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Raymond Lemoine nous offre un regard à la fois naïf et franc d’enfant, et celui sensible et
teinté de mélancolie d’un homme d’âge mûr sur son enfance à Sainte-Agathe, au Manitoba.

Feu chez Ti’mon

– L’incendie vaincu –

Même avant de retrouver l’intérieur réchauffé de la voiture des Girouard, les bras protecteurs de ces deux anges gardiens constituaient une évasion fort appréciée nous permettant de nous échapper de ce froid bleu du 30 janvier. Une fois rendus dans la voiture, recroquevillés dans le siège arrière comme deux petits chats blottis dans les pailles chaleureuses de l’étable, nous nous rassasions du dorlotement de Mᵐᵉ Girouard et de sa fille. Denise nous enveloppa dans une grosse couverture moelleuse et chaude et essuya la morve gelée du nez de ma sœur, tandis que sa mère nous servit un chocolat chaud qu’elle versa d’une grosse thermos jaune. 

 

Finalement, ma sœur mit fin à son cantique de bottes et d’enfer. La chaleur de la voiture et le chocolat chaud la calmèrent, bien qu’elle continuât à chigner. Je n’étais pas sûr de ce dont elle bredouillait, mais je soupçonnais que ça devait sans doute avoir affaire avec ses bottes et l’enfer. Éventuellement, elle semblait vouloir s’endormir, emmitoufler dans sa couverture douillette tandis que moi j’étais trop électrisé d’adrénaline par le drame familial et catastrophique qui continuait à se jouer devant mes yeux. Même le chocolat chaud ne réussissait pas à m’apaiser.   

 

Mᵐᵉ Girouard et sa fille sont sorties momentanément de la voiture pour aller parler avec des femmes qui s’étaient ramassées près de notre voiture. Je ne sais pas de quoi elles parlaient, mais souvent elles se tournèrent vers nous. J’ai vite secoué ma sœur de sa somnolence pour lui expliquer qu’il était mieux de ne pas parler à personne de notre tentative de wiener roast… du moins jusqu’à tant que j’aille le temps de trouver du sens à toute cette affaire, et que je puisse arriver avec une explication qui pourrait nous éviter beaucoup de chagrin, à elle autant qu’à moi. La petite marmotta quelque chose dans son demi-sommeil pour ensuite s’assoupir de nouveau dans le pays des rêves.   

 

Mᵐᵉ Girouard est revenue à la voiture pour s’y glisser derrière le volant. Elle se tourna vers nous et frôla délicatement sa main sur la joue de ma sœur endormie en chuchotant :

     - La pauvre petite, elle est épuisée, laissons-la dormir.  

 

Elle se tourna vers moi et m’annonça que Mᵐᵉ Brémaud avait réussi à communiquer avec mes parents et qu’ils étaient en route de retour de Winnipeg. Ils nous rejoindront chez elle. Elle démarra la voiture et nous quittions les lieux, le silence dans la voiture accentué par le crissement des pneus sur la neige damée ainsi que la cacophonie assourdie d’un village entier en train d’éteindre un feu. 

 

En fin de compte, les braves villageois ont vaincu l’incendie. Nous, les sinistrés, nous nous sommes retrouvés chez les Girouard pour la nuit. Mes parents se sont joints à nous en soirée et, bien entendu, il eut beaucoup de caresses et de becs de la part de ma mère qui pleurait à n’en plus finir. Ce soir-là, je n’arrivai pas à m’endormir. Dans la noirceur de ma chambre et de mon lit transitoire, j’étais très seul à réfléchir aux évènements bouleversants de cette journée mouvementée et sombre. Ma nuit blanche s’est passée à écouter et à discerner le murmure des conversations des adultes dans la cuisine en bas de l’escalier, tout en contemplant comment j’allais me sortir de ce sale pétrin.        

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