Les enfants de Yuki, après deux ans d’université au Manitoba, ont chacun à leur tour, à trois ans d'intervalle, consacré une année entière à étudier le japonais à l’Université Tokai au Japon et à s’entraîner avec son réputé club de judo, les deux, de façon intensive. Nous vous présentons les écrits combinés de leur journal de bord respectif, lesquels seront émaillés de notes rétrospectives et d’échanges sur leur expérience.

 15 septembre 2014

Mon introduction au système ferroviaire japonais

La fin de semaine dernière, les 13 et 14 septembre, avait lieu un tournoi national de judo à Saitama, une ville située à environ deux heures au nord de l’Université Tokai. Étant membre de l’équipe de judo, je suis quasiment obligé d’y aller, même si je ne fais pas officiellement partie de l’équipe. Mais surtout, je veux y aller! Je n’ai encore jamais eu la

chance de voir un tournoi au Japon, donc, j’ai décidé d’y aller.

J’ai demandé à quelques membres du club comment m’y rendre et ça n’a pas été long qu’on m’offrît de m’y amener. Au Japon, tout le monde utilise le système ferroviaire pour se rendre là‑bas, mais par moi-même, incapable de parler ou de lire encore beaucoup de japonais, je pourrais facilement me perdre et aboutir à cinq heures de distance de ma destination.

 

Donc, samedi matin, je me suis levé tôt, suis arrivé à la gare juste avant mon coéquipier et nous sommes partis pour le tournoi. Nous n’avons pris que deux trains en fin de compte, mais nous devions utiliser deux lignes ferroviaires différentes et marcher environ une demi-heure pour arriver au site du tournoi. Tout ce que j’ai eu à faire, c’est suivre de près mon coéquipier, chose qui n’est pas si facile avec l’énorme quantité de personnes qu’il y a au Japon.

 

Une fois rendu au site du tournoi, je me suis assis avec l’équipe de l’Université Tokai et j’ai commencé à regarder les combats. D’abord, dès que je l’ai vu à la gare, j’avais remarqué que mon coéquipier portait des pantalons et des souliers de ville ainsi qu’un polo universitaire tandis que je portais une chemise décontractée, un pantalon en coton ouaté et des souliers de tennis montants. Je savais déjà que j’allais me démarquer. Et c’est ce qui est arrivé, mais ce fut le moindre de mes soucis ce jour-là. Les combats étaient pas mal captivants, surtout qu’il s’agissait de la crème du Japon. J’ai vraiment aimé l’intégration des universités au tournoi. Durant le tournoi, j’ai aperçu Akinori Hongo, un ancien judoka, un des meilleurs du Japon à son époque, qui était venu au Canada pendant quelques années pour aider à entraîner notre équipe nationale, et que j’avais eu le plaisir de rencontrer à quelques reprises. J’ai voulu aller lui parler, mais mon coéquipier m’a dit que ce serait très difficile.

Au Japon, voyez-vous, le judo est intégré au système scolaire. Au moment où vous arrivez à l’école secondaire, si vous prenez ça au sérieux, vous pratiquez à temps plein à l’école affiliée à l’université où vous désirez vous entraîner. Les athlètes ont donc un profond attachement à leur équipe et tous assistent au tournoi pour encourager leurs coéquipiers. Seuls les meilleurs de la catégorie U21 (21 ans et moins) de chaque université sont choisis pour participer à ce tournoi et Tokai est considérée comme ayant la plus forte équipe parmi les universités. (En passant, Yasuhiro Yamashita s’est entraîné à Tokai en son temps. Il est maintenant vice-président de l’université et je l’ai déjà rencontré à plusieurs reprises.)

La coupe junior mondiale du comité olympique japonais au Saitama Budokan* 

Nous avons acheté nos dîners d’un dépanneur à proximité. Je n’avais pas déjeuné ce matin-là et j’ai dévoré un énorme plat d’une sorte de spaghetti avec un pain melon, et englouti deux litres de jus de pomme. Du meron pan avec du jus de pommes est mon goûter préféré et je vais probablement écrire un article seulement à propos de ça. Ha ha.

 

Pendant le tournoi, le coéquipier qui m’avait servi de guide pour venir ici m’informe qu’il allait passer la nuit à Saitama avec le reste de l’équipe. Mais moi, je devais retourner à Tokyo parce que j’avais rendez-vous avec quelques amis, ce qui voulait dire que je devrais soit trouver quelqu’un pour m’aider ou retourner seul. Heureusement, quelques membres de l’équipe du Danemark qui s’entraînent pour quelques jours à l’université en ce moment étaient au tournoi et j’ai pu leur demander si je pouvais les accompagner pour retourner à la résidence. Ils étaient d’accord, et j’ai quitté le tournoi avec eux, sans savoir ce qui allait arriver.

