Raymond Lemoine nous offre un regard à la fois naïf et franc d’enfant, et celui sensible et
teinté de mélancolie d’un homme d’âge mûr sur son enfance à Sainte-Agathe, au Manitoba.

La course du baptême (suite)

La course du baptême consistait en une course contre la montre visant à baptiser un bébé avant que ce pauvre ne soit réclamé par la mort et, par la suite, à cause de la grande lacune de son statut religieux, condamné à la banalité éternelle des limbes. Tous avaient des rôles importants et prédéterminés dans cet acte de salut. La poupée de ma sœur prenait la place du bébé en péril tandis que Janine devenait la secouriste qui se chargeait de transporter le poupon moribond. Moi, grâce à mon attitude favorable et surtout à cause que l'exercice se jouait chez nous, on m'avait ordonné prêtre-baptiseur. Après de longues et sérieuses délibérations où elle insistait pour faire partie de toute cette affaire, étant donné que sa poupée en faisait partie, ma petite sœur, l'insignifiance incarnée comme toutes les p’tites sœurs du monde entier, avait réussi à obtenir le rôle de la mère navrée et éplorée. Nous avions toutes les composantes essentielles pour exécuter un baptême : le prêtre, le bébé, la mère, et même de l'eau bénite.

À l'entrée de chez nous, une statue de la Sainte Vierge accueillait tous ceux qui mettaient les pieds dans notre modeste demeure. Décolorée et un peu écaillée sur les bords, cette statue avait été léguée à ma mère par son grand-père et elle était enfin considérée comme étant l’une, parmi tant d'autres, des plus précieuses pièces d'héritage de la famille. Juchée sur sa tablette, spécialement construite à son intention par mon père, la Vierge Marie veillait sur la maisonnée, nous accordant sa grâce et sa faveur à longueur d'année. Ce petit monument apportait beaucoup à la famille. Entre autres, son air serein et doux donnait à ma mère une certaine force maternelle nécessaire pour élever ses quatre enfants; de plus, sa tablette offrait à mon père un endroit pour déposer ses clefs d'auto lorsqu'il entrait. Au pied de la Sainte Vierge dans une petite bouteille ordinaire, renfermée dans une petite boîte barrée par un minuscule cadenas, se trouvait notre réserve d'eau bénite. Pourquoi il fallait cacher la bouteille d'eau bénite dans une boîte sécuritaire dépassait l'entendement humain. D’après mon père, il fallait le faire parce que ça s'était toujours fait. Pour accroître davantage cette énigme de la boîte barrée, la clef du cadenas était toujours placée bien en évidence sur la boîte.

La course du baptême comprenait une mise en situation où un bébé mourant non baptisé fut identifié, et au son de l'alerte « bébé mourant » le jeu se déclenchait. Le prêtre devait se précipiter dans la zone baptismale devant la statue de la Sainte Vierge et attendre l'arrivée de la secouriste, bébé menacé dans les mains et suivi de près par la mère affolée. À l'arrivée des joueurs principaux, le prêtre pouvait accéder à l'eau bénite en prenant la clef et en déverrouillant le petit coffre, pour ensuite mimer

l'ouverture de la bouteille d'eau bénite, et enfin asperger le pauvre mourant en prononçant les paroles « Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, je te baptise, bébé mourant ». Le tout était chronométré et nous tenions un record des meilleures vitesses réussies avec des points de départ situés dans toutes les pièces et dans tous les coins possibles de la maison. Mis au point grâce à des heures de répétition, notre entraînement  anti-limbes devint vite une manœuvre bien rodée et ne pouvant pas être déréglée. Il ne restait qu'à attendre la visite d'un bébé païen chez nous avant de réellement mettre en œuvre la course du baptême.

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