
ÉCRITS DE 2024
Le Sichuan : le pays des plats épicés
Le secret le mieux gardé d’Hokkaido : la prison d’Abashiri
Harbin, un royaume russe au cœur de la Chine septentrionale
Les Peranakan de Malaisie : le peuple métis de l’Asie du Sud-Est
Histoire d’Hérodote : le retour aux sources
Konbini, Un roman sur l’anticonformisme nippon
Aya de Yopougon : combattre les préjugés par l’humour
Retour sur le concept de la banalité du mal
ÉCRITS DE 2025
Conquérir un empire, protéger un royaume
Le Guizhou, le secret le mieux gardé de Chine
Dieu et nous seuls pouvons : un livre dont le bourreau est le héros
Durnstein, un haut lieu insoupçonné de l’histoire médiévale
La Rose de Versailles : Lady Oscar – un manga féministe et politique
La Belle du Caire : un roman balzacien égyptien
La petite Cadie de Saint-Grégoire
Voyage entre historiens au cœur du Manitoba français – partie 1
Voyage entre historiens au cœur du Manitoba français – partie 2
Présentation
C’est vraiment sur un coup de tête qu’une décennie plus tôt je suis parti enseigner le français à Chengdu, dans le sud-ouest de la Chine, dans la province du Sichuan, fier pays des pandas, des maisons de thé et des plats épicés. L’époque n’était pas tendre pour les diplômés des études supérieures qui rêvaient d’une carrière universitaire. En l’absence de débouchés, ceux-ci devaient le plus souvent vivoter entre plusieurs emplois pour pouvoir gagner décemment leur vie dans l’attente du grand jour où ils verraient enfin l’enceinte universitaire leur entrouvrir ses portes.
C’est un jour, complètement par hasard, en explorant le site Web de l’ambassade de France en Chine qui affichait d’innombrables postes en enseignement du français à tous les niveaux (primaire, secondaire et universitaire) que me vint l’idée de tenter ma chance en Extrême-Orient. Ma décision était motivée uniquement par des choix socioprofessionnels, car j’ai bien honte de le confesser aujourd’hui j’étais ce que l’on pouvait appeler un indécrottable eurocentriste fasciné presque uniquement par l’histoire européenne et nord-américaine et je n’avais jamais vraiment songé à me rendre en Asie même à des fins touristiques. J’allais donc en Chine avec la conviction que je pourrais acquérir l’expérience qui me manquait cruellement et revenir un an plus tard, armé cette fois-ci d’une année formatrice dans l’Empire du Milieu (Chine), pour conquérir enfin le marché de l’emploi universitaire.
Je fus en fait pris à mon propre piège et entraîné malgré moi dans une folle aventure à titre de professeur de langue française itinérant d’abord dans l’Empire du Milieu, puis dans l’Empire du Soleil levant (Japon). Dès mon arrivée à Chengdu, le département d’études françaises me confia la tâche titanesque d’enseigner à mes étudiants chinois l’histoire, la littérature, la culture et le cinéma francophones. Je m’acquittais de cette nouvelle mission avec passion, enthousiasme et dévouement, car je considérais que le plus grand privilège que l’on puisse accorder à un professeur était de témoigner de sa culture et de la partager avec ses étudiants dans un pays étranger.

Prenant très au sérieux mon nouveau rôle d’ambassadeur de la Francophonie à Chengdu, j’ouvris dans un salon de thé un club où un public féru de culture et de cinéma venait visionner des films francophones et débattre des enjeux de la société portés à l’écran. De plus, je n’hésitais pas à parcourir de grandes distances pour faire connaître la culture francophone. Ainsi, l’un des moments les plus épiques fut lorsque j’ai participé au Festival du maïs de Zhonglu, dans un village tibétain du Sichuan au pied de l’Himalaya pour livrer une conférence exclusive sur l’authentique histoire du pâté chinois.
Il s’agit d’une période où j’ai dû complètement me réinventer en délaissant ma formation d’historien pour devenir professeur de littérature de la Francophonie. Je me suis servi de mes classes comme d’une tribune pour faire connaître les grands classiques littéraires du Canada français, des Antilles, du Vietnam, du Maghreb et de l’Afrique subsaharienne. Aujourd’hui, c’est avec beaucoup de fierté que je peux témoigner du grand succès obtenu par La petite poule d’eau de Gabrielle Roy auprès de mes étudiants qui leur a révélé une littérature nord-américaine de langue française, dont l’écriture était à la fois sobre et élégante.
La pandémie a mis fin brutalement à mes pérégrinations dans l’Empire du Milieu. En effet, la Chine ferma ses frontières, alors que je passais mes vacances au Cambodge et en Malaisie. Que cela ne tienne! Incapable de retourner dans l’Empire du Milieu, je réussis à trouver un emploi dans l’Empire du Soleil levant où je pus continuer à œuvrer à titre d’ambassadeur de la Francophonie à travers mon enseignement et mes conférences.
On ne passe pas dix ans dans plusieurs pays étrangers sans être profondément transformé culturellement et développer ainsi une dualité identitaire surtout quand l’on a eu le privilège d’y vivre au quotidien et d’y nouer des relations d’amitié et de travail. Bien que je sois très heureux d’être revenu au pays et d’être en terrain de connaissance et de reconnaissance, je ressens encore et toujours le besoin de jouer ce rôle d’intermédiaire culturel qui m’avait valu mes plus belles heures de gloire en Extrême-Orient. Cette fois-ci, j’aimerais faire l’inverse en témoignant et en partageant mes expériences de voyage et d’enseignement en Asie avec un public francophone dont celui du Manitoba. C’est donc sans hésiter que j’ai accepté cette collaboration avec le magazine Le Nénuphar. Cette chronique sera aussi l’occasion de présenter les œuvres littéraires et cinématographiques que j’ai enseignées dans mes classes et qui ont enchanté et émerveillé mes étudiants chinois et japonais. Ces œuvres ont réussi à plaire, émouvoir, passionner, ainsi que faire rire et pleurer, des cohortes d’étudiants chinois et japonais qui s’y sont reconnus révélant ainsi que les cultures du monde, en dépit des différences en apparence infranchissables, entretiennent des liens de convergence insoupçonnés.
Plus que tout, j’aimerais apporter bien modestement avec cette chronique ma contribution pour faire reculer les préjugés, stéréotypes ou idées reçues qui règnent trop souvent sur l’Asie. En effet, ceux-ci sont véhiculés parfois par certains médias souvent en quête de sensationnalisme qui érigent en normes culturelles et sociales absolues certaines pratiques marginales qui renforcent nos certitudes bien établies. Ces pratiques, pourtant moins répandues dans le tissu social que l’on pourrait le croire, restent séduisantes et plaisent davantage en raison de leur étrangeté par rapport à nos croyances, nos valeurs ou notre mode de vie qu’une réalité moins exotique et surtout moins excentrique qui nous ressemble.
J'ai donc le grand plaisir de renouer avec mes souvenirs du passé et de les partager avec vous au cours de cette chronique, chers lecteurs du magazine Le Nénuphar, afin de témoigner à la fois de la diversité des sociétés à travers le monde et en même temps de la convergence de leurs expériences historiques, sociales et culturelles.
Merci!
Jean-Philippe Croteau
Professionnel enseignant (histoire)
Université de Saint-Boniface
Le Sichuan : le pays des plats épicés
Chine (zhōngguó) signifie en mandarin le pays du milieu. Zhōng (中) veut dire « milieu » tandis que guó (国) réfère au pays. Le terme a été donné par les anciens Chinois pour désigner la Chine comme le centre de la civilisation et donc, du monde connu, vue de leur perspective bien sûr. Dans la Chine impériale, les Chinois prénommaient bien pompeusement leur pays l’empire du Milieu pour bien marquer la place qu’il occupait dans leur univers géopolitique et culturel, et le nom est resté. Il ne faut pas s’étonner de cette vision ultra chauviniste du monde. Les Européens ont fait sensiblement la même chose. Les Grecs et les Romains traçaient les limites du monde, du moins celui qu’ils connaissaient, autour du bassin méditerranéen et les peuples vivant à l’extérieur de leur sphère d’influence appartenaient au monde barbare.
Chengdu, où j’allais élire domicile pour les six prochaines années, est la capitale du Sichuan. Si la Chine est l’empire du Milieu, le Sichuan est une province au cœur de l’empire du Milieu bien qu’officiellement il fait partie du Sud-Ouest du pays. Je dois avouer que je ne connaissais presque rien du Sichuan et encore moins de Chengdu. Pourtant, Chengdu est la cinquième ville de Chine avec plus de neuf millions d’habitants (dix-huit millions d’habitants pour la région métropolitaine). Sur le plan culturel, les Sichuanais proclament fièrement leur appartenance au Sud en opposition au Nord, car en Chine on ne badine pas avec les identités régionales. En effet, pour les Chinois, leur pays est divisé pratiquement en deux civilisations, celle du Nord et celle du Sud, avec leurs propres coutumes et traditions, leur culture, leur histoire et surtout leur gastronomie.

Chengdu. Source : How Chengdu Became China’s Most Inclusive City, Condé Nast Traveler
À en croire les habitants de Chengdu, les Sichuanais possèdent un art de vivre, hérité par des siècles de traditions, qui consiste à jouir de l’existence et à prendre le temps de vivre. Tout le contraire, selon eux, des habitants du Nord qui négligent le bonheur et la joie de vivre pour se consacrer uniquement à la réussite professionnelle, sociale et matérielle. Ce qui caractérise cet art de vivre est justement leur fierté pour les spécialités culinaires de la province. Nous pourrions dire qu’il existe même une forme de nationalisme gastronomique qui définit l’identité sichuanaise. En effet, il n’est pas rare de rencontrer des Chengdunais qui se font un point d’honneur de proclamer qu’aucune gastronomie étrangère n’arrive à la cheville de celle du Sichuan et qui s’interdisent même d’y goûter par pur patriotisme sichuanais. Il est vrai que la gastronomie du Sichuan est hautement vénérée en Chine et fait partie des huit traditions culinaires les plus renommées du pays (Sichuan, Hunan, Canton, Fujian, Jiangsu, Zhejiang, Anhui et Shandong). La spécialité du Sichuan est son poivre mélangé avec du vinaigre noir qui sert à agrémenter tous les repas. D’ailleurs, les deux premières phrases qu’il est nécessaire d’apprendre dès son arrivée au Sichuan est 辣 (là) (épicé) ou 不辣 (bù là) (pas épicé). Toutefois, la seconde phrase est davantage une formule de style qui signifie tout simplement « moins épicé », car aucun cuisinier sichuanais digne de ce nom ne peut concevoir un plat sans la participation du prestigieux poivre du Sichuan.
Le mets emblématique est la célèbre fondue sichuanaise ou sìchuān huǒguō (四川火锅). C’est un bouillon de porc ou de bœuf très épicé où l’on fait cuire en général de la viande et des légumes que l’on déguste ensuite après avoir trempé les morceaux dans une sauce avec des noix écrasées, des feuilles de coriandre hachées, de l’huile de sésame et du chili. Ce sont les poivres du Sichuan accompagné de morceaux de chili et la pâte de chili Doubanjiang qui baignent dans le bouillon qui lui donnent sa coloration sanguinolente, et surtout sa saveur épicée qui ferait pâlir de jalousie Satan le seigneur des enfers. Le huǒguō est le mets convivial par excellence qui rassemble la famille, les amis et les collègues lors d’événements spéciaux ou tout simplement pour partager du bon temps autour d’un repas délicieux. Que l’étranger soit averti! Le huǒguō fait partie de son rite de passage dès qu’il foule le sol sacré du Sichuan et en aucune manière il ne pourra s’y soustraire s’il souhaite intégrer la société sichuanaise.

La fondue sichuanaise ou sìchuān huǒguō (四川火锅). Source : Sichuan Mala Hotpot, From Scratch, The Mala Market
Cette tradition culinaire relève presque du sadomasochisme. En effet, il faut voir les convives dévorer ce mets exquis et supporter la douleur comme le faisaient les glorieux guerriers de l’Antiquité qui n’hésitaient pas à s’infliger diverses souffrances pour éprouver l’endurance de leur corps et montrer l’étendue de leur bravoure. Dans ce cas-ci, il s’agit plutôt d’un plaisir gastronomique qui n’est pas sans péril. En effet, la dégustation de ce festin épicé entraîne des bouffées de chaleur, un larmoiement sans fin, le visage s’empourpre, la respiration devient haletante, l’estomac se gonfle et se durcit comme si son propriétaire avait avalé une brique! Pourtant, nul n’ose mettre fin à ce plaisir coupable et le supplice se poursuit dans la joie et l’allégresse jusqu’à l’épuisement de tous les invités.
Heureusement, les Sichuanais ont prévu plusieurs subterfuges pour échapper aux tourments de ce plat enflammé ou à tout le moins pour en diminuer les effets. Car tout le monde est d’accord pour affirmer que l’abstinence ou la modération dans ce cas-ci n’est tout simplement pas compatible avec l’art de vivre sichuanais! Le huǒguō est souvent accompagné de la bière Snow (雪花啤酒) très faible en alcool (2,8 %) qui se boit comme de l’eau et permet d’éteindre l’incendie qui consume le palais. Il accorde ainsi aux adeptes des plats épicés un court répit avant le prochain service. Un bol de riz avec des lanières d’œufs frits adoucit aussi le goût et facilite la digestion. Enfin, pour ceux qui ne sont pas des puristes, il est tout à fait possible d’avoir à sa disposition deux marmites, l’une avec une sauce blanche et l’autre avec la sauce classique rouge. Cela permet au fin gourmet d’alterner entre une sauce douce et une autre plus épicée et ainsi suivre le rythme des vétérans qui ne connaissent ni la peur ni le doute et ainsi faire durer le plaisir encore de longues heures.

La bière Snow. Source : Pinterest
Ainsi, pour les Sichuanais, la fondue est le cœur de leur identité qui leur permet de se distinguer des habitants du Nord grâce à un art de vivre incarné par un esprit de convivialité et de partage. Les Sichuanais nous rappellent à leur façon (très épicé!) l’importance que jouent les traditions gastronomiques dans la formation des cultures régionales, et ce, au sein d’un même pays surtout quand la langue n’est pas un marqueur identitaire distinctif au sein d’une population. Dis-moi ce que tu manges et je te dirai qui tu es!
Le secret le mieux gardé d’Hokkaido :
la prison d’Abashiri
Quand on me demande quel endroit je recommanderais de visiter au Japon, je réponds sans hésiter à la grande surprise de ceux qui ont osé poser la question : Hokkaido. Si vous souhaitez plonger dans la culture traditionnelle japonaise, Hokkaido n’est peut-être pas pour vous. Les documentaires cartes postales dont nous inondent la télévision ou Internet nous présentent plutôt les mets raffinés du Japon comme ses sushis et ses ramen, les innombrables temples et sanctuaires religieux, les geishas en kimono déambulant élégamment dans les rues du quartier de Gion à Kyoto, les châteaux forts de l’époque des samouraïs qui se dressent orgueilleusement au cœur des grands centres urbains, ainsi que les montagnes en pointe qui surplombent l’épais brouillard du matin. Ces représentations du Japon, qui ne sont pas fausses, nous font bien sûr tous rêver et offrent un dépaysement culturel assuré à quiconque foule le sol de l’Empire du soleil levant.
Malgré tout, l’amoureux de la neige et des sports d’hiver que je suis s’assume totalement et recommande un voyage dans l’île la plus septentrionale du Japon, Hokkaido. Ce genre de destination peut paraître étrange pour des Canadiens. Je ne suis, certes, pas impartial. À chaque année passée au Japon, l’hiver et la neige blanche me manquaient terriblement et j’avais besoin d’un ressourcement. Il est important de rappeler que le Japon est un petit pays, mais fait sur la longueur, ce qui lui permet de regrouper différentes températures, de la plus nordique à la plus tropicale. Ainsi, Hokkaido demeure une destination fascinante l’hiver pour ses nombreuses stations de ski alpin, ses fruits de mer délicieux tout particulièrement le crabe de la ville d’Hakodate, l’héritage culturel des Aïnous, les premiers habitants du territoire, ainsi que pour bien d’autres spécialités ou attractions qui valent certainement le détour.

