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Raymond Lemoine nous offre un regard à la fois naïf et franc d’enfant, et celui sensible et
teinté de mélancolie d’un homme d’âge mûr sur son enfance à Sainte-Agathe, au Manitoba.

La joie du confessionnal

– Contre le kerplunk  

Au risque de paraître un peu sacrilège, j’ai vite réalisé que cette prière de sauvegarde n’était pas parfaite, même si elle venait du bon Dieu. Le seul hic était que l'Acte de contrition représentait l'une des plus longues prières de l’assortiment de prières, car elle prenait généralement au moins 30 secondes à réciter. Dans un cas où la trajectoire vers la mort durait moins longtemps que 30 secondes, on n’arrivait pas au bout de la prière avant le dernier battement de cœur. 

Mais, n’étant pas du genre à éviter les défis, surtout lorsque l’enjeu était le royaume de Dieu contre les feux de l’enfer, mon frère Jacques et moi étions convaincus de surmonter ce dilemme. Bien entendu, il nous fallait pratiquer et, par conséquent, nous avons consacré des heures entières à bourdonner l’Acte de contrition à une vitesse époustouflante. Notre but était simple : en cas de mort prématurée, nous aurions amélioré nos chances de se rendre au royaume au lieu de l’enfer. 

Notre laboratoire d’expérimentation se trouvait sur la ferme des voisins où il y avait un talus assez haut et escarpé, une sorte de promontoire qui donnait sur la rivière. C'était un endroit idéal pour rencontrer nos amis en hiver après une chute de neige pour glisser sur nos toboggans et nos boîtes de carton. C’était là où Jacques et moi pratiquions nos récitations chronométrées et nos tests expérimentaux conçus pour la destination soi-disant finale qui, dans un scénario de mort rapide, nous donnerait les outils pour détourner notre descente vers l'enfer. Le test consistait à s'allonger sur le ventre, le visage et les bras dépassant le bord de la falaise, et à faire tomber des roches dans la rivière tout en récitant l'Acte de contrition pendant que la roche tombait. Le son de la roche qui frappait l'eau représentait notre dernier battement de cœur, et donc le but de l'expérience était d'essayer d'atteindre l'ainsi soit-il avant le kerplunk de la roche fatidique.   

Malheureusement, nous ne sommes jamais arrivés à réciter dans son entier l’Acte de contrition avant le kerplunk. Malgré les nombreuses tentatives de récitations contre la montre, l’Acte de contrition était tout simplement trop long. Enfin, en raison de l’échec répété du test expérimental, Jacques et moi avions décidé de laisser tomber cette mesure d’évitement des feux de l’enfer. Nous nous résignions à faire comme tous les autres pécheurs repentants du monde : aller trouver la joie de se confesser chaque premier vendredi du mois, tout en appréhendant au mieux les risques de commettre des péchés les 30 jours précédant le premier jeudi du mois. C’était sûrement un défi de taille à relever, mais avec beaucoup d’espoir et de chance, je croyais que tout irait pour le mieux… peut-être. 

 

(suite au prochain numéro)

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