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Raymond Lemoine nous offre un regard à la fois naïf et franc d’enfant, et celui sensible et
teinté de mélancolie d’un homme d’âge mûr sur son enfance à Sainte-Agathe, au Manitoba.

Feu chez Ti’mon

– Garder chez nous –

Habituellement, lors des sorties en ville de mes parents où nous n’étions pas inclus, une des filles Lévesque, soit Arlette, Bernadette, Claudette, Mariette, Yvette ou Doris, assurait le gardiennage des enfants. Cet attroupement de jeunes adolescentes faisait partie de l’une des plus grandes familles de la paroisse. Le clan Lévesque se composait de dix-sept membres — dix-huit avec la grand-mère. Cette grande famille témoignait de l’éclatant succès de la revanche du berceau, cette campagne parrainée par l’Église qui avait pour objectif de promouvoir l’idée de la prédominance mondiale du peuple catholique et canadien-français. En chaire le dimanche, monsieur le curé nous avait souvent prêché sur les dangers d’assimilation que confrontait le peuple canadien-français. Le curé disait que notre seule arme contre l’assaillante armée des protestants anglais demeurait dans notre pouvoir de procréer. Bien que je n’arrivais pas toujours à comprendre toute cette affaire, ça m’apeurait un peu de penser que mon avenir sur cette planète dépendait uniquement de la fécondité de monsieur et madame Lévesque. De toute façon, la famille Lévesque représentait un réservoir sans fond de gardiennes et mes parents profitaient de cette surabondance lorsqu’ils allaient en ville.

 

Garder chez nous était avant tout un privilège. Cette prérogative n’était pas parce que nous étions des enfants exceptionnellement sages, loin de là! C’était plutôt dû au fait que nous étions la première famille du village à s'être doté d’une télévision. L’introduction de cette nouvelle bebelle nous plaçait au premier rang de l’avant-gardisme Sainte-Agathien. Bien entendu, rendre visite chez nous devint un évènement désirable et recherché. Malgré le fait que M et Mᵐᵉ Lévesque percevaient ce téléviseur plutôt d’un mauvais œil, c’est-à-dire une simple distraction menaçante qui pourrirait l’esprit et l’âme de la jeunesse catholique, ils se résignaient à laisser leurs filles venir se gangrener chez nous. Et en plus, mes parents payaient bien leur gardienne.

 

Finalement, lorsque l’appel de venir garder chez nous était lancé, c’était évident qu’il y aurait une chicane à tout casser pour décider qui obtiendrait le contrat tant convoité. Ce samedi en particulier, c’était au tour de Doris de venir garder. La chanceuse!
 

Ce jour-là, les Canadiens de Montréal joueraient contre les Maple Leafs et la partie serait diffusée en direct du forum de Montréal. Afin d’assurer une compréhension correcte de l’excitation que ceci pouvait inciter chez la famille Lévesque, il faut constater que pour elle et bien d’autres gens de la paroisse la saison de hockey équivalait à un temps presque autant sacré que le carême lui-même. Avoir l’occasion unique de visionner cette partie de hockey, surtout entre ces deux équipes, représentait une expérience extatique. À vrai dire, Doris avait eu de la chance. Mais, son destin lui réservait aussi un cauchemar.

(suite au prochain numéro)

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