Photo 1
Source : Abashiri Japon carte - Recherche Images (bing.com)
Cependant, le secret le mieux gardé d’Hokkaido est la ville d’Abashiri. Elle est véritablement une ville du bout du monde située aux confins d’Hokkaido, sur les bords de la mer d’Okhotsk, non loin de la Sibérie (photo 1). Les Japonais y viennent surtout pour y vivre une expérience ultime. Celle de faire une croisière en brise-glace au mois de février pour voir le spectacle fascinant des blocs de glace qui dérivent sur la mer. Avouons qu’il faut un certain courage pour rester sur le pont du navire et défier le vent glacial de la mer d’Okhotsk. En effet, celui-ci caresse implacablement de ses griffes acérées le visage des touristes les plus téméraires venus admirer le paysage blanc et glacé, et immortaliser de quelques photographies ce moment unique de leur voyage (photo 2). Malheureusement, beaucoup d’entre eux passent trop vite à Abashiri et oublient une attraction méconnue, mais que je considère comme l’une des plus intéressantes d’Hokkaido : la prison d’Abashiri.
Photo 2

Photo : Jean-Philippe Croteau
Je tiens à prévenir les lecteurs à l’esprit aventurier qu’il y a deux prisons. La première à la sortie de la ville nécessite une convocation par la justice nipponne pour une durée déterminée à la suite d’un comportement jugé non exemplaire. J’en ai fait la cruelle expérience lors de ma première visite où je me suis fait refuser l’accès jusqu’à ce que l’on m’explique qu’il s’agissait d’une vraie prison. Convaincu qu’il y a de meilleures façons de profiter de mon séjour à Hokkaido et sous les indications des autres touristes, je me suis rendu à l’autre prison en haut d’une colline, celle-ci étant le véritable musée.
Le site a été parfaitement préservé. La prison comporte une énorme porte d’entrée, mais pas de murs ou de barbelés pour empêcher les bagnards de s’enfuir (photo 3). Nul besoin, car la forêt et surtout le froid décourageaient les plus intrépides à vouloir reconquérir leur liberté. Cette prison a été construite à la fin du 19e siècle, alors que le Japon et la Russie se livraient une concurrence sans merci pour les territoires situés à l'extrême nord de leurs frontières. Le pouvoir impérial japonais craignait notamment l'expansion des Russes sur l'île d'Hokkaido. Pour imposer sa souveraineté, le gouvernement impérial nippon prit les devants et organisa la colonisation du territoire. Il implanta des garnisons militaires, fit venir des colons, exploita les ressources naturelles (bois, mines, agriculture), et surtout, envoya des détenus pour construire des routes afin de rendre viable le peuplement de ce nouveau territoire.
Photo 3

Photo : Jean-Philippe Croteau
Cinq prisons ont été créées sur l'ensemble du territoire, dont une seule subsiste en tant que musée, celle d'Abashiri. Les prisonniers d'Abashiri ont dû construire en huit mois une route dans des conditions abominables. Ils ont supporté les tempêtes de neige et de pluie, la faim, le froid, la malnutrition, de piètres conditions d'hygiène, les mauvais traitements, la fatigue. Pour accélérer le travail, ils ne dormaient que cinq heures par nuit et travaillaient jour et nuit grâce à un système de rotation, 200 prisonniers moururent sur 1200 ainsi que de nombreux gardes.
Certains tentèrent de s'enfuir, mais pour aller où? Il n'y avait aucun endroit pour se nourrir et la plupart n'avaient pas d'expérience de survie en forêt. Ils finissaient par revenir au bercail où ils subissaient le sort peu enviable d’être détenus dans une cellule d’isolement (photo 4). Lorsqu’ils ne construisaient pas de routes, les prisonniers se consacraient aux travaux de charpenterie ou à l’agriculture. Abashiri devint ainsi la première prison agricole autosuffisante, dont l’État n’avait pas à fournir de subsides pour nourrir les prisonniers.
Photo 4

Photo : Jean-Philippe Croteau
Le touriste peut visiter toutes les infrastructures qui existaient à l’époque : les logements des officiers et des gardiens, les baraquements des prisonniers, les ateliers de travail, les cellules, les bains publics, mais aussi une salle de spectacle ou de concert pour distraire les prisonniers (ce qui devait être plutôt une denrée rare). Aujourd'hui au sommet de la montagne, une stèle funéraire rend hommage aux détenus qui se sont sacrifiés pour que des routes soient construites, et ainsi assurer le développement économique et social d’Hokkaido.
Photo 5

Photo : Jean-Philippe Croteau
Des expositions multimédias décrivent les dures conditions de vie des prisonniers et célèbrent le dévouement de ces hommes morts à la tâche pour mettre en place les infrastructures routières qui existent encore aujourd’hui à Hokkaido. Ce discours peut être dérangeant, car après tout il est présumé qu’un sacrifice ne peut s’accomplir sans la volonté de l’individu qui est prêt à renoncer à son intégrité physique et morale au service d’une cause noble et juste. Or, dans ce cas-ci, le choix était absent et la glorification du sacrifice des bagnards se fait a posteriori. Il suffit pour s’en convaincre de visiter les cellules des prisonniers qui sont situées dans des baraquements construits sur la longueur avec seulement des matériaux en bois à l’exception des barreaux de fer sur la porte. On peut imaginer sans peine les souffrances de ces prisonniers, notamment l’hiver, alors qu’ils devaient littéralement mourir de froid (photos 5). Une plaque rappelle discrètement que le froid faisait intégralement partie de la peine que les détenus devaient purger (photo 6).
Photo 6

Photo : Jean-Philippe Croteau
Pour se changer les idées, il est recommandé par temps ensoleillé d’aller au Musée Okhotsk Ryuhyo (mer d’Okhotsk) sur la plateforme tout en haut pour voir le paysage qui s’étend à perte de vue et admirer le bleu du ciel qui se confond avec celui de la mer. Pas pour oublier l’histoire tragique dont témoigne la prison d’Abashiri, mais pour se rappeler que l’histoire des sociétés se nourrit constamment d’ombres et de lumières.
Harbin, un royaume russe au cœur
de la Chine septentrionale
Il y a quelques semaines j’ai eu le plaisir de découvrir le fameux Festival du Voyageur qui célèbre avec beaucoup de joie de vivre l’héritage canadien-français, métis et autochtone du Manitoba. Je n’ai pas pu m’empêcher de repenser à mes merveilleux souvenirs passés à Harbin, dans la province du Heilongjiang, au nord de la Chine, où se tient le festival de sculptures sur glace et de neige qui accueille entre 10 et 15 millions de visiteurs par année!

Source : Carte de la Chine, Actualitix
Mais Harbin, c’est beaucoup plus qu’un festival (même si c’est l’un des plus grands au monde). Se retrouver à Harbin pendant les mois de janvier et de février, c’est partir à la découverte de la nordicité chinoise qui est plutôt mal connue. En effet, les images pittoresques que les médias présentent de la Chine représentent plutôt le sud du pays avec ses paysans au chapeau à forme conique qui cultivent les rizières avec l’aide de leurs buffles domestiqués pour les travaux de la ferme dans un décor champêtre magnifique de montagnes karstiques. Pourtant, à bien des égards, la Chine est un pays nordique au même titre que le Canada. Le Canadien s’y sent d’ailleurs chez lui où il reconnaît les mêmes comportements, loisirs et habitudes de vie que dans son pays. Les Harbinois sont friands du hockey, du patin à glace et même du curling. D’ailleurs, le premier réflexe des habitants de Harbin lorsqu’ils rencontrent un Canadien est de lui faire une prestation de leur dextérité et de leur rapidité sur la glace pour lui rappeler, le cœur rempli de fierté, que les Chinois eux aussi sont de grands patineurs.
Harbin, c’est aussi une ville à l’histoire insoupçonnée. D’abord simple village de pêcheur, Harbin devient la plaque tournante des intérêts financiers et commerciaux de la Russie qui entreprend la construction d’un chemin de fer en Extrême-Orient qui se voulait le prolongement du Transsibérien. Fondée en 1898, Harbin constituait une ville européenne au cœur de l’Empire impérial chinois. En 1913, on y retrouvait 53 nationalités différentes qui parlaient 45 langues et professaient plusieurs religions. Il va sans dire que le groupe le plus important était les Russes qui constituaient la majorité de la population, mais il y avait aussi des Polonais, des Allemands, des Ukrainiens, des Baltes et des Scandinaves. Ce sont toutefois les Russes qui façonnèrent la cité à leur image et lui donnèrent ce cachet slave qui existe encore aujourd’hui (photo 2). Il suffit pour s’en convaincre d’admirer la cathédrale Sainte-Sophie qui surplombe la grande place où se bousculent les badauds pour admirer ce monument religieux qui témoigne du passé russe de la ville (photo 3). Il faut saluer le grand courage des Harbinois tout particulièrement des Harbinoises qui posent devant la cathédrale, sourire aux lèvres et les épaules dénudées dans leur robe de jeune mariée sous une température pouvant aller jusqu’à -38 degrés Celsius (immortaliser le Grand Jour nécessite quelques sacrifices…). Une promenade sur l’avenue Zhongyang donne une impression de déjà-vu avec tous ces bâtiments qui ressemblent en tout point au patrimoine architectural de Saint-Pétersbourg (photo 4). Les racines russes de la ville sont un prétexte inespéré pour les commerçants de vendre des babioles comme des bouteilles de vodka, des poupées russes, des chapeaux à fourrures soviétiques, des affiches léninistes et même des copies frauduleuses d’œufs de Fabergé… en bois (photo 5)! Avis à ceux qui souhaitent s’initier à la culture chinoise traditionnelle, Harbin n’est pas le bon endroit. Ici, c’est la culture russe qui est à l’honneur. Que les touristes se le tiennent pour dit! Une des attractions les plus intéressantes est la synagogue de Harbin (aujourd’hui un musée) qui est splendide et qui rappelle aux touristes que c’est dans cette ville qu’il y avait dans les années 1920 la plus importante communauté juive d’Asie – près de 20 000 âmes. Ces derniers avaient fui l’autoritarisme du tsar, la législation discriminatoire, les mesures répressives et bien souvent les pogroms pour trouver à Harbin un havre de paix et de tolérance.
Photo 2

Photo 3

Photo : Jean-Philippe Croteau
Photo 4

Photo : Jean-Philippe Croteau
Photo 5

Toutefois, l’attraction principale de Harbin reste sans conteste le Festival de glace et de neige. La Chine n’a jamais eu peur du gigantisme. Au contraire, elle en a fait sa marque de commerce et le festival de Harbin n’échappe pas à cette règle. Plus qu’une grande fête de l’hiver, le festival de Harbin est un hommage à la capacité de l’humain d’apprivoiser les rigueurs de l’hiver et même de développer un ingénieux savoir-faire. Ainsi, chaque année, près de 10 000 artistes et ouvriers aménagent dans un immense parc conçu pour l’événement (80 hectares) des centaines de statues de glace, dont certaines dépassent plus de 40 mètres de hauteur. Les artistes extraient de la rivière Songhua de gros blocs de glace à partir desquels ils puisent leur imagination pour représenter les grands thèmes de l’histoire, de la mythologie et de la culture chinoise n’hésitant pas à reproduire les grands monuments de Chine connus dans le monde entier comme le palais de la Cité interdite, la muraille de Chine et le temple du Ciel. En fait, l’inspiration et l’habileté créatrices de ces artisans sont inépuisables comme en fait foi une réplique des chutes du Niagara qui mesure 250 mètres de long et 8 mètres de haut et qui a nécessité l’emploi de 13 000 mètres cubes de glace. Cet exploit artistique a permis au festival de Harbin de voir apparaître son nom dans le Livre Guinness des records. L’expérience ultime demeure de déambuler à la tombée de la nuit entre ces innombrables statues illuminées qui créent une atmosphère complètement féérique. Il y en a tellement qu’il est impossible d’en venir à bout en une soirée, voire même une demi-journée. C’est plutôt le froid et la fatigue qui forcent le visiteur à s’avouer vaincu et à rebrousser chemin vers son hôtel (photo 6 et 7).
Photo 6

Photo 7

Photo : Jean-Philippe Croteau
Aujourd’hui, il ne reste que les églises, les immeubles, les boutiques de souvenir, ainsi que quelques cafés et restaurants qui perpétuent le souvenir de l’ancienne Russie dans les rues de Harbin. La présence russe s’est littéralement volatilisée à partir de la Seconde Guerre mondiale. Certains de ses habitants sont retournés en Union soviétique (ou ont été carrément rapatriés de force par le régime stalinien), tandis que d’autres ont fui à l’étranger. Il ne resterait que dix Russes à Harbin à l’heure actuelle, comparativement à plus de 200 000 un siècle plus tôt.
Ainsi va l’histoire. Les humains viennent au gré de leurs pérégrinations, élisent domicile et s’enracinent dans un lieu porteur de rêve et d’espoir et parfois repartent vers d’autres cieux plus cléments frappés par la fatalité de l’histoire ou tout simplement à la recherche de lendemains plus prometteurs en laissant des traces vivantes de leur passage. Des traces qui aujourd’hui remplissent de fierté les Harbinois qui, grâce à une lointaine présence russe aujourd’hui disparue, sentent que leur ville est un cas d’espèce en Chine et que son héritage historique et multiculturel mérite d’être célébré (photo 8).
Photo 8

Photo : Jean-Philippe Croteau
Les Peranakan de Malaisie :
le peuple métis de l’Asie du Sud-Est
La Malaisie est malheureusement trop souvent un pays confiné dans l’ombre de ses voisins thaïlandais, singapourien ou vietnamien qui, par leur exotisme asiatique, fascinent et passionnent les Occidentaux. Pourtant, rien ne justifie ce manque d’intérêt ou cette méconnaissance de la Malaisie. En effet, elle est un pays modèle de diversité tant sur le plan historique, religieux, culturel que gastronomique. En raison de sa position stratégique, la Malaisie a constitué très tôt un axe commercial entre le monde arabe, l’Inde et la Chine. Plus tard, elle a suscité la convoitise des grandes puissances européennes comme le Portugal, les Pays-Bas et la Grande-Bretagne. Les échanges commerciaux dans cette partie du monde en ont fait aussi un haut lieu de métissage culturel. Le produit le plus fascinant de ce métissage est sans l’ombre d’un doute le peuple peranakan, fruit de la rencontre entre la Chine et la Malaisie.

Peranakan désigne les descendants de marchands chinois installés en Thaïlande, en Indonésie, en Malaisie et à Singapour qui ont marié les femmes du pays. La Chine commerce avec les royaumes malais et javanais dès le 5ᵉ siècle, mais à partir du 15ᵉ siècle ces liens s’intensifient et sont scellés symboliquement par le mariage entre une princesse chinoise et le sultan de Malacca, ville portuaire au sud-ouest de la Malaisie. Cette communauté, peu nombreuse, mais très influente, a su marier parfaitement la culture chinoise avec celle de leurs différentes terres d’accueil pour constituer un groupe distinct avec ses coutumes et traditions, sa langue, sa gastronomie, son code vestimentaire et même ses propres habitations. En Malaisie, ils sont désignés Baba-Nyonya (峇峇娘惹). Baba est un terme honorifique persan pour les hommes des classes supérieures et Nyonya, un mot portugais qui réfère aux femmes mariées (donha ou nonha). Les Baba-Nyonya étaient des négociants chinois qui choisirent de s’installer dans les villes de Penang et de Malacca afin de s’adonner au commerce des épices indiennes qui transitaient par la Malaisie pour être ensuite envoyées vers la Chine.

Source : Who is Baba-Nyonya? The Trishaw
Une langue émergea des mariages entre les commerçants chinois et les femmes malaises, le baba malais, un mélange entre le malais et un dialecte du Fujian situé dans le sud-est de la Chine (hokkien). En raison de leur succès en affaires et de leur maîtrise des langues, les Baba-Nyonya s’imposèrent rapidement comme des interlocuteurs et des intermédiaires incontournables entre les Malais et les Chinois, puis avec les colonisateurs portugais, espagnols, néerlandais et britanniques qui prennent possession du territoire à partir du 16ᵉ siècle. Indispensables aux Britanniques, ils se virent confier de nombreuses responsabilités au sein des banques, des maisons de commerce et de l’administration coloniale. Intégrées à la bonne société anglaise, les familles les plus fortunées adoptèrent graduellement l’anglais et envoyèrent même leur fils étudier dans les prestigieux collèges et universités de la Grande-Bretagne. C’est donc sans surprise que les Baba-Nyonya devinrent des partisans inconditionnels de l’Empire britannique et du maintien des liens politiques et économiques avec la Grande-Bretagne. L’indépendance de la Malaisie dans le milieu des années 1950 sonna le glas de la langue baba malais. En effet, la Malaisie décida de rendre obligatoire le malais à l’école marginalisant ainsi graduellement l’usage du baba malais. Toutefois, malgré la perte de la langue, l’héritage peranakan est encore très vivant et célébré dans les villes de Penang et de Malacca. Pour les Baba-Nyonya, leur identité n’est pas une question d’ethnicité ou de langue, mais de culture.
Les Baba-Nyonya ont adopté largement la mode vestimentaire de leur terre d’accueil. Les hommes et les femmes portent le sarong qui est une pièce de tissu nouée autour de la taille. Les femmes portent aussi fièrement le kebaya, une blouse légère décorée de motifs fleuris aux couleurs chatoyantes et attachée par une broche ou une épingle. D’ailleurs, l’une des activités traditionnelles et très importantes pour les femmes nyonya est la confection de ces broches appelées keronsang qu’elles arborent fièrement épinglées sur leur kebaya lors des festivités de l’année lunaire (Nouvel An chinois). Les hommes, quant à eux, préféraient porter la veste mandarine traditionnelle accompagnée du sarong. Toutefois, à partir de la fin du 19ᵉ siècle, les Baba s’occidentalisent et adoptent la tenue vestimentaire empruntée aux Britanniques avec le complet veston-cravate, sauf pour les cérémonies plus traditionnelles.

La cuisine constitue un aspect très important de la culture baba-nyonya. Contrairement à la société chinoise, la communauté baba-nyonya est résolument matriarcale et c’est la grand-mère, figure autoritaire, crainte et respectée, qui règne en maître dans les cuisines. Elle protège jalousement ses recettes et se garde bien de les divulguer à quiconque, et surtout pas aux hommes de la famille. C’est la matriarche qui marie ses fils et ses petits-fils et n’hésite pas à se promener près des cuisines des maisons voisines pour écouter le bruit du broyage des épices avec un pilon dans le mortier. Si la jeune fille pressentie pour le mariage manie le pilon avec soin et délicatesse et montre un savoir-faire irréprochable dans la préparation des épices, elle fera une épouse digne de confiance. Si elle manque de rigueur et ne montre pas d’application à l’ouvrage, c’est la preuve qu’elle ne pourra pas accomplir ses devoirs conjugaux les plus élémentaires et la cause est entendue pour la matriarche qui refusera de bénir l’union.
On dit souvent que les Peranakan ont inventé la cuisine fusion. Une affirmation difficile à démentir. En effet, les Chinois ont légué à cette cuisine les nouilles, le riz, le porc, le tofu, le gingembre, la sauce soya, la sauce d’huître et la cuisson à la vapeur dans un wok. L’Inde a influencé cette cuisine avec les produits laitiers, le poulet braisé, ainsi que de nombreuses épices comme le cari, le cumin, le tamarin et le curcuma. La Malaisie n’est pas en reste puisqu’elle a transmis des ingrédients comme les fruits, la noix de coco, la coriandre et la citronnelle. Enfin, les desserts ont souvent une origine européenne comme les pasteis de nata, un gâteau portugais. Bref, ces saveurs sucrées, salées et épicées sont un véritable plaisir pour le palais!

