39714212_s.jpg

Un oiseau dans ma cour

Ces paroles inspirées de lectures, de rencontres, de réflexions et de sa propension à jeter un regard critique sur la société qui l'entoure, Guy les offre aux créateurs de musique à la recherche de textes significatifs.

« La chanson… c’est un vivant petit oiseau sensible et intelligent dont l’univers est la cour, il connaît et ressent tout mais en petit, c’est très parent avec le conte et la fable. » – Félix Leclerc

L’âme n’a pas de couleur

Nous voici en février, Mois de l’histoire des Noirs. Le texte que je vous présente aujourd’hui est inspiré d’un article publié dans le journal La Presse, le 27 août 2016 (Associated Press). L’article révèle qu’à Chicago, entre 2010 et 2015, les personnes atteintes par une balle tirée par un policier étaient quatre fois sur cinq des hommes afro-américains. Ces données ont été obtenues par le Chicago Tribune qui affirme qu'il lui a fallu sept mois d'argumentation et la menace d'une poursuite judiciaire pour pousser la municipalité à les lui fournir. D’ailleurs, il y a quelques semaines (janvier 2017), le ministère de la Justice des États Unis déclarait la police de Chicago coupable d’abus et de racisme de façon répétitive et systémique. Aux États-Unis, vous l’aurez constaté, Chicago n’est malheureusement pas le seul théâtre de tragédies liées à des tensions raciales. 


Pour traiter de ce sujet, je fais référence ici à ce qu’on appelle « l’ombre », un concept développé par le psychiatre suisse Carl Gustave Jung. L’ombre, pour le dire simplement, c’est cette partie de notre personnalité que nous nous refusons à nous-mêmes, souvent parce que nous avons compris qu’il valait mieux la réprimer pour ne pas perdre l’affection des personnes importantes dans notre vie (menace plus souvent imaginée que réelle, mais c’est ainsi : nous sommes constitués des représentations que nous nous sommes faites des autres et de nous-mêmes!). Cette partie de nous-mêmes, nous avons appris à la juger « inférieure » ou « négative » et, pour nous en défendre, pour éviter de la regarder en face, nous l’enfouissons au plus profond de notre être, estimant qu’elle ne mérite pas de vivre au grand jour. Par un mécanisme de clivage, nous instaurons en nous un mur séparateur qui définit ce que sera, d’un côté, le bon gars, la bonne fille, et de l’autre, le méchant, la méchante. C’est ce qui se trouve de l’autre côté du mur, l’inacceptable à nos propres yeux, qu’on appelle « l’ombre ». Et cette ombre, qui demeure inconsciente (à moins que nous nous efforcions de perforer le mur), nous avons tendance à la projeter sur les autres (ils sont comme-ci, ils sont comme ça, mais nous, jamais!). Jung avait déjà observé que les Occidentaux blancs avaient tendance à projeter sur les Noirs cette partie d’eux-mêmes qu’ils jugeaient « inférieure » (leurs rêves en témoignaient à l’époque, et les psychanalystes vous diront que cela s’avère encore présent dans les rêves des contemporains).


Supposons maintenant que l’expérience de la mort est l’instant d’une élévation de notre niveau de conscience, supposons que c’est à ce moment-là que nous pouvons jeter un regard franc sur ce que nous sommes, nous, les humains… Voici ce qu’a vu un homme à la peau noire tombé sous les balles d’un policier. 

 

L’âme n’a pas de couleur

Je me libère de ce corps
Né sous le signe de la misère 
Et je vois d’un dernier regard
Ce qui pour moi sur cette terre
Fut la cause de mon désespoir
La part qui revient à l’enfer… 
Je suis un homme à la peau noire
Je suis un homme qui a souffert 

À cet instant une seule Loi
Rien que l’amour, seulement l’amour
Ni Dieu ni homme ne se fait roi
Et la nuit marche au bras du jour 

L’âme remplie de cette grâce
Je vois en l’homme ce qu’il est
Je vois qu’il ne tient pour visage
Que la blancheur de ses traits
Il se refuse à son ombre
Qu’il tient pour sa pire ennemie…
Craignant qu’elle ne revienne en trombe
Il la pourchasse avec furie

Et je vois d’un dernier regard 
Qu’il est des hommes sans liberté
Qui n’ont pour seul étendard
Que le drapeau du condamné
Voués à n’être que l’écran
D’une ennemie qu’on y projette  
Peuvent-ils vivre autrement
Qu’en devenant cible parfaite?

Adieu! Terre de désespoir
Adieu! Cité de mes malheurs
Puissent les humains un jour se voir
Comme des frères, comme des sœurs 
Puisse leur peau blanche ou noire
Ne leur adjuge une valeur
Puisse chacun un jour savoir 
Que l’âme n’a pas de couleur

Puisse chacun un jour savoir 
Que l’âme n’a pas de couleur

© L’utilisation des textes se fait avec la permission de l’auteur.
Veuillez écrire à Guy Pilote à pilote.guy@gmail.com.
TEXTE PRÉCÉDENT.jpg
Un oiseau dans ma cour vignette.jpg
TEXTE SUIVANT.jpg