Raymond Lemoine nous offre un regard à la fois naïf et franc d’enfant, et celui sensible et
teinté de mélancolie d’un homme d’âge mûr sur son enfance à Sainte-Agathe, au Manitoba.

Philosophe de nulle part

Dès l'âge de 8 ans, j'avais pris la décision d'écrire mes mémoires. Celles-ci serviraient peut-être, plus tard et au besoin, à justifier mon état d'âme tordu et véreux que les gens et les circonstances qui m'entouraient avaient réussi à créer. Pas que j’étais le moindrement malheureux ou mécontent de mon existence. Au contraire, avec tous les divers chapitres parfois passionnants, parfois banals qui se jouaient, mon roman personnel se corsait toujours très bien. L'intrigue de ma vie demeurait forcément une trame sur le même thème, l'insignifiance de l'animal que l'on appelle l'homme.

À un très jeune âge, j'étais philosophe. Mes pensées m’entraînaient souvent dans un monde défendu, au-delà des rideaux tirés par les complexes de mes parents et les obsessions de la religion catholique. Dans ma vie, je me voyais plutôt comme un observateur qu’un participant. La vie se déroulait devant moi comme une pièce de théâtre et je réussissais toujours à garder une certaine distance émotionnelle entre moi, l'observateur, et l’autre moi, le personnage principal. Souvent durant mes périodes philosophiques, je me réfugiais dans mon petit cercle sous le grand chêne, derrière l'étable. Surtout en été, lorsque nous étions victimes de ces jours intolérables de chaleur caniculaire, je me blottissais dans mon habituel monastère privé, un gîte simple, mais réputé par la famille comme ayant un seul et unique locataire, moi. Mes frères avaient aussi leurs propres coins de retraites respectives, quoique leurs cachettes servaient plutôt d’asiles contre leur petit frère et leur petite sœur, et non d’un endroit de réflexion profonde comme était devenu le mien. 

Raymond, Madeleine, Jacques et Richard

Mon modeste petit refuge ne comprenait ni murs, ni plafond, ni plancher. Entièrement protégé de la cuisson du soleil et du drame de la vie, je m’étendais sur le dos, sur mon matelas verdoyant qu’offrait le grand foin vert et aplati du champ désert. La majesté de ce chêne solitaire au beau milieu du néant vert me séduisait. Il était devenu pour moi un point de repère. Quand la vie manquait de talent à mes yeux, mon petit cercle me permettait de m’évader dans mes pensées fantaisistes. Je me laissais hypnotiser par ses feuilles, leur vert foncé flagrant devant ce vaste tableau bleu pâle du ciel des plaines. Chaque visite sous mon arbre m’offrait un nouveau spectacle qui me saisissait, à la fois par sa splendeur et par sa simplicité. Ces spectacles représentaient un mariage entre mon imagination et la nature. Je me considérais chanceux d’avoir l’esprit assez rêveur pour me permettre d’entamer ces voyages chimériques.

Dans mon petit cercle sous le grand chêne, je me trouvais dans l'embarras du choix de catalyseurs naturels qui pouvaient alimenter mon imagination. Ce petit espace paisible du globe terrestre, réservé pour moi et pour moi seul, me présentait un véritable spectacle de son et de lumière, et j’en étais venu à dépendre de sa quiétude nourrissante. Sa trame sonore me chantait son euphonie de sons provenant du vent, des oiseaux, des feuilles et des sauterelles. Le visuel était aussi intéressant, sinon plus. Combien de fois me suis-je ébaudi en regardant ces gros dinosaures blancs qui flottaient à n’en plus finir au-dessus de moi dans le ciel, pour ensuite se transformer en une autre créature monstrueuse et drôle. J'analysais leurs chorégraphies et je les enviais. Ces gros nuages blancs dansaient selon leur propre rythme et je ne pouvais m'empêcher de me comparer à eux. Nous, humains esclaves réglés par le quotidien banal, nous participions aussi à ce grand ballet que nous appelions la vie. Cependant, la chorégraphie ainsi que sa musique d’accompagnement nous étaient imposées dès notre naissance. Le programme de notre danse était souvent dicté par les autres. Enfants, nous dansions selon la chorégraphie écrite par nos parents. Et après l'enfance, devenions-nous des chorégraphes ou demeurions-nous au rang des danseurs? Je pensais à ma mère qui valsait souvent d’après ce que les autres allaient dire. Mon père, la bonté incarnée et le centre de gravité familiale, représentait pour moi, un des plus grands baladins de la religion catholique. Chaque pas de sa vie était dirigé par l'Église. Mes oncles, mes tantes, enfin tous les adultes qui composaient mon entourage, semblaient danser d'après une chorégraphie imposée par la vie. Le tout me semblait absurde et une aberration à notre raison d'être. J'étais déterminé que lorsque j'arriverais à l'âge de raison, et que ma formation en tant que danseur apprenti serait terminée, je me baladerais avec mes propres pas et à mon propre rythme. Tout comme ces gros nuages, je serais chorégraphe et je ne me contenterais point de danser ma vie d'après les chorégraphies des autres.

(suite au prochain numéro)

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