Toutefois, pour découvrir la culture des Baba-Nyonya, outre s’acheter un keyaba (pour les dames) et goûter la fine cuisine peranakan, il faut visiter leurs maisons qui ont un style unique. La plupart de ces maisons, qui existent encore, ont été transformées en musée. Les deux plus célèbres sont situées dans les quartiers historiques de Penang et de Malacca. La visite vaut le détour, car elle montre le faste et l’opulence des familles baba-nyonya aux 19ᵉ et 20ᵉ siècles et comment ces dernières ont aménagé une habitation qui reflète le métissage de leur culture - l’héritage malais, chinois et britannique. Ainsi, la maison est souvent d’influence malaise (photo 5), tandis que l’intérieur de la demeure reflète les racines chinoises avec une décoration constituée de meubles noirs en laque, des broderies de soie et des vases de porcelaine, sans oublier un autel aménagé pour vouer le culte des ancêtres comme le veut la tradition confucéenne (photo 6). Enfin, avec l’occidentalisation des Baba-Nyonya, le mobilier européen fait son apparition dans la salle à manger et dans la chambre des époux avec le lit à baldaquin (photo 7).
Photo 5

Photo 6

Source : Tara Milk Tea Facebook Page
Photo 7

Le monde des Baba-Nyonya s’est écroulé avec l’indépendance de la Malaisie. Les liens privilégiés qu’ils avaient forgés avec les Britanniques paraissaient suspects pour les nationalistes malais et beaucoup d’entre eux prirent la route de l’exil vers Singapour, l’Australie et les États-Unis quittant ainsi une société qui allait s’édifier sans eux. Leur présence est littéralement tombée en poussière en Malaisie, survivant à travers la gastronomie, la mode vestimentaire et leurs luxueux manoirs devenus des musées très prisés des touristes. Disparaître peut-être pour mieux incarner la culture malaisienne qui se confond désormais sous de multiples aspects avec la culture peranakan. En guise d’héritage, les Baba-Nyonya nous rappellent la richesse et la complexité du monde, et surtout sa grande fragilité.
Histoire d’Hérodote : le retour aux sources
Il y a environ une vingtaine d’années, j’avais fait le tour de l’Espagne. Rendu tout au sud, l’envie m’avait pris de traverser la Méditerranée et de visiter le Maroc. Je pris donc un traversier à Algeciras (Espagne) à destination de Tanger au Maroc. Quelle ne fut pas ma surprise, accoudé au bastingage, d’observer à l’horizon les formes blanches de la Casbah de Tanger qui contrastaient avec le ciel azur. J’avais vraiment quitté la civilisation ibérique pour entrer dans celle du Maghreb. Dès lors, ma seule préoccupation était de connaître à nouveau cette sensation merveilleuse en visitant un nouveau pays qui m’offrirait le même choc culturel.
Dans mon esprit, le pays qui pouvait m’offrir le mieux ce choc culturel, dont j’étais si friand, était l’Empire du Soleil levant (communément appelé le Japon). Pour rendre cette odyssée encore plus grandiose, je me fis accompagner d'une œuvre mémorable, Histoires (intitulé parfois aussi L’enquête), rédigée au 5e siècle avant Jésus-Christ par celui qui est considéré comme le père des historiens : Hérodote (Photos 1 et 2). Celui-ci est né à Halicarnasse dans l’actuelle Turquie. Il est contraint à l’exil avec toute sa famille en raison des activités politiques de son père qui déplurent au tyran de Naxos, Lygdamis. C’est au cours de ces années d’errance qu’il consigna par écrit ses observations dans les nombreuses contrées qu’il visita (la photo 3 montre le monde imaginé par Hérodote) avant de finir ses jours à Athènes, sa cité d’adoption.
Photo 1

Photo 2

Photo 3

Le but de cet ouvrage pour Hérodote est de rappeler à ses contemporains les actions des hommes pour qu’ils ne tombent pas dans l’oubli, ainsi que les exploits tant des Grecs que des « barbares ». Enfin, il cherche à expliquer les causes des conflits, notamment les guerres médiques qui opposèrent les Grecs et l’Empire perse. En effet, à l’époque d’Hérodote, les Grecs considéraient que ceux qui n’étaient pas de descendance et de culture grecque étaient des barbares – il faut comprendre de rang inférieur. Toutefois, malgré cette distinction, Hérodote ne fait pas de jugement de valeur, mais cherche plutôt à relater de manière objective l’histoire récente des peuples qu’il rencontre peu importe qu’ils soient Grecs ou autres.
En fait, Hérodote était beaucoup plus qu'un historien. Il fut tout : géographe, anthropologue, historien, politologue. Mémorialiste conviendrait mieux pour le définir. Il nous invite dans un monde si près et si loin de nous. Si loin, car c'est le monde connu des Grecs, tel que les Grecs le voyaient avec des civilisations qui n'existent plus aujourd'hui (les Scythes, les Mèdes, les Babyloniens, les Phéniciens, les Perses, etc.). Si près, car sous sa plume et ses talents de conteur on assiste à la naissance, au déclin et à la chute de civilisations qui ont laissé de profondes traces dans notre culture et qui nous ont légué un héritage toujours vivant aujourd'hui. Ainsi, on y apprend d’où vient l’expression « riche comme Crésus » qui fait référence au dernier roi de Lydie, dont la richesse était colossale pour l’époque. Vaincu par le roi des Perses, Cyrus, Crésus fut condamné au bûcher avant d’être gracié par son vainqueur qui, clément, en fit son conseiller (photo 4).
Photo 4

Hérodote était d'abord un voyageur, mais aussi un anthropologue qui raconte au cours de ces périples les peuples qu'il rencontre, leurs coutumes et leurs traditions, les paysages, les ressources naturelles, les villes. Il est aussi historien, car il tente de reconstituer les faits du passé avec les rares sources historiques à sa disposition, ce qui l'amène à recueillir des témoignages oraux. Ce qui n'était pas une chose aisée, car bon nombre de ces témoignages référaient à des mythes et des légendes que l'on tenait pour vrai. En bon historien, Hérodote n'hésitait pas à offrir à ses lecteurs les deux versions - la mythique et la réaliste - afin qu'ils puissent choisir l'interprétation de leur choix. À ce titre, en collectant des témoignages et différentes versions du récit, on pourrait dire qu’Hérodote a aussi inventé le journalisme d’enquête.
Pourtant, Hérodote ne cherche pas à reconstituer la vérité comme le feront les historiens subséquents. Pour lui, la vérité, c’est plutôt de rapporter les croyances et les convictions des témoins et des acteurs sans prendre position sur la véracité des faits qu’ils présentent. Cette façon de travailler lui a valu de nombreuses critiques par les historiens allemands de la fin du 19e siècle qui voulurent le priver de son titre de père de l’Histoire lui préférant Thucydide, auteur de La guerre du Péloponnèse, qui ne s’intéressait qu’aux faits vérifiés et vérifiables. Toutefois, quand on y pense bien, l’œuvre d’Hérodote reflète davantage la réalité de ses contemporains qui ne concevaient pas le déroulement de l’histoire uniquement comme le résultat des actions posées par les humains, mais que celles-ci pouvaient être façonnées par l’influence bienveillante ou malveillante des Dieux. Ainsi, Hérodote relate les discussions au conseil du grand roi Xerxès (surnom donné au roi des Perses) lors des guerres médiques, alors que celui-ci raconte le rêve qu’il a fait la veille. Son plus sage conseiller l’implore de ne pas mener l’attaque navale contre les Grecs, car son rêve est de mauvais augure et constitue un avertissement des Dieux. Trop pressé de vaincre et sûr de ses forces militaires supérieures en nombre, le grand roi fait fi de l’avis de son conseiller et ordonne à sa flotte de combattre celle des Grecs. C’est une cuisante défaite pour les Perses qui sont vaincus à la célèbre bataille de Salamine (photo 5). Hérodote reconstitue les faits historiques avérés, mais n’hésite pas à donner la parole aux oracles et aux devins rappelant que pour les Grecs et les autres peuples, le monde des humains et celui des Dieux étaient en constante interaction.
Photo 5

Voyager avec Hérodote, c'est plonger dans les sources de notre civilisation. Une civilisation qui s'étendait bien au-delà de l'Europe et qui fait partie de notre imaginaire, et surtout, qui résulte d'un incroyable brassage de population, de cultures et de mémoires à travers les siècles. En effet, Hérodote a voyagé en Afrique, en Grèce, en Turquie, sur les bords de la mer Noire, au Levant, en Mésopotamie. Ses talents de conteur font revivre sous nos yeux cette histoire antique comme si elle prenait la forme d'un immense documentaire de voyage. Je crois que le voyageur qui prend ce livre avec lui dans son périple ne pourra qu'être en fusion avec l'auteur et son récit, et se sentir pendant un bref moment de modestie à l'égal d’Hérodote. De se sentir à la fois voyageur et observateur d'un monde en mouvement. Mais plus que tout, pour les amoureux d'histoire, lire l’œuvre d’Hérodote, c'est d'avoir l'impression d'avoir assisté au réveil de l'humanité ou du moins d'une partie de l'humanité et de la retrouver 2500 ans plus tard, certes, très différente, mais en même temps très familière.
Konbini
Un roman sur l’anticonformisme nippon
Le Japon offre souvent cette image d’une société austère, rigide et conservatrice, et que sa littérature devrait nécessairement refléter le conformisme social qui règne dans l’archipel nippon. Or, il n’en est rien. La littérature nipponne se montre audacieuse, critique de la société qui l’a vu naître et a recours à un humour dévastateur pour remettre en question les tabous et les interdits notamment sous la plume d’une nouvelle génération d’autrices.
C’est le cas de Konbini de Sayaka Murata (photos 1 et 2) qui, comme dans ses nombreux romans précédents, aborde le thème du conformisme social considéré comme une valeur centrale dans la culture japonaise. Ce roman hilarant, qui a reçu le prestigieux prix Akutagawa en 2016, s’est vendu à 1,5 million d’exemplaires au Japon et a été traduit en trente langues. L’autrice qui a travaillé dix-huit ans dans un konbini a visiblement puisé dans son expérience de travail pour tisser la trame de son roman.
Photo 1

Source : The New York Times
Photo 2

Source : Les libraires
L’histoire assez banale en apparence se passe dans un konbini que nous pourrions traduire selon les pays par le convenience store, la supérette ou le dépanneur. À la différence que le konbini, véritable institution de quartier au Japon, offre une gamme de services et de produits qui ferait pâlir de jalousie ses homologues américains, français ou québécois. En fait, les premiers convenience store apparaissent aux États-Unis après la Seconde Guerre mondiale avant d’être adoptés par le Japon dans les années 1960. Aujourd’hui, il existe 60 000 konbini dans l’archipel nippon, soit un konbini pour chaque 2000 habitants. Ouverts 24 heures sur 24 et 365 jours par année, ils génèrent des chiffres d’affaires de 10 milliards de yens avec 1,5 milliard de clients. Le konbini peut servir à la fois d’épicerie, de pharmacie et de bureau de poste avec une imprimante-photocopieuse pour les étudiants et les employés des environs. On y vend de la nourriture, des boissons, de l’alcool et surtout, le fameux bentô qui est un plateau de sushi et de onigiri (boule de riz cuit avec une prune amère dans le milieu). Un micro-ondes est disponible pour réchauffer le riz et faire cuire des nouilles instantanées. Certains konbini comportent une aire pour manger avec des tables et des chaises de plastique. Pour les konbini aux portes des campagnes, les agriculteurs de l’endroit leur livrent des fruits et des légumes. Dans les konbini, on vend des magazines, des articles de papeterie, du tabac, des cigarettes, des produits d’hygiène, des médicaments, ainsi que des cravates, des chaussettes et des sous-vêtements de rechange pour les employés de bureau qui n’ont pas le temps de rentrer chez eux. Pour les jeunes, c’est un lieu incontournable pour acheter des mangas (bandes dessinées japonaises) et des jeux vidéo. Enfin, on peut y faire toutes sortes de transactions comme commander des billets de cinéma, de concert ou de musée ou payer ses factures d’électricité, de gaz et d’Internet. J’ai moi-même déjà payé mes taxes municipales dans un konbini (photos 3 et 4)¹.
Photo 3

Source : Univers du Japon
Photo 4

Source : Kanpai!
C’est donc dans ce commerce emblématique que se situe le roman de Sayaka Murata. Son personnage principal, Keiko Furukura, âgée de 35 ans, travaille dans un konbini. Elle adore son travail et elle ne rêve pas d'une vie meilleure. Malheureusement, ses parents ne l'entendent pas de cette oreille. Ils souhaitent qu'elle trouve un emploi conforme à ses études et qu'elle montre davantage d'ambition. Et surtout, qu'elle se marie et qu'elle fonde une famille. Keiko se sent incomprise par sa famille, ses amis et la société dans laquelle elle vit depuis son enfance et elle ne provoque que des malaises ou des malentendus quand elle a le malheur d’exprimer son opinion. Or, le konbini avec son univers extrêmement réglementé grâce au manuel d’emploi de l’entreprise lui permet de respecter les conventions sociales en adoptant l’identité d’une employée de konbini et de modeler son attitude sur les attentes des gérants, des collègues ou des clients. Ce faisant, le konbini devient un refuge où elle intègre le conformisme de la société, ce qui lui permet de dissimuler sa propre marginalité qu’elle réserve à la sphère privée.
Pour échapper aux pressions de sa famille qui insiste de plus en plus pour qu’elle se marie, Keiko a recours à un subterfuge. Elle invite son ancien collègue, Shiraha, qui s'est fait renvoyer du konbini pour avoir fait des avances pas très discrètes à une autre employée, à venir vivre chez elle. Elle lui propose de l'entretenir à condition que tous les deux prétendent être mari et femme et berner ainsi ses parents. Shiraha semble le candidat idéal, car il partage avec Keiko un caractère anticonformiste, mais d’une tout autre manière, car il est incapable de conserver un emploi en raison de son indiscipline, de son attitude irrespectueuse envers les clients et de sa nonchalance au travail. Cette entente permet ainsi d’éviter les contraintes de la société identifiées dans le roman comme la sexualité, la famille et la carrière. Une entente plus facile à négocier qu'à faire respecter, car Shiraha a une hygiène douteuse et, atteint d’une fainéantise incurable, il passe ses grandes journées à attendre que Keiko revienne du travail pour le nourrir, sans oublier qu’il se plaint tout le temps… Ce « mariage » de raison est sans l’ombre d’un doute la partie la plus comique du roman et le lecteur ne peut s’empêcher d’éprouver beaucoup de compassion pour la pauvre Keiko qui subit un véritable calvaire.
Ce roman très original nous fait découvrir de l'intérieur une société très conformiste qui tolère mal la dissidence ou à tout le moins des aspirations différentes de la norme. C'est un roman qui clame le droit à ses rêves aussi petits et simples soient-ils, le droit à la liberté de réaliser ses aspirations, même s'ils sortent de la norme prescrite et surtout, le droit de définir les conditions de son propre bonheur. Il montre aussi la difficulté de se tailler un espace d'autonomie et de différence quand la famille ou l'entourage planifie le destin des uns et des autres dès le plus jeune âge et selon les conventions préétablies dans la société. L'entente saugrenue avec Shiraha révèle la difficulté d’échapper aux normes sociales extrêmement contraignantes et à la nécessité d'organiser des mises en scène (qui s'avère dans ce cas-ci un remède pire que le mal) pour échapper aux pressions étouffantes du milieu qui supporte mal les trajectoires marginales. C'est enfin un roman sur l'acceptation de soi, condition nécessaire au bonheur, mais qui oblige à devoir confronter son milieu et à assumer sa différence pour réaliser ses rêves et ses espoirs, et parfois aussi d'en payer le prix. En bref, ce roman nous offre une belle leçon de courage et de persévérance, mais surtout de fidélité à soi-même.
Aya de Yopougon : combattre les préjugés par l’humour
Enfant, les bandes dessinées me fascinaient et ce fut un excellent moyen de m'initier à l'histoire et aux voyages. Puis, à l'adolescence, je pris mes distances pour me consacrer à d’autres genres de lecture comme les biographies, la littérature et la philosophie. Il y a quelques années de cela, j'ai redécouvert les bandes dessinées complètement par hasard. Lors du festival Mars en Folie, pendant le Mois de la Francophonie, à l'Alliance française de Chengdu, j'ai eu le plaisir d'assister au visionnement du film d'animation Aya de Yopougon qui me donna ensuite le goût de lire les bandes dessinées qui offrent un merveilleux portrait social d'un quartier populaire d'Abidjan pendant les années 1970 en Côte d’Ivoire.

Source : Gallimard Bande dessinée
L’autrice, Marguerite Abouet, est originaire de la Côte d’Ivoire et a été envoyée par ses parents à 12 ans avec son frère vivre chez son grand-oncle à Paris pour mener de longues études. Assistante juridique, elle tente alors d’écrire des romans pour jeunes adultes, mais elle abandonne en raison des modifications imposées à son écriture par les maisons d’édition. Elle se tourne donc vers la bande dessinée et connaît un grand succès avec Aya de Yopougon rédigé avec Clément Oubrerie. Elle a gagné le grand prix d’Angoulême en 2006 pour le premier tome vendu à 350 000 exemplaires. La série constitue un succès planétaire comprenant à ce jour huit tomes vendus à 800 000 exemplaires et traduits en 15 langues.

Marguerite Abouet, source : Tribune de Genève

Source : RFI
Abouet souhaitait en fait présenter une vision plus réaliste et moins misérabiliste de l’Afrique à un public européen et montrer une autre image des Africains que celle des guerres, de la pauvreté, de la famine et des coups d’État habituellement véhiculée par les médias occidentaux. La trame narrative de la bande dessinée se situe dans la Côte d’Ivoire de l’après-indépendance alors dirigée par le président Houphouët-Boigny qui, en maintenant des liens privilégiés avec l’ancienne métropole, la France, assure une certaine période de stabilité politique et de prospérité économique. La Côte d’Ivoire se caractérise aussi par l’émergence d’une classe moyenne et d’une société de consommation, la hausse du niveau de vie et de la scolarisation notamment celle des femmes qui ne tardent pas à réclamer plus de droits et à contester le mariage traditionnel sous l’emprise de l’autorité maritale et paternelle. L’autrice ne se gêne pas pour faire une critique humoristique de cette époque et c'est toute la société ivoirienne qui en prend pour son rhume dans cette bande dessinée hilarante, mais qui semble assez réaliste peut-être un peu trop... Je me doute qu'elle a dû faire grincer bien des dents.

Source : Pulse.ci
L’histoire raconte les aventures d’Aya, une jeune fille très sérieuse et responsable, qui partage ses journées entre ses études, sa famille et ses amies. Tout le contraire de ses deux meilleures amies Bintou et Adjoua qui préfèrent aller danser dans les maquis (les bars) et rencontrer des garçons pour chercher un futur mari. Aya représente le modèle de la femme émancipée qui ne cherche pas à se marier à tout prix, mais plutôt poursuivre ses études pour devenir médecin. Toutefois, elle est confrontée aux pressions familiales qui déconsidèrent l’éducation pour les femmes et exigent que celles-ci se marient rapidement avec un bon parti.
L'héroïne apparaît comme la seule figure d'honnêteté et de loyauté dans l'histoire, toujours prête à aider les gens et à leur prodiguer des conseils réfléchis qui ne sont ni demandés ni écoutés. Dans cette bande dessinée, on retrouve les maris et les pères qui clament leur autorité suprême sur la famille entre hommes autour d'un verre au café du coin, mais qui redoutent la colère de leurs épouses, véritables maîtresses du foyer. Les femmes sont vénales et cherchent surtout à vivre dans le luxe et le confort grâce à un mariage avantageux. Pour ce faire, elles passent tout leur temps dans les maquis à utiliser leurs charmes pour dégoter le mari idéal, c'est-à-dire très riche. Les hommes, quant à eux, sont infidèles et mènent souvent une double vie cachant à leur famille leur liaison avec leur maîtresse, ainsi que leur progéniture illégitime. Les « génitos », des séducteurs sans scrupules (pas très subtil comme terme) et complètement paumés se font passer pour des riches parisiens afin de courtiser les dames en leur offrant le repas au restaurant et la nuit dans un hôtel chic, alors qu'ils sont sans un sou et vivent avec leur maman... Enfin, le chef d'une entreprise de bière tout puissant règne sur ses employés et leurs familles comme un potentat tout en désespérant que son bon à rien de fils, surtout intéressé par les jolies dames et à faire la fête, ne pourra jamais lui succéder et être à la hauteur des ambitions paternelles. À travers toute cette kyrielle de personnages qui, par le mensonge, l'opportunisme et la duplicité, sont tour à tour profiteurs et victimes, la brave Aya s'élève au-dessus de la mêlée par sa sagesse, sa générosité et son intégrité sans jamais céder au découragement ni se laisser distraire de ses objectifs qu'elle souhaite atteindre. Malgré tous les obstacles qui se dressent sur sa route et qui viennent de l’incompréhension de son milieu face à ses ambitions académiques et professionnelles, Aya possède une vision optimiste de la vie qui lui permet de ne pas se laisser abattre et de relever les défis de la vie avec courage et dignité.



