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Un oiseau dans ma cour

Ces paroles inspirées de lectures, de rencontres, de réflexions et de sa propension à jeter un regard critique sur la société qui l'entoure, Guy les offre aux créateurs de musique à la recherche de textes significatifs.

« La chanson… c’est un vivant petit oiseau sensible et intelligent dont l’univers est la cour, il connaît et ressent tout mais en petit, c’est très parent avec le conte et la fable. » – Félix Leclerc

J’suis resté au terminus

Les personnes qui vivent dans la pauvreté sortiraient de leur misère si elles avaient plus de volonté, voilà une idée bien répandue dans la population. Une idée qui tend d’ailleurs à se cristalliser à mesure que se renforce cette croyance en l’individu détaché de sa condition sociale, autosuffisant et désireux de forger son propre bonheur en jouissant des bénéfices associés à la productivité et à la consommation. La volonté serait alors cette aptitude que certains possèdent naturellement et que d’autres, fautifs, ne possèdent pas, d’où leur incapacité à occuper une place enviable dans la société. Certes, il y a bien quelques individus qui font preuve d’une volonté exceptionnelle et qui échappent ainsi à leur condition sociale. Cependant, de façon générale, l’exercice de ce que l’on appelle ici « la volonté » s’appuie plutôt sur des conditions de vie qui en favorisent ou non l’apprentissage et l’expression (stimulation et soutien familial, éducation, accès à l’emploi et aux ressources sociales, etc.). 

L’idée d’une volonté naturelle profite malheureusement à une certaine classe dirigeante qui en déduit naïvement que pour s’attaquer à la pauvreté, il faut s’attaquer aux pauvres. Dans cette logique, une politique restrictive devient louable; une politique qui, par exemple, vise la diminution du nombre de prestataires de l’aide sociale ou de l’assurance chômage par une limitation des conditions d’accès à ces mesures de protection sociale. Comme si « faire disparaître les pauvres de l’écran radar » (c’est-à-dire la liste des prestataires) allait améliorer la réalité de ces personnes. Loin de « stimuler leur volonté », cette orientation, n’ajoutant rien aux conditions qui favorisent une participation sociale, a plutôt pour effet de contrecarrer leurs efforts en plus de les stigmatiser davantage. 

Peut-être avez-vous vu l’excellent documentaire Naufragés des villes* (réalisé sous forme de téléréalité) dans lequel deux personnes éduquées, de classe moyenne, connaissant le confort, sont invitées à vivre l’expérience de la pauvreté pendant quelques semaines? Après peu de temps, ces deux personnes avaient déjà adopté des comportements qu’elles auraient probablement condamnés avant d’en comprendre le sens de l’intérieur. Ces comportements étaient tout à fait adaptés aux situations qu’elles vivaient et ne représentaient rien d’autre que des stratégies de survie. Des stratégies qui, d’ailleurs, s’avéraient la plupart du temps inefficaces pour sortir du marasme. Si l’impasse persistait malgré leurs efforts, on le voyait bien, c’était en raison des limites imposées par leur environnement, un environnement contraignant, hostile même, qui ne favorisait en rien leur inclusion sociale. Dès lors, une question se pose : est-il éthiquement « correct » de faire porter la responsabilité de la pauvreté aux personnes qui en sont victimes? Et pouvons-nous vraiment condamner leurs comportements de survie? 

Cette question éthique devient plus importante encore quand on sait que les inégalités sociales et économiques se traduisent en inégalités de santé. Quelque dix ans d’écart entre l’espérance de vie des plus pauvres et celle des plus riches, et autour de quatorze ans d’écart pour l’espérance de vie en bonne santé. Habitudes de vie et comportements à risque sont évidemment en cause, mais plus encore le sont le niveau et le type de stress que vivent les personnes en situation de pauvreté. Ah! dirons-nous, mais les personnes plus favorisées vivent aussi beaucoup de stress : performance au travail, vie familiale et autres exigences auxquelles elles doivent se soumettre dans leur vie bien occupée… C’est vrai. Mais il faut savoir, d’une part, qu’un stress choisi et assumé n’a pas le même effet sur le corps humain qu’un stress imposé et, d’autre part, que le niveau de stress vécu par une personne diminue de manière importante quand celle-ci peut envisager une alternative (une solution de remplacement, un divertissement, un ressourcement). Ce qui tue — et cela est bien documenté en biologie — c’est le stress lié à l’absence quasi totale de contrôle sur sa propre destinée, le stress lié à un sentiment d’impuissance permanent. Imaginez un instant que vous êtes une souris enfermée dans une pièce et qu’un chat s’y trouve aussi… Essayez maintenant de penser à votre avenir...

Plus qu’on ne le croit, bon nombre de personnes en situation de pauvreté savent que leur seule volonté ne leur permettra pas d’améliorer leur condition. Elles savent que ce qui cloche ne leur appartient pas totalement. De fait, la mise en place de mesures qui favoriseront une réelle égalité des chances n’est pas d’abord de leur responsabilité…
 

 

J’suis resté au terminus

Quand arrive le premier du mois
J’attends le facteur à la fenêtre
J’reçois mon chèque puis avec ça
Vient l’étiquette «t’es su l’bien-être»
J’me r’trouve dans la file à la Caisse
Sous les yeux froids des bien nantis
J’mesure l’ampleur de mon malaise
À la hauteur de leur mépris

J’les entends dire « eux su’l’ B.S.
Ils se font vivre par le système
Ils ont hérité de la paresse
Comme du sang qui coule dans leurs veines
Ils pourraient ben faire comme tout l’monde
Travailler pour gagner leur vie
Au lieu d’être là à se morfonde
En se berçant sur leur galerie »

J’aurais ben voulu embarquer 
Avec toé dans ton autobus 
Mais le nombre de places est limité
Moé j’suis resté au terminus

Tu penses que j’ai la vie facile 
Ben viens don’ la vivre à ma place  
Viens du côté des inutiles
Viens jouer ta vie à pile ou face
Tu vas voir que la pauvreté
Ça te réduit au désespoir
Quand t’es pris de tous les côtés
Y’a pu grand-chose en ton pouvoir 

Moé j’ai pas une grosse instruction
Je sais pas lire dans les grands livres
Mais j’ai ma petite opinion
J’peux t’expliquer ce qui m’arrive
Tu vois, y’a deux sortes de monde
Ceux dans misère, ceux qui la crée
L’argent c’est l’affaire d’un petit nombre
Nous autres on survit endettés

J’aurais ben voulu embarquer 
Avec toé dans ton autobus 
Mais le nombre de places est limité
Moé j’suis resté au terminus

 

© L’utilisation des textes se fait avec la permission de l’auteur.
Veuillez écrire à Guy Pilote à pilote.guy@gmail.com.
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