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Raymond Lemoine nous offre un regard à la fois naïf et franc d’enfant, et celui sensible et
teinté de mélancolie d’un homme d’âge mûr sur son enfance à Sainte-Agathe, au Manitoba.

La joie du confessionnal

– Des mauvaises pensées  

C’est en pleine classe d'éducation sexuelle que mon frère Jacques fut piqué par l'idée d'aménager son répertoire de péchés lors de sa prochaine visite au confessionnal. D’ailleurs, c'était inévitable et fort approprié que cette pensée lui vienne à ce moment‑là étant donné que ces classes sont en elles-mêmes de véritables incubateurs de petits péchés.

Dès ma jeune et tendre enfance, la prudence a toujours été une de mes meilleures qualités. Je renonçais aux risques et si j'en prenais, ils étaient toujours réfléchis et bien calculés. Cependant, mon frère Jacques, lui, était plus spontané et impulsif dans ses prises de décision. Son sens de l'aventure avait toujours été beaucoup plus vif que le mien. Il s'aventurait parfois dans des eaux inconnues et assez souvent, ses petits voyages lui coûtaient cher. C'est en fait une de ses petites expéditions qui fut, pendant bien longtemps, à la manchette des commérages des gars du village.

Avec l'arrivée du beau temps printanier, la première semaine du mois de mai à l'école était connue comme étant la semaine de l’éducation sexuelle. Durant cette semaine, nous, les innocents, devions subir de nouveau l’infâme classe d'éducation sexuelle donnée par Monsieur Delaquis, le directeur de l'école.

Le programme de cette classe annuelle ne variait guère d'année en année. Après la distribution de copies des pages du dictionnaire expliquant les organes génitaux des deux espèces de la race humaine, le visionnement du film Pleins feux vers la puberté suivait. Ce film archaïque était vieilli par l'usure et semblait toujours briser à la même place, c'est-à-dire entre les glandes sudoripares et mammaires. L’interruption et la fin précoce du film ne suscitaient aucune réaction face à cette classe habituée. Les lumières de nouveau allumées, c'était maintenant le temps de dérouler les pancartes de ces mêmes organes génitaux tellement bien décrits au premier acte de la classe. Ce grand dévoilement des organes provoquait l'habituelle exclamation muette d’horreur des filles de la première rangée ainsi que les prévisibles petits rires nerveux des rangées d'en arrière.  

Ceci fait, le troisième acte cédait sa place à la grande finale, la séance questions-réponses. Celle-ci était toujours d'une nullité absolue, car, bien entendu, personne n'osait poser de questions. Monsieur Delaquis, prenant son courage à deux mains, essayait de provoquer une discussion avec « Y'a-t-il des questions? » Ces braves paroles, ses premières depuis le début de la classe, n'arrivaient pas à rompre le grand silence qui régnait dans la classe, un silence encore parfois parsemé par d'autres petits fous rires provenant toujours des mêmes vauriens de la rangée d'en arrière.

 

C'est tout juste après une de ces classes que mon frère Jacques eut son idée innovatrice. Jacques avait l'intention de remplacer un des péchés de son triplet habituel avec « Mon père, je m'accuse d'avoir eu de mauvaises pensées. » Le matin de la confesse se déroula comme d'habitude. Les Sœurs nous emmenèrent à l'église tout juste après la récréation matinale. Le laïus de la Sœur Supérieur au sujet de la purification spirituelle que nous étions pour entreprendre était la même reprise que nous avions entendue maintes fois auparavant. Cependant, il y avait quelque chose dans l'air. Le peu de solennité qui régnait normalement durant l'introspection préconfessionnelle se trouvait imprégné d’une certaine excitation comme si un grand évènement historique était sur le point de se produire. Le mot s'était répandu que Jacques avait toutes les intentions de poursuivre son plan de changement de péchés. Tous les yeux furent sur lui lorsqu'il se dirigea vers la boîte pénitentielle. Debout au seuil de la porte du confessionnal, il se tourna vers nous, ses semblables pénitents, et avec un petit sourire subtil aux coins des lèvres, il nous envoya la main avant de disparaître derrière le rideau pourpre. Quel courage! J’étais fier de mon frère.

 

Ce fut une confession difficile pour Jacques. En fait, ce fut une catastrophe. L'aménagement de ses péchés lui a causé beaucoup d'ennuis. Avant de passer au deuxième péché, Monsieur le Curé l'interrompit en lui demandant « Et quelles mauvaises pensées as-tu eues, mon fils? » Afin de comprendre la stupéfaction de mon frère, on doit garder à l’esprit que ce genre de dialogue des deux côtés de la grille confessionnelle ne s'était jamais produit auparavant. Il est sûr que le sacrement pénitentiel ne se prête pas bien à l'improvisation et qu'une fois le péché dit, l’on ne peut tout simplement pas changer le sujet à volonté et passer à autre chose. De toute façon, Jacques s'en est relativement bien sorti, et cette expérience quasi traumatisante n'a aucunement réprimé son sens de l'aventure. Au contraire, étant déjà un des gars les plus populaires du village, il avait rehaussé son statut de popularité. Même, après cette expérience audacieuse du confessionnal, si les gars du village avaient eu un système de distinctions honorifiques, on lui aurait sûrement décerné une médaille. J’étais toujours très fier de mon frère.

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