Source : Milk Magazine
Toutefois, l’aspect le plus intéressant de cette bande dessinée est le portrait que brosse l’autrice du féminisme en Côte d’Ivoire. Ainsi, Aya représente le dilemme de nombreuses jeunes femmes en Côte d’Ivoire et en Afrique qui cherchent à respecter la tradition dans laquelle elles ont baigné durant leur enfance et leur adolescence tout en réalisant leurs aspirations sociales et professionnelles. À ce titre, Aya représente une jeune fille exemplaire qui respecte ses parents, assume ses responsabilités familiales et vient en aide à ses amies quand elles ont besoin d’elle, mais en même temps, elle veut étudier, marier l’homme qu’elle aime et devenir médecin. La bande dessinée montre la difficile conciliation des femmes ivoiriennes entre la tradition et l’entrée dans le monde moderne, mais elle propose aussi un modèle d’attitude, représenté par Aya qui cherche à réaliser ses rêves et ses ambitions, mais sans remettre en cause la famille qui demeure encore à cette époque (peut-être encore aujourd’hui) le réseau de solidarité et d’entraide par excellence dans la société ivoirienne. Le personnage d’Aya se réclame donc à sa façon d’un féminisme progressiste sans être transgressif.
S’il y a un reproche qui pourrait être fait à cette bande dessinée est que l’autrice a peut-être été trop loin dans sa volonté de réhabiliter une certaine image de l’Afrique auprès des Européens. Ce faisant, elle a peut-être remplacé un préjugé par un autre en présentant une vision un peu trop simpliste de l’Afrique qui décrit des Africains joyeux, légers, libres de tous soucis, qui passent leur temps à tomber amoureux ou à s’amuser. D’autre part, il faut reconnaître que Aya de Yopougon brosse avec beaucoup de réalisme un portrait sociologique d’un quartier populaire ivoirien qui vibre au fil de la vie quotidienne non sans tensions à travers ses rapports d’autorité, de genre et de classe.
Il reste que cette bande dessinée, malgré toutes les critiques qu’on peut lui adresser, fait rire aux larmes. C'est peut-être parce que même sans connaître la société ivoirienne, on se doute que le portrait social, bien que très caricaturé, n'est pas si loin de la réalité. C'est aussi une lecture qui donne envie de mieux connaître l'Afrique. Elle montre que l'autodérision constitue la meilleure diplomatie pour se faire connaître et faire apprécier sa culture au-delà de ses frontières en plus de constituer un signe indéniable de sagesse et de maturité collective.
Eichmann à Jérusalem, Douch à Phnom Penh
Retour sur le concept de la banalité du mal
J'ai lu le livre Eichmann in Jerusalem de Hannah Arendt à la maîtrise, il y a près de vingt-cinq ans. Ce livre m'avait fait beaucoup réfléchir à l'époque, puis comme bien des lectures, il disparaît, s'évapore de nos pensées, jusqu'à ce qu'il revienne nous hanter. C'est arrivé lors de mon voyage au Cambodge quand j'ai visité les sites tragiques des massacres perpétrés par les Khmers rouges.

Source : Audible.ca
Rappelons que les Khmers rouges étaient un mouvement insurrectionnel communiste d’inspiration maoïste, dirigé par un dénommé Pol Pot, qui renversa le pouvoir militaire en place au terme d’une guerre civile.
L’entrée des Khmers rouges dans Phnom Penh

Source : LeMonde.fr
Les Khmers rouges instaurèrent une dictature de 1975 à 1979 jusqu’à l’intervention du voisin vietnamien indigné par l’ampleur de leurs crimes, et sans doute aussi pour resserrer son emprise politique sur le Cambodge. Ils ont tenté de refonder une société autarcique, sans classe et sans religion, purgée de ses éléments capitalistes et occidentaux. Pour ce faire, le nouveau régime a évacué la population tout entière des villes pour la faire travailler à la campagne dans des conditions proches de l’esclavage. Des milliers d’individus considérés comme des ennemis de classe (intellectuels, enseignants, membres des professions libérales, etc.) étaient pourchassés sans merci et exécutés après avoir passé aux aveux arrachés sous la torture. Les propriétaires de lunettes étaient une cible de choix, car ils symbolisaient l’archétype de l’intellectuel bourgeois et leur chance d’échapper aux griffes des Khmers rouges était bien mince.
Évacuation de la population de Phnom Penh par les Khmers rouges

Source : herodote.net
On estime qu’en quatre ans, 1,7 million de Cambodgiens périrent exécutés ou victimes des mauvais traitements, de faim et d’épuisement dans les camps de travail. C’est pratiquement le cinquième de la population (8 millions). Certains auteurs écrivent même qu’un tiers de la population a succombé sous les coups du régime barbare des Khmers rouges. Ce n’est qu’un demi-siècle plus tard que le Cambodge a retrouvé son niveau démographique du milieu des années 1970, révélant ainsi l’ampleur de l’hécatombe pour la société cambodgienne.

Source : challenges.fr
Une question a obsédé les contemporains et continue de nous tourmenter aujourd’hui. Comment une partie des Cambodgiens ont-ils pu se livrer à un tel carnage envers leurs compatriotes? Pour répondre à cette question, le concept de la banalité du mal est peut-être utile. La philosophe Américaine d'origine juive allemande, Hannah Arendt, s'était rendue à Jérusalem en 1961 pour assister au procès du criminel de guerre nazi, Adolf Eichmann, l'un des responsables de la Solution finale. Elle s'attendait à trouver un fou furieux et sadique. Au lieu de cela, elle a trouvé un être profondément médiocre, sans haine apparente pour les Juifs, sans convictions, pour reprendre ses termes. Un simple fonctionnaire au service des crimes de masse nazis. Elle ne parvenait pas à comprendre comment un être aussi banal avait pu se rendre coupable de crimes aussi horribles. Elle a donc introduit cette notion de « Banalité du mal » qui désigne les personnes qui renoncent à penser, à réfléchir, à porter des jugements moraux sur leurs actions, préférant obéir aveuglément et mécaniquement à une autorité, une loi ou des impératifs politiques. Or, c'est le contraire de l'action politique qui porte sur la réflexion, le raisonnement, l'argumentation et les jugements moraux. La banalité du mal est une démission de la pensée, alors que la pensée relève au contraire d’un choix découlant de la responsabilité individuelle.
Sans revenir sur toutes les controverses qui ont entouré ce livre et qui continuent de nos jours, j'avoue que ma visite des lieux où les Khmers rouges ont perpétré leurs atrocités a réveillé en moi le souvenir de cette lecture et du concept de la banalité du mal. À Phnom Penh, j'ai visité Tuol Sleng, plus connu sous le nom de S-21, l'infâme prison des Khmers rouges dirigée par le non moins infâme Kang Kek Leu surnommé Douch. Professeur de mathématiques dans un collège, il était réputé pour être consciencieux et plein de sollicitude pour ses élèves. Il plongea du côté obscur lors de son emprisonnement pour avoir participé à une grève à son collège. Libéré deux ans plus tard, il entra dans la clandestinité. Lorsque les Khmers rouges prirent le pouvoir et décidèrent de tout raser pour créer une nouvelle société, Douch fut nommé le directeur implacable de cette prison craint autant par les captifs que par les geôliers. En effet, ces derniers devaient atteindre des quotas d’aveux obtenus par la torture fixés par Douch lui-même sinon ils subissaient le même sort que leurs prisonniers. Tuol Sleng était une prison d'où on ne sortait jamais vivant. C'était plutôt un cimetière entre quatre murs. Sur 18 000 prisonniers qui passèrent par cette prison, on ne retrouva que 7 femmes et 5 enfants cachés sous des sacs de riz lors de la libération par l'armée vietnamienne.
Prison Tuol Sleng (S-21)

Source: travelingthruhistory.com
Tuol Sleng (cellules)

Source : shashikiran.com
Tuol Sleng (salle de torture)

Source : indochinavoyages.com
Les détenus, après avoir passé aux aveux, étaient envoyés sur le site de Choeung Ek, plus connu sous le nom anglais tristement célèbre de « Killing Fields », où ils étaient achevés à l’arme blanche sous le son assourdissant des haut-parleurs pour faire taire leurs hurlements et étaient ensuite enterrés dans des fosses communes. Aujourd’hui, c’est un lieu de recueillement. Les 9000 ossements déterrés ont été rassemblés et exposés dans des vitrines à l’intérieur d’un stupa bouddhiste en mémoire de cette tragédie. Le touriste déambule sur des trottoirs de bois avec un audio guide qui relate les témoignages troublants des survivants. L’endroit conserve son caractère lugubre avec son sol sablonneux sans végétation parsemé de marais stagnants comme si les événements tragiques empêchaient la vie de renaître. Des monticules se dressent ici et là sur l’itinéraire emprunté par le touriste trahissant à travers ce paysage désolé, la présence des charniers. Des pancartes en bois indiquent le nombre de victimes qui reposent toujours dans les fosses communes et le triste sort qui leur fut réservé. Se promener sur ce site glace le sang et l’expérience est comparable à nulle autre pareille.
Choeung Ek (Stupa)

Choeung Ek (ossements)

Source : Collection de Jean-Philippe Croteau

Source : 2weekbackpack.com
Le parallèle avec Eichmann est évident. Bien qu'il ait reconnu ses crimes et qu’il exprima son chagrin et ses regrets pour les familles qu'il avait endeuillées lors de son procès pour meurtre, viol, torture et crime contre l'humanité en 2012, Douch plaida pour l'acquittement, car il n'avait fait qu'exécuter les ordres selon ses dires. Il n'était que le rouage d'une machine politique. Ce fut l’argument que Eichmann utilisa pour échapper en vain à la potence, mais qui est finalement celui de tous les tortionnaires qui souhaitent éviter de rendre des comptes à la justice et souvent soigner leur réputation face à la postérité qu’ils laisseront en héritage. Douch vit sa peine commuée en détention perpétuelle et mourut en prison huit ans après son jugement en 2020.
Soixante ans après la parution du livre Eichmann in Jerusalem, la question se pose encore et l’on tente toujours d'élucider cette part noire de l'humain qui le fait sombrer dans l'horreur et la folie et l’amène à manifester une telle sauvagerie envers ses semblables. À défaut de comprendre et d’obtenir des réponses à mes questions, je peux tout de même partager mon admiration sans bornes pour le peuple cambodgien qui a survécu à ce massacre, survenu il y a plus de quarante ans et qui tente de surmonter ses douleurs et ses souffrances en confrontant sa mémoire tragique. Ainsi, les écoliers font couramment des visites à la prison Tuol Sleng pour ne pas oublier et pour se rappeler ce que leurs aînés ont enduré. Et peut-être aussi pour apprendre à pardonner. Si autant que faire se peut.
Toutefois, ce que les Cambodgiens et les Cambodgiennes, enfants comme adultes, ont de plus beau est sans aucun doute leur sourire arboré en toutes circonstances. Que l’on ne s’y méprenne pas, ce sourire n’est pas innocent. C’est un geste de défi lancé aux calamités de l’histoire qui témoigne de la résilience du peuple cambodgien. C’est aussi un symbole d’espoir envers un avenir qui s’annonce meilleur et qui permet aux Cambodgiens de surmonter les pires épreuves du passé.

Source : itockphoto.com
Moi, Claude de Robert Graves
Suggestion de lecture d’accompagnement
pour le film Gladiateur II
Gladiator II, de Ridley Scott, a pris l’affiche le 22 novembre dans un cinéma près de chez vous. Ce film fait suite au premier produit en 2000 et qui avait relancé le style cinématographique du péplum – ces films d’action se déroulant dans l’antiquité gréco-romaine – qui a connu ses heures de gloire dans les années 1950 et 1960 en Italie, mais surtout aux États-Unis. C’est un véritable tour de force qu’a réalisé Ridley Scott, celui de ressusciter un genre de film qui a toujours eu la réputation d’être un peu démodé et très primaire sur le plan du contenu, sauf pour Ben Hur, et en faire une fresque historique grandiose qui a redonné au public le goût de la Rome antique. Bien sûr, le film comporte de nombreuses erreurs historiques – divertissement oblige –, un scénario simpliste à l’excès, mais néanmoins accrocheur grâce à son style épique et surtout il ne ménage pas le public par la violence omniprésente qui, il faut le concéder, nous garde en haleine tout au long du film grâce à la présence de Russel Crowe et Joaquin Phoenix dans les rôles du héros et du vilain.
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Gladiator II de Ridley Scott (2024)
Source: Wikipedia
Je profite de cette vague d’intérêt pour l’Empire romain, qui ne sera peut-être pas que passagère, pour vous recommander sans doute le meilleur roman écrit sur la Rome antique selon moi. Je parle bien sûr de I, Claudius, écrit par Robert Graves en 1934 et qui est considéré comme l'une des 100 meilleures œuvres littéraires britanniques. Robert Graves a puisé son inspiration dans les textes classiques des historiens Tacite, Plutarque et Suétone pour reconstituer à sa façon la vie de l'empereur Claude, tristement célèbre pour avoir été empoisonné par sa nièce Agrippine qu'il avait épousée et qui voulait mettre son fils Néron sur le trône...

I, Claudius de Robert Graves (1934)
Source : Pop Classics
Le roman prend la forme d'une autobiographie racontée à la première personne par Claude lui-même à la fin de sa vie. Il raconte comment en feignant d'être un idiot il réussit à survivre à toutes les intrigues de sa puissante famille les Julio-Claudiens qui passait le plus clair de son temps à s'entretuer. Il faut dire que le pauvre Claude n’avait pas été gâté par la nature. Il était bègue, boiteux en raison d’une jambe plus courte que l’autre, sourd d’une oreille et comme il le disait lui-même... avec la moitié d’une cervelle. Ce physique ingrat lui sauva sans doute la vie plusieurs fois. Ce roman nous fait voyager dans le temps à travers les intrigues de la cour impériale des règnes d'Auguste, Tibère, Caligula et finalement, Claude lui-même qui devint empereur couronné de force par la garde prétorienne, après l’assassinat de son prédécesseur, qui réclamait un souverain pour qu’elle puisse continuer à recevoir la généreuse solde réservée aux soldats.

Assassinat de Messaline, épouse de l’empereur Claude, sous l’ordre de ses conseillers. Messaline avait la réputation, en raison de ses intrigues politiques et amoureuses,
d’être la femme la plus dangereuse de l’Empire.
Source : Scribouill’art sur WordPress.com
La force du roman est de nous décrire au-delà des complots, des intrigues, des assassinats, la vie quotidienne à Rome, les croyances religieuses, les coutumes, les traditions familiales, la vie politique. Il est aussi fascinant de voir comment les excès des empereurs mégalomanes, paranoïaques, sanguinaires et à demi fous étaient malgré tout contenus par la force des traditions et la solidité des institutions politiques qui permettaient quand même d'éviter les dérives de cette société et de garder toute sa cohésion. Rappelons que seulement le quart des empereurs romains moururent de mort naturelle.
Les femmes ne sont pas davantage épargnées soit dit en passant. Ce roman en trois volumes nous fait découvrir des femmes de pouvoir exceptionnelles comme Livia, Agrippine et Messaline qui en tant que mère, épouse et fille d’empereur n'ont rien à envier à l'ambition, la démesure et la cruauté de leurs rivaux masculins. Bien que le pouvoir impérial semble relever de prérogatives uniquement masculines, le roman montre bien que de manière souterraine ces femmes usent de leurs charmes et de leur intelligence et n’hésitent pas à recourir au crime pour se porter à la défense des traditions, accéder au pouvoir ou s'y maintenir ou tout simplement servir leurs intérêts.

Après l’assassinat de l’empereur Caligula, son oncle Claude se cache derrière un rideau où la garde prétorienne le découvre et le proclame empereur contre son gré.
Source : englishhistory.net
Le roman ne nous confine pas uniquement aux intrigues de palais. Par la narration de Claude, on plonge aussi dans des conflits fascinants qui ont ébranlé les fondations de l’Empire romain et qui à long terme ont redessiné la carte de l’Europe. Ainsi, on assiste à la stupéfaction de la famille impériale qui apprend que 20 000 légionnaires ont été massacrés par les Germains, dirigés par leur chef Arminius (ou Herman) qui avait attiré les légions romaines dans la forêt et leur avait tendu un traquenard meurtrier. Cette terrible défaite empêcha tout le nord et l’est du continent de tomber dans la sphère d'influence romaine et de parler latin. Sans doute l'anglais doit-il une fière chandelle au général germain Arminius qui administra une cuisante défaite aux Romains et leur fit renoncer à leurs ambitions impériales à l'est du Rhin et permit aux langues germaniques de prospérer donnant naissance ainsi beaucoup plus tard à la langue de Shakespeare.

