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Raymond Lemoine nous offre un regard à la fois naïf et franc d’enfant, et celui sensible et
teinté de mélancolie d’un homme d’âge mûr sur son enfance à Sainte-Agathe, au Manitoba.

Feu chez Ti’mon

– J’vais monter… t’à l’heure –

Il y avait sans doute d’autres moyens d’enflammer le papier journal pour notre cuisson. Sans trop d’effort, une idée géniale m’est vite survenue. Bien que les allumettes étaient bel et bien défendues par nos parents, les bougies rouges ne l’étaient pas. Il fallait tout simplement allumer une de ces bougies pour ensuite la transporter au papier carburant dans le plat à rôtir sur le lit de mes parents. Et comment allumer ce feu sans allumettes? Les ronds du poêle se présentèrent comme une source incendiaire. Nous avions une fois aperçu mon oncle Marcel allumer sa cigarette de cette façon.

Le dernier obstacle franchi, nous étions maintenant au seuil de l’action. Les cris délirants provenant du salon continuaient à assurer la non-intervention de la gardienne. La petite sœur monta précipitamment pour mettre les touches finales au feu de camp sur le lit de mes parents. La mèche de la bougie rouge prit feu aussitôt qu’elle toucha le rond rouge. La cire de la chandelle fondit presque immédiatement, laissant quelques traces de cire sur le poêle. Elle me brûla aussi les doigts, mais j’ai su endurer ma souffrance comme un vrai père de famille, pourvoyeur de la famille qui l’attendait au pied du lit en haut. Quelques petites brûlures ne me barreraient pas la route vers mon devoir paternel, surtout après toutes les entraves que nous venions de nous dégager pour arriver à ce point. Laisser tomber maintenant si près de la victoire serait pire que la faillite totale. Je réussis à rejoindre le papier journal avec mon petit flambeau de cire encore bien allumé. Le papier s’enflamma rapidement. C’était un beau feu. Les saucisses cuisaient bien et le feu de camp battait son plein. L’envie de chanter nous a même pris. 

Soudain, le nouveau silence d'en bas nous figea. Le feu continua à carboniser les saucisses quand tout à coup, du pied de l'escalier, la voix criarde de Doris nous secoua :
          - Qu'est-ce que vous faites là vous deux?


Avant que j'aie eu la chance de répondre, ma sœur exclama :
          - On fait cuire des saucisses su I'lit d'maman pi papa.
          - Quoi?
          - Es-tu folle, épaisse? Farme la! Je chuchotai à ma sœur.


Ma sœur fondit en larmes. Les saucisses brûlèrent. Malgré cette expérience de quasi-cataclysme imminent, je gardai mon calme et j'enchaînai avec :
          - Rien, on joue juste, on fait semblant de faire à manger pour les poupées. Cé rien du tout.


Aucun mensonge là. Les sanglots terrifiés de ma sœur se transformèrent en hurlements désespérés. Je lui ordonnai de se taire, de ne pas s'inquiéter et que tout n'était pas encore perdu. Mais enfin, il était trop tard...
          - As-tu fait brailler ta p'tite sœur encore?
          - Non, non, a fa juste semblant. On joue.


Je me dirigeai vers le haut de l'escalier afin d'intercepter toutes tentatives qu'aurait Doris à venir voir ce que l'on faisait.
          - Elle fait juste semblant d'brailler, comme si c’était les poupées qui n’aimaient pas c'qu'on leur faisait à manger.


Une tentative désespérée de changer le sujet me conduisit à poser la question : 
          - Et pis, qui a gagné la game?
          - Est pas fini encore. Y va avoir d'l'overtime. C'é 6-6. Vous êtes mieux pas d'être en train d’faire quekchose que vous ne devriez pas faire, mes p'tits mausus. J'va monter là t'à l'heure...


Figé de peur, je fais signe à ma sœur de garder le silence. Doris, allait-elle monter, ou est-ce que les Canadiens réussiraient-ils à la garder en bas? Je restai au haut de l’escalier aux aguets d’une intervention possible de la gardienne.   
 

(suite au prochain numéro)

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