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Un oiseau dans ma cour

Ces paroles inspirées de lectures, de rencontres, de réflexions et de sa propension à jeter un regard critique sur la société qui l'entoure, Guy les offre aux créateurs de musique à la recherche de textes significatifs.

« La chanson… c’est un vivant petit oiseau sensible et intelligent dont l’univers est la cour, il connaît et ressent tout mais en petit, c’est très parent avec le conte et la fable. » – Félix Leclerc

T'espérer

J’ai connu, dans ma pratique d’intervenant social, des jeunes très talentueux, mais à un tel point blessés qu’ils n’ont jamais pu profiter de l’éducation qui leur était offerte. On peut comprendre. Vous vous souvenez de ce bon vieux Maslow (psychologue américain, 1908-1970) et de sa pyramide des besoins : quiconque construit sa personnalité dans un contexte de survie — sur le plan affectif — mettra toute son énergie à trouver une satisfaction à ses besoins de base (au bas de la pyramide : sécurité, appartenance, amour) et trouvera plus difficile de satisfaire ses besoins dits « supérieurs » (en haut de la pyramide : estime de soi, accomplissement). Ajouter des étages à des fondations qui ont été fragilisées représente en effet un défi de taille.

L’histoire que je raconte dans T’espérer est celle d’un jeune adulte exceptionnellement doué qui a grandi dans une famille d’adoption et qui, malgré l’affection et la qualité du soutien qu’il obtenait dans cette famille, n’arrivait pas à déployer ses ailes. Accepter que sa mère ait pu l’abandonner lui paraissait impossible (il était né d’un père inconnu, par surcroît). Pas facile à accepter, il faut en convenir. Et loin de moi l’idée de blâmer cette jeune mère qui vivait dans la misère. Ceux qui la côtoient, la misère, savent bien qu’elle est sans merci, qu’elle s’impose avec dureté, qu’elle restreint avec force la liberté de choisir. Et l’enfant qui s’y trouve en sera lui aussi affecté, plus que l’adulte même, puisque son jeune âge le rend plus vulnérable (rappelons au passage qu’environ 19 % des enfants canadiens vivent dans la pauvreté!).  

Nous voici en présence d’un jeune qui se voit prisonnier d’une réalité qu’il a vécue dans sa petite enfance et qui l’habite toujours. Dans le texte qui suit, nous assistons au moment où il prend conscience que son énergie vitale est mobilisée autour de ce conflit intérieur. D’un côté, il redoute le monde extérieur, il le fuit, ne voulant être confronté à des situations qui pourraient raviver sa blessure; il cherche à se convaincre lui-même qu’il n’est pas fait pour le monde dans lequel il vit. De l’autre côté, il s’apprête à accueillir sa blessure, à la pleurer à fond pour mieux l’intégrer à son histoire. Passage obligé pour transformer une limite en une force et cesser ainsi de se refuser à soi-même…

À ce jeune homme, je voudrais offrir ces mots du poète Rainer-Maria Rilke* :

« Nous avons été placés dans la vie comme dans l’élément qui nous convient le mieux. Une adaptation millénaire fait que nous ressemblons au monde, au point que si nous restions calmes, nous distinguerions à peine, par un mimétisme heureux, de ce qui nous entoure. S’il est des frayeurs, ce sont les nôtres; s’il est des abîmes, ce sont nos abîmes; s’il y est des dangers, nous devons nous forcer de les aimer […]. Tous les dragons de notre vie sont peut-être des princesses qui attendent de nous voir beaux et courageux. Toutes les choses terrifiantes ne sont peut-être que des choses sans secours, qui attendent que nous les secourions. »

Le texte qui suit est inspiré d’un amour brisé entre un enfant et son parent (voir
L’amour et son petit lexique dans cette chronique).

T’espérer

Je ne voulais pas être à l’école
Pour suivre la trace sur un tableau
Des grandes idées et des symboles
Qui se cachent à l’envers des mots
Je ne trouvais pas mes idoles 
En Galilée ou en Rimbaud
Non plus chez l’homme aux paraboles
Qui savait parler aux oiseaux

Je voulais juste que tu reviennes
J’suis resté là à t’espérer 
Je voulais juste que tu m’aimes
J’ai fait de l’espoir mon métier
 
Je n’étais pas fait pour l’usine
Ou les quatre murs d’un bureau
Je ne voulais pas être une machine
Avoir une poignée dans le dos
Ni perdre la vie que j’imagine
Pour faire semblant d’être un héros 
Me voir briller dans mes bottines
Me camoufler sous un sarrau

Mais d’aussi loin que je me souvienne
J’aurais voulu m’émanciper
J’me suis pourtant donné la peine
Mais c’est la peine qui m’a tué
Je n’ai pas pu briser mes chaînes
J’suis resté là, paralysé
J’ai attendu que tu reviennes
J’t’ai attendue, j’t’ai espérée

Je voulais juste que tu reviennes
J’suis resté là à t’espérer 
Je voulais juste que tu m’aimes
J’ai fait de l’espoir mon métier 

 

* Rainer-Maria Rilke, Lettre à un jeune poète, Éditions Bernard Grasset, 1937.

© L’utilisation des textes se fait avec la permission de l’auteur.
Veuillez écrire à Guy Pilote à pilote.guy@gmail.com.
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