Conseillé par Arminius à qui il faisait confiance, le général Varus conduisit ses légions dans la forêt de Teutobourg qui furent cernées et annihilées par les Germains.
Source : worldhistory.org
À l’instar de Gladiator, le lecteur doit se montrer méfiant envers ce roman qui ne se soucie pas toujours de la réalité historique et pêche un peu par exhibitionnisme et par voyeurisme en nous offrant le récit le plus sensationnaliste possible sur les mœurs dissolues de l’aristocratie romaine. Les historiens nous diraient que les excès de la cour impériale devraient être relativisés par une mise en contexte historique, ainsi qu’une critique des sources qui ne sont pas neutres, bien au contraire, et qui cachent des passions politiques inavouables. Il reste que pour continuer le parallèle avec le film de Ridley Scott, I, Claudius offre un récit fascinant extrêmement romancé, il va sans dire, mais qui nous convie à la fois à un divertissement littéraire et à un retour historique à notre héritage antique.
Conquérir un empire, protéger un royaume
l’Irlande et le Québec, deux chemins distincts, mais parallèles
Il y a une douzaine d’années, je venais pour la première fois à Winnipeg pour présenter une communication dans le cadre d’un colloque sur le métissage organisé par l’Université de Saint-Boniface (USB). Je ne me doutais pas alors que cette institution deviendrait mon employeur une décennie plus tard après bien des pérégrinations en Extrême-Orient. Ma conférence s’intitulait « Édifier un Empire, protéger un royaume » et faisait la comparaison entre l’attitude de l’Église catholique irlandaise et celle de l’Église catholique canadienne-française à l’endroit de l’immigration au Canada. La première y vit une chance d’intégrer et surtout d’assimiler les immigrants pour répandre le catholicisme de langue anglaise à travers le pays et en faire une force politique redoutable (empire), tandis que la seconde se montra méfiante envers l’immigration et préféra consolider ses acquis fondés sur la langue gardienne de la foi, et de la foi gardienne de la langue (royaume).
Ce texte, oublié depuis belle lurette, a resurgi dans mon esprit lors de mon dernier voyage en Irlande cet été. À Dublin, j’eus le plaisir intense de visiter l’incroyable Irish Emigration Museum et de constater que ma réflexion sur les questions irlando-canadiennes était en quelque sorte partagée par les promoteurs du musée. Ce musée raconte de manière saisissante, dans une première partie, le drame des Irlandais dans le milieu du 19ᵉ siècle qui furent frappés de la famine et qui, face à l’indifférence du gouvernement britannique, ont été contraints à l’exil pour échapper à la mort (photo 1). Dans une seconde partie, les différentes salles d’exposition nous montrent que cette tragédie – responsable d’un million de morts et du départ de plus de trois millions d’expatriés – a donné une seconde vie à la culture irlandaise assurant son rayonnement à travers le monde grâce à la diaspora que l’on peut estimer entre 70 et 80 millions d’individus, dont la moitié vivent aux États-Unis (photo 2). Le musée ne lésine pas sur les moyens pour vanter les exploits des grandes figures politiques, sociales, artistiques et athlétiques qui ont perpétué le patrimoine irlandais outremer. Même les gangsters ont droit à leur salle d’exposition, car après tout ils ont contribué à leur manière à faire connaître le génie irlandais…
Photo 1

Source : guide-Irlande.com
Photo 2

Et le symbole par excellence de ce rayonnement culturel est bien sûr la fameuse bière noire Guinness qui à elle seule a fait connaître l’Irlande dans les coins les plus reculés de la planète. La bière Guinness, fondée en 1759, fait partie de manière indiscutable du patrimoine irlandais ne serait-ce que par son emblème, la harpe celtique, qui a inspiré la République d’Irlande quand celle-ci s’est proclamée indépendante en 1922 et qui en a fait le symbole national du pays. Tout amateur de bière qui se respecte – ou patriote irlandais – doit se rendre au Guinness Store House à la St. James’s Gate faire un pèlerinage en l’honneur de ce sombre élixir, mais exquis (photo 3). Dans ce complexe industriel, loué par le fondateur Arthur Guinness pour une période de 9000 ans – l’optimisme en affaire est la clé du succès –, vous pouvez visiter le bâtiment construit en forme de pinte et constitué de sept étages. Chaque étage appuyé par des ressources multimédias raconte l’histoire de ce fleuron glorieux irlandais qu’est la Guinness et au quatrième étage vous pouvez boire une Guinness avec l’effigie de votre visage imprimée dans la mousse qui surplombe le verre (photo 4)! Le moment de grâce se révèle au septième étage pour la dégustation d’une autre bière sur la terrasse entourée d’une baie vitrée qui donne une vue à 360 degrés de la magnifique ville de Dublin (photo 5). Enfin, pour les amoureux inconditionnels de la gastronomie irlandaise, il faut aller au cinquième étage pour goûter à une délicieuse chaudrée de poisson et de fruits de mer nappée d’un fromage fondu et accompagnée de la troisième Guinness de la journée, sauf pour ceux qui en boivent une pour le petit déjeuner bien sûr.
Photo 3

Source : guide-Irlande.com
Photo 4
Photo 5


Source : Collection personnelle
Si la Guinness symbolise sans l’ombre d’un doute le patrimoine irlandais, le pub est quant à lui son ambassadeur le plus précieux. Le pub est à l’Irlande ce que le dépanneur est à Montréal, c’est-à-dire que l’on en trouve à tous les coins de rue même dans les villages côtiers qui semblent oubliés par Dieu, le temps et les hommes. Et pour ceux qui en doutaient, rappelons que le tempérament festif et exubérant des Irlandais n’est pas une légende. Les Irlandais se rassemblent dans les pubs tous les soirs de la semaine et de la fin de semaine pour rencontrer des amis, manger, écouter de la musique, chanter et danser. On retrouve les pubs partout non seulement en Amérique, en Europe, mais aussi dans n’importe quel pays d’Asie. Reposant sur la Sainte-Trinité – la Guinness, les ballades irlandaises et la gastronomie comme les Fish & Chips, les Chowder ou les Irish Stew –, les pubs rendent le patrimoine culturel irlandais mondialement connu et reconnaissable par tous, peu importe le pays que l’on habite (photo 6, 7 et 8).
Photo 6

Source : Collection personnelle
Photo 7

Photo 8

Source : Collection personnelle
Malgré son triomphe apparent, l’Empire irlandais ressent une blessure douloureuse sans cesse ravivée et qui ne parvient pas à être refermée. Le colonialisme britannique a fait perdre aux Irlandais le gaélique (gaeltacht) et avec la disparition de cette langue c’est toute une culture millénaire qui s’efface. Paradoxe ultime, la langue de l’Empire irlandais est celle du colonisateur tant détesté par le passé et qui lui a causé tant de maux jusqu’à la Guerre d’indépendance irlandaise. Pourtant, c’est cette même langue qui offre une visibilité internationale à la culture irlandaise et qui lui permet de se déployer au cœur d’une global culture. Le gaélique n’aurait sans doute pas suscité pour la culture irlandaise le même engouement à travers le monde. Certes, l’État républicain irlandais a fait du gaélique une langue officielle avec l’anglais, l’affichage gouvernemental est dans les deux langues, ainsi que les services publics destinés à la population. Le gaélique est aussi une matière obligatoire à l’école. Près de 40 % de la population comprennent le gaélique, mais c’est la langue maternelle de 4 % de la population et à peine 2 % le parlent à la maison. Le touriste se rend bien compte lorsqu’il se promène dans les lieux publics du statut officiel de la langue, mais qui demeure factice puisque celle-ci n’est que rarement parlée ou entendue, sauf dans les régions isolées sur la côte ouest de l’île (photo 9).
Photo 9

Ainsi, lorsque l’Irlandais rencontre le Québécois, les deux ressentent un sentiment d’envie mutuelle parfois même à leur insu. L’Irlandais ne peut qu’être admiratif des Québécois pour avoir pu préserver leur langue et leur culture face au conquérant britannique, alors qu’il a échoué à conserver la sienne. Le Québécois regrette avec nostalgie le temps d’une Amérique qui parlait français de la baie d’Hudson à la Louisiane et qui se rapetisse sans cesse, enviant les Irlandais qui célèbrent avec fierté et sans complexe leur culture et qui réussissent à l’universaliser en la partageant avec le reste du monde grâce à son histoire, sa bière, sa musique et sa gastronomie. Ce faisant, les Québécois oublient parfois que pour ce faire il a fallu troquer le gaélique pour la langue du plus fort, alors qu’ils ont toujours refusé des compromis sur la question de leur survie culturelle en Amérique du Nord suscitant par le fait même l’admiration de la verte Erin. Conquérir un empire ou protéger un royaume? Et à quel prix? Peut-être s’agit-il d’un faux débat puisque la question semble déjà réglée pour les principaux intéressés. En effet, les Irlandais et les Québécois connaissent sans doute déjà la réponse. Le passé est là pour leur rappeler.
Joseph le révolutionnaire
Une fable sur l’art d’inscrire l’héritage politique dans la longue durée
Cet été, lors de mon voyage à Vienne, j’ai eu la chance de réaliser un vieux rêve, celui de visiter les palais de la dynastie princière des Habsbourg qui régna sur les destinées de l’Autriche pendant plus de 600 ans (photo 1). La visite de ces palais (Hofburg, Belvédère, Schönbrunn et j’en passe) accorde une place centrale à trois femmes qui ont frappé l’imagination du public, et ce, encore aujourd’hui. Marie-Thérèse qui régna d’une main de fer dans un gant de velours pendant quatre décennies sur l’Autriche (1740-1780) et en fit une grande puissance impériale (voir photo 2). La non moins célèbre Élisabeth de Wittelsbach (1837-1898), surnommée Sissi, épouse de l’empereur François-Joseph, immortalisée au grand écran par l’interprétation légendaire de Romy Schneider bien que le portrait romantique du film soit loin de la réalité historique. Enfin, Marie-Antoinette (1755-1793), fille de Marie-Thérèse, qui fut une reine de France au destin tragique, fauchée par la tourmente révolutionnaire. Or, en déambulant dans les innombrables galeries de portraits, un personnage semble attirer peu l’attention. Il s’agit de l’empereur d’Autriche, Joseph II, fils de l’impératrice Marie-Thérèse et frère de Marie-Antoinette, qui régna de 1780 à 1790 (photo 3).
Photo 1

Source : collection personnelle
Photo 2

Le territoire en orange pâle représente l’empire d’Autriche.
Source : Europe 1783-1792 en - Joseph II, Holy Roman Emperor - Wikipedia
Photo 3

Joseph II empereur d’Autriche (1741-1790)
Source : Carl von Sales Bildnis Joseph II posthum 1823 - Joseph II, Holy Roman Emperor - Wikipedia
J’ai connu le personnage avant mon voyage grâce à la lecture du livre Joseph II, Un Habsbourg révolutionnaire de François Fejtö. Ce livre m'avait d'abord déçu. Rédigé par un historien professionnel sans notes de référence et avec une courte bibliographie, cet ouvrage semblait avoir été écrit à la va-vite sans doute pour permettre à son auteur de compter sur une publication nouvelle. C'était largement en deçà de mes attentes. Toutefois, au fur et à mesure que je parcourais le livre, je fus captivé par le récit raconté par l'auteur sur un personnage, ma foi, fort peu connu qui prenait l'allure d'une fable avec une morale politique.

Si Machiavel avait dédié au prince florentin Laurent de Médicis, son livre, Le Prince, pour lui enseigner à prendre le pouvoir et surtout comment le conserver, Joseph II, bien qu'il ne s'adresse à aucun puissant de ce monde, offre aussi une leçon politique. Comment gouverner pour s'assurer que les réformes entreprises par le législateur passent l'épreuve du temps? En effet, ce n'est pas tout de gouverner, il faut aussi léguer un héritage politique qui conservera une certaine pérennité. Pour cela, il faut rallier les citoyens autour d'un projet politique, créer des consensus, susciter l'adhésion au moins du plus grand nombre, faire entrer les réformes dans les mœurs et la culture publique sinon celles-ci seront sans lendemain et sombreront dans l’oubli...
Une leçon peu apprise par le roi réformateur Joseph de Habsbourg. Solitaire, taciturne et impétueux, ce monarque avait l'ambitieux dessein d'entreprendre de grandes réformes sans s'embarrasser de l'avis de ses conseillers ni de se préoccuper du soutien ou, à tout le moins, de la sympathie de ses sujets, qu'ils soient aristocrates, ecclésiastiques ou roturiers. Le roi de Prusse, Frédéric le Grand, son grand rival, disait de lui « qu'il faisait le deuxième pas avant le premier ». Son bilan est toutefois impressionnant. En seulement dix ans, il adopta 6000 décrets et rédigea 11 000 lois. Homme de son temps, il était inspiré de l’esprit des Lumières et souhaitait jeter les bases d’un État qui gouvernerait son peuple au nom du bien commun en se fondant sur les principes de la Raison, de la Liberté individuelle et du Progrès. Certainement en avance sur son époque, il nationalisa les biens de l’Église, supprima les congrégations religieuses jugées inutiles, édicta un acte de tolérance religieuse pour les sujets non catholiques de son empire, réforma le système d'éducation pour qu’il puisse être fréquenté par l’ensemble de la population, réserva la fonction publique aux détenteurs de titres universitaires (et non plus à l'aristocratie), aboli le servage et redistribua aux paysans les propriétés terriennes, centralisa l'administration royale, institua le mariage civil, interdit la peine de mort et la censure...

Édit de tolérance de l’empereur Joseph II
Source: Joseph II, Holy Roman Emperor - Wikipedia
Atteint d’une timidité maladive avec les femmes, on ne connaît pas à Joseph II de grand amour et il mourut esseulé sans descendance. Sous son règne, la cour de Vienne qui émerveillait ses contemporains par le raffinement de sa culture et de ses mœurs perdit de son lustre. En effet, Joseph II ne supportait aucune dépense frivole et vouait une véritable vénération aux budgets équilibrés. La vie à la cour des Habsbourg sans ses bals, ses réceptions et ses banquets devint aussi austère qu’un monastère de carmélites. Amoureux des arts et mécène du grand Wolfgang Amadeus Mozart, le souverain n’hésita pas à donner au virtuose quelques leçons d’économie en lui reprochant que sa musique géniale comportait trop de notes!

Mozart jouant devant l’empereur Joseph II et sa famille
Source : Concert 19th century hi-res stock photography and images - Page 3 - Alamy
Détesté par l'aristocratie qui voyait ses privilèges disparaître les uns après les autres et incompris par le peuple resté très pieux qui ne s'expliquait pas l'acharnement de ses politiques anticléricales, Joseph meurt dans la solitude la plus complète après seulement dix ans de règne sans doute d'épuisement avec le terrible sentiment d'avoir lamentablement échoué. Il ne faudra que quelques années pour que son frère Léopold, qui lui succède, mette en pièce ses réformes et fasse de l'Autriche une monarchie ultraconservatrice, future adversaire de la Révolution française et de Napoléon. Toutefois, ce n’est pas l’avis de tous les historiens. Henry Bogdan, quant à lui, suggère au contraire que Joseph II a fait suffisamment de réformes pour éviter à l’empire d’Autriche de connaître le même sort que la monarchie française balayée par la terreur révolutionnaire. Ce faisant, Joseph II aurait accordé un sursis de plus d’un siècle à la monarchie autrichienne avant que celle-ci ne s’effondre politiquement et militairement lors de la Première Guerre mondiale. Qui a raison? Difficile de le dire, car en histoire comme dans bien d’autres domaines tout est souvent une question de perspective.
Cette biographie offre un portrait fascinant des usages et des retombées du pouvoir. Il ne s'agit pas seulement de gouverner, mais aussi pour le chef d’État de savoir durer à travers une œuvre marquante pour les collectivités même après son retrait de la vie publique, même après sa mort. Autrement dit, donner à un passage en politique un peu d'immortalité en l’inscrivant dans un héritage durable qui marquera les esprits et traversera l’épreuve du temps pour les contemporains et leurs descendants. Malheureusement pour Joseph II, il gouvernait sans la société même si à son sens c'était pour la société. C'est un peu à cette morale que cette biographie captivante nous convie.
Le Guizhou, le secret le mieux gardé de Chine
(pourvu qu’il le reste)
Mon long séjour en Chine m’a permis de visiter une région de ce vaste pays à chaque congé. Si, au début, je privilégiais les grandes artères urbaines et les sites inscrits au patrimoine mondial, je ne tardai pas à me tourner vers les régions méconnues et oubliées. À ce titre, la palme d’or revient à une région même ignorée par les Chinois : le Guizhou. Et pour cause, c’est une région montagneuse, éloignée de la mer et assez difficile d'accès.

Source: Chinese Language Blog
L’impression de cette insularité est même ressentie par les touristes. Le Guizhou apparaît comme un véritable village d’irréductibles Gaulois qui résiste encore et toujours à l’Empire tout puissant de la mondialisation. La preuve en est de l’impossibilité de trouver un café dans une ville de taille moyenne comme Kaili. Or, pour un caféinomane de mon espèce, il s’agit d’une question vitale. Après des heures de pérégrinations dans la ville, j’ai finalement trouvé un Dico’s, une chaîne de restaurant de hamburger de très bas de gamme pour les clients qui ont le cœur solide. Je n’étais pas là cette fois-ci pour me bloquer quelques artères, mais pour boire un café. Or, je pus lire la terreur dans les yeux des employées du restaurant quand je franchis le seuil de la porte. Il y avait bien une machine à café, mais visiblement celle-ci servait de décoration, car personne n’avait cru possible qu’un jour un obscur étranger vienne quémander un café. Après tout, nous sommes dans le pays du thé. Les employées paniquées firent appel au gérant tout heureux d’avoir enfin une mission à la hauteur de son génie managérial pour asseoir enfin son autorité. Toutefois, ses épaules s’affaissèrent instantanément lorsqu’il prit conscience de la tâche titanesque qui l’attendait. Heureusement, une employée vraiment futée pressa le bouton magique de la machine qui déclencha un vrombissement, puis un arôme exquis se dégagea dans la pièce qui nous fit tous comprendre que la victoire était presque assurée. Le gérant ne pouvait cacher son émotion. Grâce à sa gestion efficace de la crise, le premier café de l’histoire de cet établissement venait d’être produit lui conférant ainsi un statut résolument international et moi j’avouais être pas peu fier d’avoir contribué à sceller un pacte d’amitié entre l’Occident et l’Orient dans le Dico’s de Kaili grâce à ce café tant convoité!

Source : green queen
Une autre particularité importante de cette région est le rôle joué par les minorités. Plus de 17 minorités sur 55 reconnues en Chine sont recensées, dont les Miao, les Yao, les Yi, les Qiang les Bouyeis, les Dong, les Bai, les Tujia, les Gelao, les Sui et les Zhuang, qui composent 37 % de la population. Ces minorités disposent d’avantages comme des quotas au sein des institutions politiques, de la fonction publique et des universités, ainsi que d’un soutien financier de l’État pour la conservation de leur culture et de leurs traditions. L’avantage le plus important qui leur a été concédé est l’exemption à la politique de l’enfant unique (aujourd’hui révolue) qui leur a permis d’avoir un taux de natalité plus élevé que celle de la majorité (avantage politique indéniable). Des droits (ou des privilèges, cela dépend de la perspective) qui suscitent parfois l’envie et la jalousie de la population han (les individus d’origine ethnique chinoise).

Source : mission infobank
Enfin, le Guizhou se caractérise par son histoire de résistance au pouvoir central. Cette singularité qui perdure encore aujourd’hui s’explique en raison du relief montagneux et peu accessible qui a longtemps été un repaire du banditisme et un refuge pour tous ceux qui souhaitaient se soustraire aux lois de l’Empire du Milieu. Le Guizhou fut longtemps une épine au pied du pouvoir impérial qui dut essuyer plusieurs révoltes des Miao (1735-1736, 1795-1806 et 1854-1873), ainsi que des insurrections paysannes. Il est fascinant de constater que l’on assiste aux mêmes répétitions historiques, peu importe la région où l’on se trouve. En effet, les révoltes Miao furent des réponses à la tentative du gouvernement impérial d’occuper leurs terres par des colons han et de les assimiler par la force si nécessaire. Ces conflits sont tout à fait comparables à la conquête de l’Ouest, survenue à la fin du 19ᵉ siècle, alors que le gouvernement américain souhaitait ouvrir les nouveaux territoires à la colonisation et contraindre les Premières Nations à s’installer dans des réserves pour les assimiler. À l’instar de ce qui s’est passé au sud de chez nous, la résistance des Miao conduisit à des massacres de masse qui s’élèveraient à des millions de victimes selon certains historiens.