 

Aussitôt que nous sommes arrivés à la gare, j’ai réalisé que cela n’allait pas bien se passer. Ils étaient venus à Saitama par aérotrain. Je leur ai demandé pourquoi et leur réponse fut que c’était la seule façon. Pourtant, je savais que ce n’était pas le cas : je n’étais pas venu par aérotrain. Mais je n’avais pas le choix et je les ai suivis lorsqu’ils sont montés à bord. Ils avaient l’air de savoir où ils allaient. Nous avons jasé et blagué pendant un certain temps et avons rapidement dû changer de train. C’est là où ça s’est compliqué.

 

Ça peut sembler très difficile de comprendre ce que c’est que d’essayer de trouver son chemin dans une gare japonaise quand on ne lit pas le japonais. Croyez-moi, c’est presque impossible. Heureusement, le père d’un membre de l’équipe danoise avait avec lui une liste des trains à prendre. Malgré ça, c’est quand même difficile. Nous avons fini par prendre le mauvais train, devant revenir sur nos pas de quelques stations, nous informer, prendre un autre train, rechanger de lignes, poser d’autres questions, changer de gare complètement, nous informer à nouveau, tout ça pendant que je m’assurais qu’on était sur le bon chemin en essayant de déchiffrer les kanji japonais.

Les membres de l’équipe du Danemark à bord du train.

Au moment où nous sommes montés à bord du dernier train qui nous ramènerait à la résidence, il était 19 h 45. Je devais rencontrer mes amis pour souper vers 19 h 30. Si j’avais pris les mêmes trains qu’à l’aller, j’aurais pu revenir avant 19 h.


Le dernier train a mis jusqu’à 21 h 10 pour revenir à la gare près de Tokai. Pendant tout ce temps, je savais que plusieurs personnes allaient paniquer. D’abord, mes amis m’attendaient. Natsumi était celle avec qui j’étais en contact et je savais qu’elle allait être très inquiète. C’est une bonne amie de ma sœur et elle devait se sentir responsable de mon bien-être. Je savais qu’elle aurait contacté ma sœur pour l’informer de ma disparition, ainsi que quelques autres coéquipiers. Une chose que vous ne comprenez peut-être pas, c’est que je n’avais pas de téléphone. Je n’avais aucun moyen de les joindre. La dernière fois que je leur avais parlé, c’était il y a six heures avec le téléphone d’un coéquipier.

Je me sentais terriblement mal de les inquiéter et je sentais la frustration monter en moi. Je détestais le fait que mon japonais ne soit pas assez bon et d’être encore incapable de lire la plupart des kanji. Je détestais ne pas avoir de téléphone ni de visa, je détestais que personne ne parle anglais, mais surtout, je détestais ne pas m’être suffisamment préparé pour ceci. 

Je suis sorti du train en sachant que Natsumi allait m’attendre à l’entrée. Aussitôt que je suis arrivé à la barrière, je l’ai vu et elle a souri de soulagement. Je lui ai présenté mes excuses pour l’avoir fait attendre et j’ai tenté de lui expliquer ce qui était arrivé. Elle m’a dit que c’était correct (bien sûr que ce ne l’était pas), et m’a simplement demandé de la suivre au restaurant où les trois autres dames m’attendaient impatiemment. Quand on m’a dit que tous les membres de l’équipe masculine de judo avaient été avisés de ma disparition et me cherchaient, j’ai été rempli de honte. En plus d’avoir publié sur Twitter, ils avaient envoyé des messages privés à beaucoup de gens. Je me suis senti quand même chanceux que tant de gens, que je n’avais même pas encore rencontrés, se souciaient de moi. 

Nous avons soupé ensemble et beaucoup ri quand ils ont expliqué ce qui était arrivé de leur côté et que j’ai raconté ce qui s’était produit de mon côté, dans de bizarres conversations à bâtons rompus mi-anglaises mi-japonaises. J’étais content d’être en leur présence ce soir-là, même si je me sentais mal de les avoir fait attendre.
 

De gauche à droite : moi, Haruka, Saori, Natsumi et Megumi.

Elles m’ont donné des indications sur la façon de me rendre au tournoi le lendemain, et en plus, elles ont trouvé quelqu’un que je pourrais suivre pour y aller. Nous nous sommes dit au revoir et je suis revenu au dortoir.

* Un budokan est un dojo où l'on pratique les budō (arts martiaux japonais).

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