exprimer la joie, la tristesse devant la mort, la noyade, un accident. Pour meubler sa solitude. On compare les chansons des voyageurs à la musique « soul » des Noirs américains. Et la comparaison s’arrête là.

Tout le monde chante avec eux, même les passagers. Ça devient une marque de commerce. Quand on pense voyageur, on entend des chansons. Tous ceux qui les ont accompagnés ont admiré le chant des voyageurs, rythmant si bien la cadence des avirons. 

Ils ont marqué leur époque à cause des chansons. On les imite, on les célèbre dans les soirées mondaines, les repas de famille, au Beaver Club.

Les voyageurs ont été le moteur de la traite des fourrures, mais c’est grâce aux Autochtones si la traite des fourrures a été un succès.