Source : Worldwide Bible Translation, rflr
Aujourd’hui, la situation est bien différente. L’isolement du Guizhou a été brisé par la construction du chemin de fer et des autoroutes dans les dernières décennies et le touriste est invité à visiter les villages Miao, pour assister à la vie quotidienne de ses habitants et aux diverses manifestations de leur culture et de leurs traditions. Le village de Xijiang est magnifique. Les habitations sont collées les unes aux autres et construites en hauteur pour préserver les surfaces cultivables nécessaires à la survie économique des Miao. Ces derniers pratiquent la culture du riz au flanc des montagnes et élèvent du bétail et des animaux de ferme. Dans le village, les hommes préparent l’alcool de riz, tandis que les femmes se consacrent à l’artisanat comme le tissage et la joaillerie. Je me suis d’ailleurs découvert une véritable passion pour l’alcool de riz fait avec des fleurs de fruit. À mon retour de voyage, je partageais avec tout mon entourage mon amour naissant pour ce divin élixir (j’aime l’alcool de fleur – Wǒ xǐhuān huā jiǔ – 我喜欢花酒) ne sachant pas que le nom que je donnais à cette boisson (huā jiǔ) signifiait aussi dans la langue populaire fille de joie…. Heureusement, les Chinois savent se montrer compréhensifs et indulgents envers la maladresse des étrangers qui par excès d’enthousiasme s’empêtrent dans les subtilités de cette langue qui a, avouons-le, sa part de complexité.



Source : Collection personnelle
La société Miao est un matriarcat où à tout le moins les femmes Miao sont plus libres que celles des Han, soumises à l’autorité du père ou du mari selon les préceptes du confucianisme. Très souvent, les femmes du village offrent un spectacle de danse aux visiteurs. Elles revêtent leurs plus belles robes qu’elles tissent elles-mêmes et qu’elles teignent avec la plante d’indigo, ce qui donne cette couleur bleu si vif. Elles portent aussi fièrement les parures en argent qu’elles confectionnent avec beaucoup d’habileté. Pour les femmes Miao, l’argent est sacré. Il représente à la fois une source de féminité, mais aussi pour celle qui porte cette précieuse joaillerie, le symbole de la santé et de la fortune. Il n’est donc pas étonnant que dès la naissance de leurs filles, les parents tentent d’accumuler des métaux en argent pour confectionner des bijoux en prévision de leur futur mariage. En effet, plus une femme porte de l’argent à son mariage, plus elle est réputée être en bonne santé et de venir d’une famille prospère. Par contre, la cérémonie se promet d’être pénible pour la future mariée qui doit supporter toutes ces décorations en argent sur son corps tel un chevalier en armure!

Enfin, pour clore la visite de cette magnifique région, je m’en voudrais de ne pas recommander le délicieux Suan Tang Yu - 酸汤鱼. Il s’agit d’un poisson que l’on fait bouillir dans de l’eau avec des tomates, des épices, des fines herbes et du gingembre. Ce plat acide et épicé s’est imposé dans une région où le sel est difficile à trouver et permet d’éviter des visites trop assidues à la toilette qui sont fréquentes dans une région humide et tropicale comme le Guizhou.

Source : Guiyang_suantangyu4.jpg (450×337)
Au cours de ce voyage, les montagnes étaient enveloppées par la brume qui ne laissait pas passer à travers son épais manteau une seule parcelle de soleil. Malgré tout, je garde des souvenirs impérissables de ce périple peut-être parce que la clé d’un beau voyage est de n’avoir aucune attente. Dans le cas du Guizhou, il n’y avait aucun danger tellement cette région semble avoir été oubliée par le temps et la Chine tout entière. C’est ce qui fait sans doute son charme et lui permet de rester le secret le mieux gardé de l’Empire du Milieu.
Dieu et nous seuls pouvons :
un livre dont le bourreau est le héros
Lorsque j’enseignais à l’Université du Sichuan à Chengdu, j’avais décidé de créer un nouveau cours sur le roman historique. Dans la sélection d’ouvrages à lire, j’adoptai sans hésiter un livre qui avait peuplé les rayons de la bibliothèque familiale : Dieu et nous seuls pouvons. Il est en effet inusité de choisir un roman dont le titre porte la devise non officielle de cette profession qui était à la fois redoutée, détestée, mais hautement nécessaire pour le pouvoir politique (du moins à une certaine époque fort heureusement). En effet, par ce trait d’esprit, seul Dieu et les bourreaux avaient l’autorité légitime de prendre la vie!

Source : Les libraires.ca

Ce roman se passe en 1663 et raconte l'histoire (fictive, mais tout de même inspirée librement de faits historiques) du fondateur d'une dynastie de bourreau, Justinien Pibrac. Le roman raconte comment Justinien Pibrac, un pauvre hère au nez coupé, s’est retrouvé au mauvais endroit au mauvais moment et surtout a commis la mauvaise faute. Accusé d’un modeste larcin, le pauvre Justinien se voit condamné aux galères pour vingt ans (c’est une formule de style, car dans les faits la vie de galérien ne dépassait pas trois ans). Or, il peut échapper à ce funeste destin grâce à un coup du sort qui lui offre non seulement la vie sauve, mais une nouvelle carrière pleine de retombées professionnelles. En effet, le châtelain de l’endroit cherche désespérément un nouveau bourreau pour exécuter son cuisinier qui, pour se venger de la bastonnade reçue, a servi à son maître un délicieux potage avec comme principal ingrédient son dernier-né. Comme Justinien n’a pas beaucoup d’options, il consent à contrecœur à revêtir les habits du bourreau et à embrasser une nouvelle vocation.
L’histoire du romancier est tout aussi intéressante que celle du roman. Après de courtes études (l’auteur aurait quitté l’école après l’équivalent du 3ᵉ secondaire), Michel Folco a été photographe professionnel pour différentes agences avant de se lancer dans l'écriture de son premier roman à l’âge de 40 ans. Selon ses dires, il aurait envoyé 20 copies de son manuscrit et aurait essuyé 19 refus jusqu’à ce qu’un représentant de la maison d’édition du Seuil découvre la fameuse pépite d’or. Depuis la publication de son premier livre en 1991, Dieu et nous seuls pouvons, chaque nouveau récit est très attendu par le public, car Folco est un écrivain qui prend son temps. Chaque livre nécessite cinq ans de travail.

Dans son roman, on y découvre le monde fascinant et insoupçonné des bourreaux. En effet, être bourreau à une époque était plus qu'une profession. Cela s'accompagnait de titres, de terres et de privilèges à l'instar de l'aristocratie. Il fallait bien rendre ce domaine d'activité quelque peu attrayant pour le recrutement. Ainsi, ostracisés par la société, les bourreaux vivaient à l'extérieur des villes dans leur château, sur leurs terres et pouvaient prélever des impôts et des taxes aux paysans qui vivaient sur leur domaine. Ils constituaient une caste avec leurs traditions, leur code d'honneur, leurs règles de conduite.
Méprisés autant que redoutés par la population, même s'ils étaient indispensables à la bonne administration de la justice du temps, les bourreaux ne pouvaient que se marier entre familles de bourreaux qui se reconnaissaient par leur lignée au sein de cette profession. Autrement, cela aurait constitué une mésalliance abominable! En passant, une femme de bourreau s'appelle une bourrelle prouvant sans l’ombre d’un doute la richesse de la langue française qui n’a pas négligé de décerner un terme aux femmes et aux filles de bourreau. Dans les livres suivants de Folco, celui-ci dépeint une scène de mariage qui attire pour célébrer l’événement les grandes familles de bourreaux de tout le Royaume de France. C’est l’occasion de se rencontrer, rendre hommage à la famille des mariés, faire des projets d’alliances matrimoniales, mais surtout d’exalter leur renommée personnelle qui a traversé les frontières et le temps, acquise bien souvent en raison de la maîtrise de leur art ou le raffinement de leurs méthodes.
Le roman repose à la fois sur l'exactitude des faits historiques qui fait revivre sous nos yeux une caste sociale mal connue et l'emploi de la langue d'époque (adaptée bien sûr à notre compréhension contemporaine) qui rend le récit vivant et savoureux sans oublier l'humour très noir de l'auteur. À un point tel que devant une description un peu macabre, mais détaillée avec humour (c'est quand même un livre sur les bourreaux...), on se demande quel parti prendre : en rire ou en pleurer.
Enfin, la force de ce roman est de mettre en scène la vie des classes populaires, mais vraiment en bas de l'échelle sociale, rappelant la dureté de l'époque dans un univers glauque et sans espoir, mais constituée d'individus avec une volonté de fer pour survivre à un monde où Dieu semble définitivement bien loin... Ainsi, il s'agit d'un beau tableau d'époque avec ses vagabonds, braconniers, prostituées, paysans, galériens, faussaires, prêtres débauchés, aristocrates puissants et ignorants, marchands malhonnêtes, prévôts cupides et corrompus, tous aussi attachants les uns que les autres qui visiblement éprouvent quelques difficultés à tracer la ligne entre le bien et le mal à une époque censée pourtant être très religieuse, du moins en apparence...
J'invite le lecteur à lire aussi la suite avec les autres livres de Michel Folco, Un loup est un loup, En avant comme avant et Même le mal se fait bien, qui mettent en scène les membres de la famille de Clovis Tricotin et ses quintuplés dont les aventures sont ponctuées de quelques apparitions de la famille Pibrac qui fait toujours office de bourreau, mais à différentes époques. Ils sont tous excellents!

Dürnstein, un haut lieu insoupçonné
(et sous-estimé) de l’histoire médiévale
L’année dernière, j’ai fait un magnifique voyage en Autriche. J’avais décidé de passer quelques jours dans la région de Wachau reconnue par l’UNESCO comme faisant partie du patrimoine mondial pour sa route des vins. J’ai loué une superbe maison dans une petite ville au bord du Danube à Krems an der Donau. La maison très ancienne surplombait la ville construite en hauteur, ce qui me permettait d’admirer la vue de son fleuve, le Danube, qui fait tant la fierté des Autrichiens.

La plupart des touristes visitent cette région pour les petits villages, les châteaux et monastères, et surtout les vignobles à la réputation internationale. C’est l’occasion de loger dans un hôtel luxueux, de goûter à des spécialités régionales et de découvrir de nouveaux vins. Quant à moi, j’étais dans cette région pour d’autres raisons. J’avais entendu que la petite ville de Dürnstein avait hébergé au début du 12ᵉ siècle, à son corps défendant, le roi d’Angleterre Richard Cœur de Lion qui avait fait les frais pendant plus d’une année de son impulsivité légendaire, notamment avec un ancien allié.

Je quittais donc ma demeure très tôt le matin pour faire une balade en bicyclette et me rendre à Dürnstein. Ce n’est pas très loin à peine une quarantaine de minutes. Quelle ne fut pas ma surprise de rencontrer à l’entrée de la ville un monument qui rendait hommage aux soldats russes et autrichiens qui avaient infligé en 1805 une cruelle défaite aux troupes de Napoléon! Une bataille dont je n’avais jamais entendu parler. Et pour cause! Quelques semaines plus tard, Napoléon réalisait son plus grand chef-d’œuvre militaire, Austerlitz, forçant les Russes et les Autrichiens à accepter des conditions de paix humiliantes. La victoire de Dürnstein s’est trouvée éclipsée par cet exploit guerrier napoléonien à un tel point que le fait d’armes russo-autrichien passe aujourd’hui inaperçu dans les livres d’histoire.

Source : Cooking Classy

Source : Collection personnelle
La ville de Dürnstein est magnifique (bien qu’hyper touristique) avec ses bâtiments anciens, couleur pastel, ses restaurants, ses boutiques et ses terrasses. C’est l’occasion de goûter à l’une des spécialités autrichiennes : le schnitzel cordon bleu (escalope panée). Le Wiener Schnitzel (escalope à la viennoise) n’a rien de très raffiné, mais le cordon bleu en est un de luxe. Comme tous les schnitzel, c’est une escalope de porc, de veau ou de dinde panée (jusqu’ici rien de très succulent ou très excitant). Toutefois, à l’intérieur du cordon bleu, on y retrouve du jambon, du fromage et surtout une confiture de canneberges qui fait de ce schnitzel un plat culinaire véritablement à part.

Source : Collection personnelle
Toutefois, le véritable objectif de ma visite à Dürnstein était de suivre les traces de Richard Cœur de Lion, figure légendaire et chevaleresque des temps médiévaux. Pour cela, il faut monter pendant une bonne heure les marches de pierre qui conduit à un piton rocheux. S’il ne reste qu’un amas de ruines du donjon qui a accueilli le roi d’Angleterre, la vue sur la vallée danubienne, les villages environnants et leurs vignobles vaut la peine d’entreprendre l’expédition même si celle-ci est exténuante pendant les chaleurs d’été.


Source : Collection personnelle

Source : Collection personnelle
Ce qui nous amène à revenir au plus célèbre captif de ce château aujourd’hui décrépit. En effet, Richard Cœur de Lion a été décrit par ses contemporains comme le modèle du roi chevalier tant pour sa piété, son abnégation que sa vaillance et sa bravoure. Un roi qui armait son bras pour servir Dieu (celui des chrétiens, il va sans dire) dans les croisades contre les sarrasins (comme on appelait les musulmans de l’époque) pour libérer la ville sainte de Jérusalem. Les chroniqueurs aussi mentionnent ses défauts : impulsif, irascible, brutal et même cruel. Il pouvait observer les codes de la chevalerie à la lettre et se montrer magnanime avec ses ennemis comme il pouvait se montrer sans merci envers ceux qui lui résistaient. Ainsi, il n’hésita pas à faire massacrer de sang-froid après la prise de Saint-Jean d’Acre 3000 prisonniers de guerre (dont 300 femmes) malgré sa promesse de leur laisser la vie sauve.
C’est lors de la troisième croisade en terre sainte qu’il se fâcha contre l’un de ses alliés, le duc Léopold d’Autriche, et déchira son étendard. Un affront impardonnable pour ce dernier. En 1192, après avoir échoué devant les murs de Jérusalem, Richard doit se résigner à retourner dans son royaume pour rétablir l’ordre où son frère Jean complotait pour lui ravir le trône, ainsi que pour combattre le roi de France Philippe Auguste qui profitait de son absence pour s’emparer de ses possessions normandes. Il choisit de passer clandestinement, et déguisé, sur les terres de Léopold d’Autriche, mais celui-ci eut vent des allées et venues de son ancien allié et le fit capturer, bien décidé à lui faire payer amèrement son offense. Il l’enferma dans le château de Dürnstein et réclama une rançon de 100 000 marcs – une somme d’argent colossale pour l’époque. C’est la mère de Richard, la puissante Aliénor d’Aquitaine, qui gouvernait à sa place d’une main de fer, qui leva la somme en saignant le royaume d’Angleterre de ses richesses. Toutefois, la popularité du roi était si grande que le peuple anglais n’hésitât pas à faire tous les sacrifices inimaginables pour libérer son souverain. Un an plus tard, la somme était réunie et le roi Richard était libre à nouveau pour régler ses comptes avec son frère Jean, et surtout le roi de France Philippe Auguste. C’est lors du siège de Châlus que mourut Richard Cœur de Lion en 1199 – six ans après sa libération – alors que la bonne fortune qui l’avait pourtant hautement favorisé jusque-là l’abandonna. La flèche d’un arbalétrier se logea dans la gorge du roi anglais en raison de son heaume mal ajusté et la blessure lui fut fatale. C’est son frère Jean, faible, entêté et querelleur, qui lui succéda pour le plus grand malheur de l’Angleterre et pour la plus grande joie du roi de France qui faisait face désormais à un adversaire beaucoup moins redoutable. Quant à Léopold d’Autriche, le montant de la rançon lui permit de frapper une nouvelle monnaie, développer le commerce dans son duché qui devint l’un des plus prospères d’Europe et fortifier de nombreux châteaux et forteresses.
Certes, le château de Dürnstein aujourd’hui ne paie pas de mine et n’impressionne guère sauf pour le panorama qu’il offre de la vallée danubienne. Il reste que pour l’historien ou celui charmé par les lieux porteurs d’histoire et de mémoire le château de Dürnstein, malgré son apparence grossière, témoigne d’un moment clé de l’histoire du moyen-âge avec des personnages historiques plus grands que nature qui participèrent aux enjeux de leur temps, et surtout s’affrontèrent : Richard Cœur de Lion, Léopold d’Autriche, Jean sans Terre, Philippe Auguste, Aliénor d’Aquitaine. Et ce pour le plus grand ravissement des habitants de Dürnstein, fiers d’avoir 900 ans plus tôt reçu un hôte distingué qui fait partie désormais de leur patrimoine historique et culturel.
La Rose de Versailles : Lady Oscar
un manga féministe et politique
Lors de mon séjour au Japon, j’ai pris goût à regarder des anime (dessins animés japonais). Il faut dire que c’est une question incontournable que les Japonais vous posent quand ils rencontrent un étranger. Une façon comme une autre de mesurer votre degré d’intégration ou votre intérêt pour la culture japonaise. Rien ne fait plus plaisir à votre interlocuteur lorsque vous partagez avec lui le nom de votre anime favori et si vous lisez des manga (bandes dessinées japonaises), alors c’est encore mieux. Vous obtenez le statut très convoité de fin connaisseur de la culture nipponne.
Pour l’Occidental qui vit au Japon, l’univers des manga et des anime est souvent un retour vers l’enfance (si l’on est assez vieux). Après tout, pendant la fin des années 1970 et le début des années 1980, nous étions submergés d’anime comme Albator, Capitaine Flam, Goldorak, Demetan, Hutchi, le petit prince orphelin et bien d’autres. Autant d’œuvres qui sont toujours célébrées au Japon et qui donnent aux visiteurs étrangers une impression de déjà-vu. C’est dans ce contexte que je n’ai pu résister à visiter une exposition sur le manga La Rose de Versailles, dont l’anime est mieux connue dans la francosphère sous le nom de Lady Oscar. C’est l’histoire du capitaine des gardes, Oscar de Jarjayes, chargé de protéger la reine Marie-Antoinette, qui fut une petite fille à la naissance, mais son père, aristocrate ombrageux et autoritaire, l’a élevé comme un garçon pour la destiner au glorieux métier des armes. À travers ce personnage travesti, on vit à l’heure des intrigues de la cour de Versailles, mais aussi de grands événements qui conduisent à la Révolution française.

