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Un oiseau dans ma cour

Ces paroles inspirées de lectures, de rencontres, de réflexions et de sa propension à jeter un regard critique sur la société qui l'entoure, Guy les offre aux créateurs de musique à la recherche de textes significatifs.

« La chanson… c’est un vivant petit oiseau sensible et intelligent dont l’univers est la cour, il connaît et ressent tout mais en petit, c’est très parent avec le conte et la fable. » – Félix Leclerc

Quand le train s’en va nulle part

C’est la rentrée scolaire, bon moment pour aborder le thème de l’éducation.

 

Le paradoxe est bien connu, « la pauvreté est un obstacle à l’éducation et l’éducation est un outil pour sortir de la pauvreté ».* À l’évidence, pour favoriser l’égalité des chances, il faut investir dans l’éducation, et plus encore dans celle que l’on dispense aux jeunes et aux adultes en situation de pauvreté. Combien de fois, dans ma pratique d’intervenant social, j’ai vu des jeunes très talentueux ne pas être en mesure de poursuivre leurs études en raison de leur condition sociale. Je ne parle pas seulement de difficultés financières, bien que de telles difficultés influencent aussi, et parfois largement, la décision de poursuivre ou non des études. La pauvreté, on le sait, n’est pas seulement une question économique (avoir : revenu, accès aux biens essentiels) : elle a aussi une dimension sociale (pouvoir : capacité de faire valoir ses droits sociaux, participation sociale) et une dimension culturelle (savoir : connaissances, compétences, accès à de nouveaux schèmes de références). Pour un jeune issu d’un milieu de pauvreté, réussir exige souvent un effort considérable, et pour ses parents, l’encourager, l’aider à surmonter ses difficultés, représente une tâche astreignante et difficile à accomplir. Et cela non pas en raison de leurs caractéristiques personnelles, mais en raison de leurs conditions sociales. « Courir avec des souliers de plomb » et « franchir le premier le fil d’arrivée » sont des expressions qui ne vont pas dans la même phrase!

 

La réforme de l’éducation, qui est en cours depuis maintenant 10 ans, nous avait été présentée comme un moyen privilégié pour réduire les inégalités sociales, et cela grâce aux méthodes pédagogiques adoptées dans ce qu’il était convenu d’appeler « le renouveau pédagogique ». Dans un article intitulé Des leçons à tirer de la réforme**, le philosophe Normand Baillargeon émet de sérieux doutes à ce sujet. Il souligne notamment que plusieurs études, ignorées par les artisans de la réforme, démontrent le contraire, à savoir que ces nouvelles méthodes (approche centrée sur l’élève, apprentissage par projets, etc.) « favorisent en outre les enfants qui ont déjà des acquis, à la maison, hors de l’école [et qui possèdent] les prérequis qui permettent d’y fonctionner efficacement […] ». Qui s’intéresse à l’éducation doit lire les 12 leçons dégagées par ce philosophe qui a enseigné pendant plus de 25 ans en sciences de l’éducation, à l’UQAM.

 

Il faut maintenant espérer que ces leçons inspireront ceux et celles qui voudraient s’aventurer dans une nouvelle réforme de l’éducation (leçons qui seraient également utiles dans le secteur de la santé : plusieurs experts affirment que l’actuelle réforme de la santé va elle aussi dans le sens contraire de ce que propose la littérature scientifique…). Quand on entend dire « qu’il faut que notre système d’éducation au complet se mette au service de l’économie » (déclaration du porte-parole de Manufacturiers et Exportateurs du Québec, M. Éric Tétrault)***, il faut s’inquiéter, me semble-t-il. Au temps de l’Homo Economicus et des « vraies affaires », il ne serait pas surprenant qu’une telle déclaration fasse son chemin jusqu’aux décideurs.

 

Quelle éducation voulons-nous réellement pour nos jeunes? Il faut rappeler « qu’environ 1,2 million de Québécois ont une maîtrise si faible de la lecture, ce qu’on appelle maintenant la littératie, qu’ils ne peuvent pas fonctionner normalement. Un autre 2,2 millions n’a pas le niveau de littératie suffisant pour pleinement se développer » ****.  Que vaut la démocratie sans une éducation qui permette de développer une compréhension des enjeux de plus en plus complexes auxquels nous sommes confrontés? Que vaut l’éducation sans un effort de transmission d’un certain héritage du passé? Car le monde, la vie humaine ne sont pas des « vérités toutes faites », mais sont plutôt des données à décrypter, à interpréter, à réinventer, ce que nous ne pouvons faire  sans ces outils qu’on appelle « culture générale », « esprit critique » et quelques autres encore que seule une éducation qui « élève » (d’où ce terme pour désigner l’étudiant) peut fournir. Pouvons-nous nous permettre, en démocratie, de réduire l’éducation à la qualification, comme si nous n’étions qu’un rouage de la machine économique?

 

Cela dit, voici maintenant un texte qui témoigne du vécu d’un jeune qui connaît la pauvreté et pour qui « aller à l’école » représente un défi. Ce jeune pose à sa manière une question d’une grande importance pour l’être humain : que puis-je espérer?

Quand le train s’en va nulle part

 

Mon prof me dit qu’il se désole

De m’voir gaspiller mon talent

Y m’dit « tu s’rais bon à l’école

Si tu te forçais de temps en temps »

Je sais qu’il veut m’encourager

Y pense que j’peux devenir quelqu’un

Y’a l’air d’y croire ben plus que moé

J’sais pas si j’vais m’rendre au mois de juin

 

Mais pourquoi donc j’devrais m’en faire

On n’est jamais vraiment en retard

Quand le train s’en va nulle part

Quand le train s’en va nulle part

 

J’arrive à l’école le matin

J’en ai déjà jusqu’au bouchon

J’me tiens la tête entre les mains

Est aussi lourde que du béton

Chez nous le soir c’est pas reposant

J’entends chialer, j’entends brailler

On manque de bouffe, on manque d’argent

Pis y’a plein de comptes à payer

 

Quand t’es jamais dans le bon rang

Quand tu te sens toujours plus poche

C’est pareil comme jouer sur le banc

C’est pas ben long que tu décroches

Même si ton prof se désole

Même s’il te dit : « t’as du talent »

C’est pas vraiment ça qui t’console

Quand la misère te rentre dedans

 

Mais pourquoi donc j’devrais m’en faire

On n’est jamais vraiment en retard

Quand le train s’en va nulle part

Quand le train s’en va nulle part

 

* Cette formule est tirée d’un document produit par le Collectif pour un Québec sans pauvreté. Consultez ce site pour une meilleure compréhension des enjeux soulevés ici.

**  Baillargeon, Normand Des leçons à tirer de la Réforme, dans La dure École, Leméac, 2016, p 156 à 173.

*** Després, Pierre, pour le groupe Philosophie, éducation et société, De quelle formation les jeunes ont-ils besoin?, Le Devoir, dans la section Le devoir de philo, 14 novembre 2015.

****Dubuc, Alain, Littératie, la catastrophe québécoise, La Presse +, Édition du 11 novembre 2013, section DÉBATS, écran 4.

© L’utilisation des textes se fait avec la permission de l’auteur.
Veuillez écrire à Guy Pilote à pilote.guy@gmail.com.
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