Source : Collection personnelle
J’avais vraiment imaginé avec beaucoup de candeur que j’arpenterais les couloirs vides de cette exposition entourée de quelques vieux dinosaures rêvassant avec nostalgie au temps révolu de leur enfance. À ma grande surprise, la salle d’exposition était bondée de grands-mères et de mères, accompagnées de leurs filles et de leurs petites-filles, qui racontaient avec beaucoup d’émotion ce manga qui avait égayé leur jeunesse. De leur côté, les jeunes filles écoutaient leurs aînées avec respect et attention, convaincues de recevoir un témoignage à la valeur inestimable. Je compris à ce moment-là que j’avais affaire à un manga qui n’était pas comme les autres et même à un monument d’histoire. Lors de mon retour en classe, je n’hésitai pas à partager mon expérience et à révéler à mes étudiants que désormais La Rose de Versailles n’avait plus de secret pour moi. Mes étudiants retenaient leur souffle devant le déploiement de tant de connaissances sur la culture populaire nipponne de la part d’un étranger et me souriaient avec beaucoup de fierté, surpris que je sois ainsi au fait des grands classiques manga (en fait, un seul, mais je ne leur ai pas dit pour ne pas perdre le capital de sympathie que je venais de produire). Ils n’imaginaient pas que quand j’étais un enfant j’écoutais religieusement l’anime Lady Oscar, dont le contenu historique m’échappait un peu à l’époque. D’ailleurs, à la fin de la visite de l’exposition, je n’ai pu m’empêcher d’acheter la série complète de Lady Oscar (en japonais) qui me coûta presque 100 $ me rappelant ainsi que résister aux tentations de ce monde ne fait pas partie de mes talents naturels. En revisionnant la télésérie avec cette fois-ci l’œil de l’historien (et non plus celui de l’enfant), je pris conscience de la richesse du contenu historique et que malgré quelques inévitables caricatures, approximations et raccourcis simplistes nécessaires à l’effet dramatique, ce dessin animé avait une réelle portée pédagogique.

La Rose de Versailles fut écrit et dessiné entre 1972 et 1973 par Riyoko Ikeda et l’anime fut porté à l’écran entre 1979 et 1980. L’autrice en fit un classique qui révolutionna les manga shojo qui étaient destinées aux jeunes filles. Auparavant, les manga shojo mettaient en scène des intrigues légères et frivoles avec des personnages hyper féminins et super mignons et exubérants, qui cherchent le grand amour. Riyoko Ikeda, proche du Parti communiste japonais et très influencée par la Nouvelle Gauche des années 1960 et ses idées révolutionnaires, souhaitait présenter un manga avec une trame historique sur la Révolution française. La perspective marxiste est très présente dans La Rose de Versailles puisqu’on y voit comment le peuple graduellement prend conscience de sa condition de classe et des inégalités sociales et se soulève contre l’aristocratie pour briser les chaînes de l’oppression. Toutefois, Riyoko Ikeda essuya plusieurs refus pour publier son manga, car les éditeurs (masculins pour la plupart) considéraient que la Révolution française était un sujet trop politique et trop sérieux pour les jeunes filles plutôt friandes des histoires romantiques.
Riyoko Ikeda

Source : Riyoko Ikeda, tvropes.org
Le succès de La Rose de Versailles ne se démentit jamais. Vendu depuis sa publication à 23 millions d’exemplaires, le manga donna naissance à différentes versions allant des produits promotionnels aux livres pour enfant en passant par un film, un anime, des comédies musicales et des pièces de théâtre. La trame sonore est aussi couramment jouée dans les orchestres symphoniques et l’effigie des personnages est omniprésente dans la publicité et les médias. Mais ce manga révolutionna surtout le genre féminin shojo et une certaine conception de la féminité nipponne en délaissant les histoires sentimentales à l’eau de rose pour favoriser des thèmes plus complexes et politiques avec des personnages aux vertus combattantes qui font preuve d’héroïsme face aux épreuves et influencent le cours des événements par leur volonté et leur détermination. Bref, des superhéros féminins.
La Rose de Versailles est bien un manga féministe grâce au personnage d’Oscar de Jarjayes, une femme qui se travestit en homme. Celle-ci incarne les vertus masculines comme le courage, la bravoure, la détermination et le sens du devoir. Ses actions sont inspirées par l’honneur et un idéal de justice qui la confrontent au pouvoir royal qu’elle est censée servir. À l’opposé, son alter ego, André Grandier, serviteur de la famille Jarjayes, représente les vertus féminines : douceur et discrétion, fidélité, loyauté, dévouement absolu, esprit de sacrifice, caractère modéré qui apaise le tempérament plus impulsif d’Oscar prompt à combattre l’injustice partout où elle se trouve. De plus, la force du récit est de combiner des personnages fictifs et historiques notamment autour d’un triangle amoureux entre la reine Marie-Antoinette tombée sous le charme du courtisan suédois Axel de Fersen (tous deux historiques), dont est aussi éperdument amoureux Oscar. Ce n’est qu’à la fin, lorsque le fidèle André meurt à la suite de ses blessures qu’Oscar pleurant sur sa dépouille se rend compte que c’était l’amour de sa vie.
Oscar de Jarjayes et André Grandier

Source : Oscar and André, fictpedia Wiki
De plus, le récit accorde aux femmes une place prédominante en contraste avec les figures masculines qui occupent plutôt l’arrière-scène. Une figure incontournable demeure la comtesse du Barry, maîtresse du roi Louis XV (personnage historique) qui fait usage de son intelligence machiavélique et de ses charmes sulfureux pour conserver son influence à la cour et écarter du pouvoir la princesse Marie-Antoinette qui n’est pas encore reine, mais épouse de l’héritier du trône, le futur Louis XVI. Oscar en fait une affaire personnelle et défend bec et ongle sa protégée contre les intrigues de la comtesse du Barry. Chassée de la cour à la mort du roi, la comtesse du Barry se confie à Oscar en lui rappelant que dans ce monde d’hommes, les femmes doivent combattre avec leurs propres armes et que finalement toutes deux ont plus en commun qu’elles ne le pensent.
La comtesse du Barry

La Rose de Versailles est une œuvre époustouflante par sa recherche historique. L’historien que je suis ne peut être qu’admiratif devant les personnages historiques qui côtoient les personnages de fiction, ainsi que la reconstitution des événements qui président à la Révolution française. En effet, le récit est un fil continu dans lequel on voit Oscar servir Marie-Antoinette avec dévouement et admiration pour cette jeune reine qui montre beaucoup de courage face aux intrigues implacables de la cour. Toutefois, Oscar commence à douter en observant les mœurs dissolues de la cour, le comportement de plus en plus frivole et dépensier de la reine et surtout l’indifférence de la noblesse à l’égard de la misère du peuple. La Rose de Versailles atteint un crescendo à chaque fois qu’Oscar quitte la cour et est confronté à la réalité sociale du peuple français, à ses souffrances et à sa colère face à un horizon sans espoir. Une réalité sociale qui bouleverse son idéal de justice et l’amènera à prendre les armes avec le peuple pour s’emparer de la Bastille avant de mourir au combat pour la cause de la liberté. Ce réalisme social, notamment les rapports de classe et de pouvoir entre l’aristocratie et le peuple formidablement reconstitué, est une autre force du manga sans doute grâce aux convictions socialistes et progressistes de l’autrice.

Aujourd’hui, l’héritage de La Rose de Versailles est gigantesque et continue d'influencer la société japonaise, ne serait-ce que par le nouveau film d’animation disponible sur Netflix. Il a fait naître dans le cœur des Japonais (et surtout des Japonaises) une passion pour l’histoire française. J’en sais quelque chose, car dans mon cours d’histoire de France un cinquième des étudiants japonais choisissaient de faire une recherche sur Marie-Antoinette au point que j’en faisais une indigestion. Mais cela n’est que le caprice d’un professeur reconnaissant et sachant malgré tout qu’il peut compter en tout temps sur la littérature, la bande dessinée et le cinéma comme d’un précieux auxiliaire pour transmettre la passion de l’histoire à ses étudiants!

La Belle du Caire :
un roman balzacien égyptien
La littérature arabe est souvent mal connue des Occidentaux (à l’exception du Maghreb en partie francophone) et c’est bien dommage, car elle est d’une richesse insoupçonnée et puise son inspiration dans les racines de sa civilisation millénaire.
Littérature arabe

La Belle du Caire de Naguib Mahfouz (1911-2006) est un très beau roman égyptien publié en 1945 qui nous offre un portrait fascinant de la société cairote dans une période de bouleversement politique. L’auteur, récipiendaire du prix Nobel de littérature en 1988 et surnommé le Balzac égyptien, se fit la voix de l’Égypte profonde dépeignant une société en mutation et déchirée entre ses traditions millénaires et ses aspirations irrésistibles à la modernité. Son œuvre monumentale, étalée sur plus de six décennies a mis en scène avec délicatesse et sensibilité toutes les classes sociales sans rien cacher ni épargner personne. Son portrait très réaliste de la société égyptienne lui a valu de nombreux ennemis et il a dû faire face aux dénonciations religieuses des oulémas, la censure du pouvoir politique et même les menaces des fanatiques islamistes qui tentèrent de l’assassiner en 1994.
Naguib Mahfouz (1911-2006)

La Belle du Caire est l'histoire d'un aristocrate, Qasim bey Fahmi, qui souhaite protéger sa jeune maîtresse des regards soupçonneux. Son homme de main propose un marché à un étudiant pieux, mais miséreux, qui doit trouver de l'argent pour soigner son père malade : celui de marier la maîtresse du bey en échange d'une position avantageuse dans un ministère. Le jeune homme, qui s'appelle Mahgoub Abd el-Dayim, y voit là l'occasion de sauver sa famille de la pauvreté et de se hisser à une position d'influence au sein des sphères de pouvoir.

Source : La Bouquinerie du Liseron
Ce roman est fascinant pour deux raisons principales. La psychologie des personnages d'abord. On y découvre un jeune homme réservé, timide, même un peu timoré, qui se transforme peu à peu en un arriviste sans scrupule, arrogant et ambitieux, prêt à toutes les bassesses pour satisfaire son désir de mobilité sociale. Même de mentir et de déshonorer sa propre famille en jouant le mari modèle en échange d'un poste dans l'administration. Dans la première partie, on éprouve de la sympathie pour le jeune homme franc et honnête, déchiré par son désir d'étudier ou celui de quitter ses études pour aider son père malade. Dans la deuxième partie, on développe peu à peu une aversion pour la duplicité du personnage qui se montre toujours plus avide et ambitieux, et qui prend plaisir à jouer au faux mari en méprisant ses anciens amis et sa famille qu'il renie presque. Dans une troisième partie, on assiste à sa déchéance. À la suite d'un changement de gouvernement, Qasim bey Fahmi est limogé et entraîne dans sa chute son protégé qui perd tout. Pouvoir, influence, argent, confort et femme... En plus du déshonneur quand sa famille apprend qu'il a contracté ce mariage amoral.
L'autre élément intéressant, c'est le portrait qui est brossé de la société cairote. Une société en plein changement et en plein mouvement à la fois libéral, progressiste, cosmopolite, mais aussi consciente de son héritage historique et religieux qui guide le désir de réforme des classes moyennes naissantes de l’entre-deux-guerres. Une société en pleine ébullition nationaliste où les mouvements étudiants cherchent à lancer une révolution pour secouer le joug britannique et accéder à la laïcité, à la démocratie et à la modernité. Malgré les structures sociales figées, l'inégalité et la corruption endémique, Le Caire semble une société ouverte sur le monde et traversée par différents courants d'idées. Ce roman révèle que Le Caire était bien le phare du monde arabe qui fascinait même les puissances européennes. Mahfouz décrit une société pleine de vitalité, fière de son passé et confiante dans son avenir. Même pour les femmes de la bourgeoisie qui, grâce à leur éducation, sont au premier plan dans la vie mondaine et très active dans la culture et les arts.

Or, cette promesse d’un rendez-vous de la société égyptienne avec un destin prometteur ne s’est pas réalisée au lendemain de l’indépendance égyptienne en 1952. Elle a laissé la place à l’autoritarisme politique de dictateurs comme Nasser, El-Sadate et Moubarak qui ont, certes, été de grandes figures nationalistes qui ont marqué la conscience collective par l’affirmation de l’État égyptien notamment face à l’Occident et Israël, mais qui ont aussi détourné la révolution de son sens libéral, démocratique et progressiste pour asseoir leur domination et consolider le pouvoir d’une nouvelle classe dirigeante perpétuant les inégalités sociales au sein du reste de la population. Toutefois, l’œuvre de Naguib Mahfouz nous rappelle que les Égyptiens ont toujours eu cette capacité de puiser dans les forces vives du passé, de s’adapter à un monde changeant et d’intégrer les apports culturels des autres civilisations pour surmonter leurs épreuves comme le montre la mobilisation de la jeunesse pendant le printemps arabe en 2011 même si à nouveau les aspirations démocratiques ont été étouffées dans l’œuf par les élites conservatrices, l’armée et les mouvements ultrareligieux. C’est à ce message d’espoir que nous convie Naguib Mahfouz à travers son œuvre littéraire magistrale afin que les Égyptiens et les Égyptiennes ne voient plus leur avenir comme une fatalité et qu'ils puissent au contraire retrouver ce souffle, cette sève qui faisait de leur capitale la Ville lumière du Moyen-Orient et un pays d'avant-garde, et ce, il n'y a pas si longtemps.
Printemps arabe en Égypte (2011)

Source : Des espoirs déçus, La Presse
À Saint-Grégoire, sur les traces d'une Cadie oubliée
Cet été, de retour au Québec, j’avais l’intention de mieux connaître la région d’où vient ma famille maternelle. J’ai donc exploré le Centre-du-Québec et je fis une découverte historique insoupçonnée à Saint-Grégoire-le-Grand (Saint-Grégoire pour les intimes). Cette visite dans le Centre-du-Québec m’a rappelé qu’autour du noyau d’appartenance que constitue la langue s’agglutinent des cultures différentes qui diversifient le tissu social. C’est le cas des petites Cadies fondées au lendemain du Grand Dérangement qui formèrent un archipel acadien dans le cœur du Québec francophone et qui, loin de se fondre dans la majorité, préservèrent leur identité.
C’est par hasard en fouillant sur Internet que j’appris que Saint-Grégoire, aujourd’hui une banlieue paisible de la ville de Bécancour, hébergeait le musée acadien administré par la Société acadienne Port-Royal (SAPR). En entrant dans la ville de Saint-Grégoire, il est fascinant de se voir accueillir par des drapeaux acadiens et de constater que le nom des rues porte fièrement le patronyme acadien, ainsi que les hauts lieux de l’histoire de l’Acadie (Grand Pré, Port-Royal, Beaubassin, etc.).

Le musée constitue un petit complexe comprenant l’église Saint-Grégoire-le-Grand, un moulin qui a fêté son bicentenaire et un couvent construit en 1912. C’est dans ce couvent que le visiteur est convié à découvrir l’histoire des Acadiens du Centre-du-Québec. La première salle est dédiée aux Sœurs de l’Assomption venue directement de l’Acadie pour enseigner aux enfants de Saint-Grégoire dès 1853. Toutefois, l’attrait principal du musée est la grande salle sur l’histoire de la petite Cadie de Saint-Grégoire.

On y apprend que pour avoir refusé de prêter serment au conquérant britannique, les Acadiens ont été déportés en 1755 au cours d’une vaste opération militaire de purification ethnique. Toutefois, entre 3000 et 4000 d’entre eux (sur une population de 13 000 âmes) réussirent à s’enfuir dans les bois et à rejoindre la vallée du Saint-Laurent qui était à ce moment-là encore un territoire français. Après la Conquête de la Nouvelle-France, les Acadiens furent autorisés à rester, mais ils craignaient toujours les représailles des Britanniques. Ils choisirent donc de s’installer dans des endroits reculés comme Saint-Grégoire où ils pourraient refaire leur vie. On retrouve ainsi beaucoup d’Acadiens qui se réfugièrent au nord de Montréal dans la région de Lanaudière. Isolés de la population canadienne-française déjà installée dans la vallée du Saint-Laurent, les Acadiens préservèrent leur culture et leurs traditions. À chaque 15 août, ces petites Cadies (au nombre de treize) vibrent au rythme de la fierté acadienne en fêtant leur fête nationale, le Tintamarre.


Source : Nouvelle Acadie

Source : Les tambours du patrimoine
L’autre grand attrait acadien est l’église Saint-Grégoire-le-Grand construite de 1803 à 1806, puis agrandie entre 1850 et 1855, grâce aux sacrifices de ses paroissiens qui, on s’en doute, étaient très démunis après avoir survécu au Grand Dérangement. L’aspect extérieur impressionne par sa majesté, mais à ma grande surprise l’intérieur possède un caractère sobre et dépouillé qui tranche avec les autres églises catholiques du Québec, dont le décor est somptueux et surchargé de richesse et d’ornements. Est-ce que cette église témoigne des tourments subis par les familles acadiennes qui avaient trouvé refuge dans le pays de Saint-Grégoire et qui souhaitaient un lieu de culte qui respire la paix et la sérénité? Peu importe leurs intentions, le visiteur ne peut être que touché par la beauté des lieux et la simplicité qui y règne.

Source : Bécancour (Saint-Grégoire)

Aujourd’hui, plus de 1,2 million de Québécois descendent des Acadiens. Une population qui surpasse les Acadiens des Maritimes. De plus, la contribution génétique des Acadiens à la population régionale atteint 86 % aux Îles-de-la-Madeleine, 27 % en Gaspésie, 14 % sur la Côte-Nord et entre 6 et 8 % dans le Centre-du-Québec, Lanaudière, la Mauricie et le Bas-Saint-Laurent.

Cette histoire me fait penser au Manitoba français qui a été lui aussi le résultat de plusieurs apports culturels francophones comme les Canadiens français, les Autochtones, les Métis, les Franco-Américains revenus d’exil aux États-Unis, les Français et les Belges. Un processus de brassage culturel qui se poursuit toujours avec l’arrivée de francophones en provenance du Maghreb, de l’Afrique subsaharienne, des Antilles, du Proche-Orient et du Vietnam. Preuve que la langue est parfois le buisson qui cache une forêt luxuriante. C’est la diversité des apports migratoires qui façonne et refaçonne au fil des générations l’identité culturelle d’une collectivité. Heureusement, le musée de la Société acadienne Port-Royal à Saint-Grégoire est là pour nous le rappeler, alors que le temps efface parfois le chemin parcouru par nos ancêtres au sein de la mémoire et de la culture collectives.
L’attentat de Yasmina Khadra :
expliquer la poudrière du Moyen-Orient par le roman
À l’heure actuelle, un cessez-le-feu entre le Hamas et les forces armées israéliennes semble sur le point d’être signé mettant fin à la guerre terrifiante dans la bande de Gaza que plusieurs considèrent comme un génocide perpétré par l’État hébreu. Or, à distance, ce conflit peut échapper à la compréhension du plus grand nombre, alors que s’enchevêtrent les facteurs historiques, territoriaux, politiques, stratégiques, économiques, culturels et sociaux. La seule certitude est que l’on est témoin d’une guerre totale entre deux peuples, les Israéliens et les Palestiniens, qui se vouent une haine meurtrière et se disputent dans une violence implacable la même terre et ce, depuis 75 ans. Pour mieux comprendre cette guerre qui semble sans issue, je convie le lecteur à lire non pas un traité d’histoire ou de science politique écrit par un spécialiste de grande renommée, mais un roman et sans doute le meilleur sur la question. Je parle bien sûr de L’attentat de Yasmina Khadra.

Source : fnac.com
Ce livre porte sur un groupe peu connu : les Arabes israéliens ou les Arabes citoyens d’Israël. En effet, le conflit israélo-palestinien est trop souvent résumé à une guerre entre les Juifs d’Israël, d’une part et les Palestiniens, d’autre part, qui habitent les territoires occupés de la bande de Gaza et de la Cisjordanie. Or, en théorie, dans le territoire d’Israël, 2 millions d’Arabes (chrétiens et musulmans) possèdent la citoyenneté israélienne bien qu’ils soient sujets à diverses formes de discrimination et souffrent d’une précarité économique plus grande que leurs concitoyens juifs. Il reste qu’au cours des dernières décennies, grâce à la généralisation de l’éducation et une meilleure répartition de la richesse au sein de la société israélienne, on assiste parmi les Arabes citoyens d’Israël à la formation de classes moyennes et même dans une faible proportion de certaines grandes fortunes. Le héros du roman L’attentat fait partie de cette communauté qui représente 20 % de la population israélienne.

Source : Arabes israéliens, Wikipédia
L’attentat raconte l'histoire d'un médecin palestinien, Amine Jaafari, qui a réussi avec sa femme, palestinienne aussi, à bien intégrer la société israélienne où il bénéficie de la reconnaissance de ses pairs et d'un statut social envié. Son univers s'écroule lorsqu'il apprend que sa femme a mené un attentat suicide où elle a perdu la vie et causé la mort de plusieurs autres personnes. Il devient alors un véritable paria, alors qu’aux yeux de ses concitoyens israéliens il représentait un modèle d’intégration. Il perd temporairement son emploi, ses amis et collègues israéliens refusent de lui parler et il est harcelé par la police qui considère avoir sous la main un dangereux criminel. Incapable de comprendre les motivations de sa femme, qu'il croyait bien connaître, il traverse la zone palestinienne des territoires occupés pour découvrir ce qui a pu amener cette dernière à commettre un tel geste insensé. Dans sa quête de la vérité, il retracera le fil des événements et il y découvrira un conflit qu'il avait oublié dans son ascension sociale et qu'il avait voulu ignorer...
Ce roman fait partie d’une trilogie avec Les hirondelles de Kaboul et Les sirènes de Bagdad qui vise à fournir une explication par le roman, selon les propos de l'auteur, au mur d'incompréhension qui se dresse entre l'Orient et l'Occident. À mon avis, il nous montre aussi avec brio comment la radicalisation politique et religieuse est vécue de l'intérieur et comment elle happe comme un tourbillon des individus et les broie. L'attentat est selon moi le meilleur livre de Yasmina Khadra qui réussit à créer une tension tout au long de l'intrigue et qui rend le roman captivant. De plus, l'auteur nous offre une boîte à outils pour mieux cerner les contradictions de ce conflit qui déchire le Moyen-Orient et nous éviter ainsi de tomber dans le piège des stéréotypes culturels et des déterminismes sociaux.
La force du roman L’attentat réside dans le personnage principal qui incarne à la fois une dualité politique et culturelle en tant qu’Arabe citoyen israélien. Ce personnage peut d’autant plus facilement traverser les frontières du conflit israélo-palestinien et témoigner de la souffrance, de la colère et du ressentiment de chacun des belligérants entraînés malgré eux dans une spirale de violence qui perpétue la volonté de revanche à chaque génération. Un phénomène que connaît bien l’auteur de son vrai nom Mohammed Moulessehoul qui, dès l’âge de neuf ans, a été envoyé par son père à l’académie militaire pour devenir officier de l’État algérien. C’est au cours de ses vingt-cinq ans de service militaire qu’il a entrepris une carrière d’écrivain dans la clandestinité en empruntant comme nom de plume les deux prénoms de son épouse (Yasmina et Khadra) en hommage au soutien indéfectible de celle-ci qui a toujours encouragé sa vocation littéraire, mais aussi pour se solidariser avec la cause de l’émancipation des femmes algériennes.

Source : Entretien Yasmina Khadra entre résistances et insubordinations, kapitalis.com
L’attentat fut le début d’une longue histoire d’amour avec l’œuvre de Yasmina Khadra qui connut sa consécration lors d’un festival de littérature, tenu dans un café, à Chengdu, dans le Sichuan, en Chine, où j’ai eu l’honneur, mais surtout le bonheur, d’assister à une conférence de cet auteur. Jamais de toute ma vie, j’aurais cru possible de rencontrer Yasmina Khadra dans un café à Chengdu. Preuve que le monde est vraiment minuscule. Toutefois, ma plus grande joie fut de transmettre ma passion à une étudiante de 3e année qui rédigea son mémoire de maîtrise sur un roman de Yasmina Khadra portant sur la tragédie franco-algérienne, Ce que le jour doit à la nuit. Dans les universités chinoises, les professeurs n’ont d’yeux que pour les œuvres classiques françaises et considèrent trop souvent, et surtout malheureusement, que la littérature francophone se borne à celle de l’Hexagone. À force d’insistance, mon étudiante a réussi à obtenir la permission d’étudier ce roman algérien que j’avais fait lire en classe. Merci Wang Dan pour ta confiance! Avec toute ma gratitude!

Source : Ce que j’en lis
Pour ceux qui ont adoré le roman L'attentat, je suggère la bande dessinée qui est très fidèle à l'œuvre et qui montre bien la complexité du conflit israélo-palestinien et la position particulière des Arabes israéliens (les Arabes vivant en Israël et non pas dans les territoires occupés). Bonne lecture!

Source : L’attentat, planetebd.com
Voyage entre historiens au cœur du Manitoba français
Partie 1 – La vallée de la rivière Rouge
Je dois avouer à ma grande gêne qu’après plus de deux ans passés au Manitoba, je n’avais jamais fait d’excursions à l’extérieur du grand Winnipeg, sauf une fois à Gimli (un voyage qui mériterait aussi une chronique). Cet automne, j’ai décidé de remédier à cette importante lacune en partant dans une expédition d’une journée pour explorer la vallée de la rivière Rouge. Pour remplir cette mission, j’ai recruté nul autre qu’Yves Frenette, détenteur à l’Université de Saint-Boniface de la Chaire de recherche sur les migrations, les circulations et les communautés francophones, pour me servir de guide touristique et historique dans les méandres de cet archipel que constitue le Manitoba rural francophone. Pour ce faire, nous avons adopté l’approche de l’histoire sociale qui consiste à suivre les traces des acteurs du passé pour mieux comprendre leur expérience.


Notre première destination est Saint-Norbert, aujourd’hui une banlieue de Winnipeg avec son fameux marché public où l’on vend des produits du terroir et de l’artisanat local. Si la figure de Louis Riel demeure centrale et incontournable à Saint-Boniface, Saint-Norbert est le royaume du curé Ritchot à qui les habitants des différents villages environnants vouent presque un culte. En effet, tout rappelle sa présence : son église, le nom des rues, les monuments, les murales sur les bâtiments. Il est bien connu pour avoir pris fait et cause pour ses paroissiens métis. Il a été l’un des délégués nommés par le gouvernement provisoire dirigé par Louis Riel pour négocier avec Ottawa la création de la province du Manitoba, mais aussi la reconnaissance des titres de propriété pour les Métis et les garanties confessionnelles et linguistiques au sein du système scolaire. Ce qui est moins connu, c’est qu’il acheta lui-même les lots des Métis, dont un certain nombre partait s’établir plus à l’ouest, pour les distribuer à des Canadiens français.

Source : Collection personnelle
L’un des attraits les plus intéressants des environs est le monastère Notre-Dame-des-Prairies des pères trappistes, invités en 1892 par le curé Ritchot et Mgr Taché, archevêque de Saint-Boniface, à s’établir à Saint-Norbert. Le monastère possédait des étables, des écuries, une fromagerie, un rucher, une scierie et une conserverie. Les trappistes fuirent en 1978 l’étalement urbain de Winnipeg et ses banlieues qui menaçait leur vie contemplative puis en 1983 le monastère brûla. Aujourd’hui, il ne reste que des ruines qui attirent les futurs mariés qui souhaitent immortaliser leur union par une photographie devant ce vénérable bâtiment patrimonial. Ce lieu abandonné, mais tout de même fréquenté par les curieux, témoigne que le clergé n’avait pas qu’une mission religieuse. Il jouait aussi un rôle de promoteur économique et social dans le développement de la région. Le presbytère, quant à lui, est bien préservé et la terrasse est ouverte au public pour des événements spéciaux ou des réceptions.

Source : Collection personnelle
L’étape suivante révèle la diversité sociale et culturelle du peuplement francophone dans les Prairies. La crainte de la minorisation des francophones face à une immigration anglophone amène le clergé catholique – et canadien-français – à vouloir occuper le territoire, tout particulièrement dans les zones où les franco-catholiques sont déjà présents. C’est ainsi que le clergé canadien-français invita en 1876 des Franco-Américains exilés en Nouvelle-Angleterre à refaire leur vie dans le village de Saint-Jean-Baptiste habité par quelques familles métisses qui furent chargées d’accueillir les migrants et les familiariser avec leur nouveau milieu. Une statue trône au milieu du village qui représente un vieillard métis apprenant la lecture à un enfant canadien-français. La statue célèbre la rencontre des Métis et des Canadiens français dans ce village, mais est peut-être plus empreinte de symbolisme que de réalité. Car comme le rappelle le professeur Frenette, les relations entre les deux groupes n’ont pas toujours été harmonieuses et ont suscité parfois des tensions ou des malentendus.

Source : Collection personnelle
En marchant sur le bord de l’autoroute, je cherchais désespérément le soleil pour prendre une photo de l’immensité des Prairies qui se découvrait à mes pieds. Je ne pouvais m’empêcher de penser au courage de tous ces francophones du Québec, des États-Unis, de France, de Suisse ou de Belgique qui partirent de très loin pour plonger dans l’inconnu. Pour la plupart, le jeu en valait la chandelle et l’aisance, sinon la prospérité, fut au rendez-vous après les premières années. Ce faisant, ils ont assuré une présence francophone dans la province qui a survécu à l’épreuve du temps. Certes, ce n’était pas le glorieux projet national rêvé par les élites du Canada français à la fin du 19e siècle d’un Manitoba entièrement français et catholique, mais à défaut de réaliser l’utopie des apôtres de la Survivance, cette présence franco-manitobaine a laissé son empreinte dans la région en marquant l’histoire et en façonnant le territoire. Elle nous rappelle aussi que l’expérience francophone en Amérique est faite de rêves, d’espoirs, de ténacité, mais aussi d’une grande fragilité.

Source : Collection personnelle
Voyage entre historiens au cœur du Manitoba français
Partie 2 – La montagne Pembina
Cet article reprend le précédent qui racontait mon périple dans la vallée de la rivière Rouge avec mon collègue historien, détenteur de la Chaire de recherche à l’Université Saint-Boniface sur les migrations, les circulations et les communautés francophones, Yves Frenette. Dans l’avant-midi, nous avions visité la vallée de la rivière Rouge peuplée, entre autres, par les Métis, puis par des Canadiens français venus du Québec et des États-Unis. Après un bon repas en pays mennonite à Winkler pour déguster un délicieux pierogi, nous continuâmes notre route à la montagne Pembina. Je tiens à ramener à la raison ceux qui en lisant ces lignes se mettent déjà à rêver de pratiquer l’escalade en montagne au cœur des Prairies. Il est vrai que sur la route en direction de Notre-Dame-de-Lourdes le chemin plat se transforme en pente abrupte, mais l’euphorie est de courte durée, car la nature des plaines manitobaines reprend implacablement ses droits et la montée, source de tant d’espoirs, laisse rapidement entrevoir un plateau surnommé la montagne Pembina.

Source : https://macap.ca/regions/

Source : Collection personnelle
Si Saint-Norbert était le royaume de l’abbé Ritchot, Notre-Dame-de-Lourdes était celle de Dom Benoît. Missionnaire français de la Congrégation des chanoines de l’Immaculée-Conception, Dom Benoît avait la réputation de ne faire aucun compromis avec ce qu’il considérait comme les « erreurs du monde moderne » telles que la raison, le libéralisme, le modernisme et la sécularisation. Il vit dans les communautés du Canada français, notamment les Prairies, la vraie France catholique attachée à ses traditions terriennes et préservée de l’hérésie laïciste dans laquelle la IIIᵉ République avait sombré. En 1891, il fonda la paroisse de Notre-Dame-de-Lourdes et fit venir de nombreux colons de France, de Belgique, de Suisse auxquels s’ajoutèrent des Canadiens français, mais aussi des Polonais et des Ukrainiens. Une visite du cimetière et un bref regard posé sur les patronymes sculptés sur les tombes suffisent à rappeler la diversité culturelle francophone qui régnait à Notre-Dame-de-Lourdes.

Source : Collection personnelle
Dom Benoît a laissé une empreinte durable à Notre-Dame-de-Lourdes comme le révèle sa statue qui trône à l’entrée du cimetière. Il ne faut pas s’y tromper. Même si la statue de Dom Benoît avec ses lunettes rondes ressemble vaguement au Mahatma Gandhi, le personnage était plutôt reconnu pour son intransigeance et son austérité, à un tel point qu’il se fit réprimander plusieurs fois par l’archevêque de Saint-Boniface, Mgr Langevin, qui n’était pourtant pas réputé pour être très conciliant. C’est au nom de cette intransigeance que Dom Benoît quitta sa paroisse en 1910 et retourna en Europe où il mourut cinq ans plus tard dans son pays natal – le Jura – refusant de voir l’ordre auquel il appartenait se réformer de manière plus libérale.¹

Source : Collection personnelle
Pourtant, l’ombrageux Dom Benoît savait montrer ses talents de médiateur quand c’était nécessaire. Lorsque le presbytère fut construit, les ouvriers suisses choisirent de célébrer de la manière la plus chauvine possible; c’est-à-dire en hissant le drapeau helvétique au sommet du bâtiment. Les paroissiens français y virent à la fois un outrage et une injure et menacèrent de rameuter tous leurs compatriotes des environs pour prendre d’assaut le presbytère et y faire flotter le tricolore. Comprenant que sa paroisse risquait d’être embrasée par les querelles de drapeau, le sage Dom Benoît coupa l’herbe sous le pied des mécontents en arborant le drapeau du Sacré-Cœur au sommet du presbytère auquel tout catholique qui se respecte ne peut que se rallier.

Toutefois, le ministère de Dom Benoît ne faisait pas que des heureux notamment des Français qui, bien que catholiques pratiquants, rejetaient le contrôle du clergé. Nombre d’entre eux s’installèrent dans le village de Saint-Claude fondé en 1892 et réclamèrent même une école non confessionnelle dirigée par des laïcs. Les racines françaises sont encore bien vivantes à Saint-Claude comme l’énorme pipe qui rappelle la principale industrie du village dont sont originaires les colons français et qui porte le même nom. Une tradition artisanale qui ne s’est pas perpétuée, car les habitants de Saint-Claude surtout originaires du Jura se sont plutôt tournés vers la production laitière. Toutefois, l’aspect le plus intéressant qui révèle bien le sentiment patriotique des pionniers de Saint-Claude est le monument aux combattants qui honorent la participation des soldats belges, français et canadiens-français au premier conflit mondial. Érigé en 1921, ce monument montre le buste du Maréchal Foch qui conduisit la France à la victoire avec de chaque côté deux soldats debout, l’un Canadien et l’autre Français. Plus tard, les noms des Saint-Claudiens morts pendant la Seconde Guerre mondiale furent ajoutés. Conçu par un artiste belge des environs, il représente en tous points les monuments aux morts érigés au lendemain de la Première Guerre mondiale dans chacun des villages et villes de France meurtris par les ravages de la Grande Guerre.


Source : Collection personnelle
Source : Collection personnelle
Enfin, dernière destination de cette chronique, Cardinal. Lors de notre périple, nous avons été témoins de communautés enracinées dans le territoire depuis plus d’un siècle, tandis que d’autres se sont évanouies dans la nuit des temps. C’est le cas de Cardinal. Pour arriver dans ce village, il faut emprunter une route de terre afin de visiter tout ce qui reste de la localité : une charmante chapelle cachée derrière des arbres. L’aventure de Cardinal, qui faisait partie de la paroisse Notre-Dame-de-Lourdes, débute par l’acquisition d’une terre par le défricheur Philippe Cardinal et son épouse en 1888. Le village prend son essor deux décennies plus tard avec la construction du chemin de fer à proximité. En plus d’une gare, le village possédait en 1908 une quincaillerie, un hôtel, un restaurant, un bureau de poste, quatre magasins généraux et même une équipe de baseball! Plus tard, il y aura une école et la chapelle Sainte-Thérèse sera érigée. Toutefois, le village décline avec la fermeture du chemin de fer et de la gare, à la suite d’un nouveau tracé ferroviaire; la chapelle est fermée en 1960. Seul le garage Holland subsiste jusqu’aux années 1980. À plusieurs reprises, les habitants de Cardinal réclamèrent d’être constitués en paroisse, mais ils essuyèrent un refus de la part de l’archevêque. Cette volonté de faire bande à part s’expliquerait en partie par la rivalité entre les Canadiens français de Cardinal et Notre-Dame-de-Lourdes peuplée surtout de Français et de Suisses².
L’histoire du Manitoba français est fascinante. Elle nous montre que la communauté franco-manitobaine s’est constituée de plusieurs vagues de migrants qui ont apporté leur contribution à la confection du Manitoba français et qui constitue une courtepointe sociale et culturelle. Une courtepointe qui se poursuit encore aujourd’hui avec l’arrivée d’immigrants, d’étudiants et de travailleurs originaires d’Haïti, de France, de Belgique, de la Suisse, du Maghreb et de l’Afrique subsaharienne. À ce titre, les débats sur la diversité culturelle n’ont peut-être rien de nouveau pour les Franco-manitobains, mais constituent au contraire la trame de leur histoire.

Source : Collection personnelle
Références
¹ Dom Paul Benoit, District of Canada, Society of Saint Pius X
² Cardinal, Manitoba, Centre du patrimoine. Consulté le 9 novembre 2025.
