
Originaire de Kabylie et nouvel arrivant au Manitoba, Aïssa Aïnas exprime avec sensibilité et humour son expérience d’immigration. Il raconte les premiers chocs culturels, les petites victoires du quotidien et ses réflexions sur la société d’accueil. Entre étonnement, adaptation et nostalgie, cette chronique authentique nous invite à voir le Manitoba à travers les yeux d’un nouvel arrivant.
TABLE DES MATIÈRES
Découverte de la terre d’accueil
Entre le paradis et l'enfer... des moustiques!
Toute personne a droit au travail
Deux continents, une même brûlure
Kabyle de cœur, Canadien par choix
Un dimanche après-midi au parc Provencher...
Un dimanche après-midi... (suite)
Un dimanche après-midi... (suite et fin)
Les Algériens du Manitoba s’organisent
Découverte de la terre d’accueil
« Félicitations, Monsieur, Madame, vous êtes officiellement
résidents permanents, bienvenus au Canada »…
La messe est dite. Le son du tampon sur nos confirmations de résidence permanente sonna le glas de plusieurs semaines d’anxiété; on y est. Le train de la nouvelle vie démarre. Mes yeux brillaient, j’étais tout sourire; je voulais sur le coup raconter mon parcours à l’agent d’immigration et lui dire à quel point j’étais heureux d’être ici et d’en être arrivé là, mais le bonhomme aux cheveux longs était inabordable, implacable. Normal : il représentait l’autorité. Son poste doit lui en avoir fait voir des vertes et des pas mûres, il doit être méfiant et il doit avoir reçu des directives. Je l’ai compris. Son rictus ferme en était un de circonstance! Dans mon pays natal, tout le monde sait que les Canadiens sont gentils…
J’ai fait mes adieux à Nna Djohar, une vieille femme que son fils m’a confiée à l’aéroport d’Alger afin de l’accompagner jusqu’à l’aéroport Trudeau où son autre fils nous attendait. Elle était analphabète et ne comprenait que ma langue maternelle, qui était aussi la sienne (son prénom est Djohar, mais chez moi on ne s’adresse jamais à une personne plus âgée que soi directement par son prénom; on le précédait du déterminant Nna pour une femme et Dda pour un homme, par respect). En partant, elle implora à haute voix les saints patrons du Canada de nous protéger moi et ma famille, en reconnaissance du service rendu. Une rapide recherche sur Internet me fit connaître Saint-Joseph et Saint-Jean-Baptiste!


Mon premier geste en tant que résident permanent fut, bizarrement, d’aller dans les toilettes de l’aéroport. Je n’avais en effet aucun besoin pressant. Moi-même, je ne comprenais pas. C’est peut-être mon cerveau reptilien qui m’imposait un marquage de territoire! L’espace était énorme; il suffirait pour un studio sous d’autres cieux! La chasse d’eau évacuait d’abord avant de se remplir! Elle évacuait avec un bruit assourdissant qui me rappela celui que fait l’air aspirant tout quand la porte d’un avion s’ouvre dans les films! Il y avait des rouleaux de papier pour s’essuyer, mais je n’ai pas envie de poursuivre ce sujet ici.
À la sortie de l’aéroport et de sa climatisation, j’ai trouvé un air très chaud et un taux d’humidité terrible. Le ciel était nuageux et un orage éclata avant notre arrivée à la maison; jamais je n’ai entendu du tonnerre retentir aussi fort. La température baissa aussitôt et j’ai sombré dans le sommeil qu’impose le décalage horaire. Il était une heure du matin dans mon cerveau, sept heures du soir à Montréal! Je me suis réveillé à une heure du matin, car mon horloge biologique affichait sept heures, l’heure de mon réveil habituel. Je ne savais pas quoi faire (Ne surtout pas prendre un café!). Tous les immigrants que j’ai rencontrés ici ont vécu la même chose.


Mes premiers jours à Montréal furent mémorables : tout était nouveau! Des écureuils aux terrains de tennis bleus, aux parcs pour enfants qui essaimaient partout au grand bonheur des miens, au nombre incroyable de personnes qui font du sport dans les parcs, au nombre incroyable de gens tatoués, aux autoroutes qui bifurquent vers la gauche, aux camions géants semblables à celui de l’émission C’est pas sorcier, aux édifices en rang d’oignon où on laisse (exprès?) les lumières allumées la nuit au grand bonheur des yeux qui les regardent à partir du Mont-Royal, à la taille surdimensionnée des yaourts et des roues de vélos…

Mêmes constats à Saint-Boniface à mon arrivée dix jours plus tard. Sans la fanfare, les avions qui passent près de nos têtes toutes les trois minutes et les immeubles qui, finalement et une fois l’éblouissement passé, ne servent à rien au nouveau résident!
C’était houleux!
Saint-Boniface est beaucoup plus calme!
Et donc beaucoup plus propice à élever ses enfants et vivre dans la paix nécessaire à l’épanouissement quand on a coupé le cordon d’avec la mère-patrie.
Quand on marchait dans la rue, on n’entendait que les corbeaux!
Ça, c’était en été. En hiver, même les corbeaux se taisent la plupart du temps.
Où sont les gens? Où vont-ils?
Je reviendrai vers ce constat dans un prochain texte et j’ajouterai juste une chose : Saint-Boniface (puisque c’est là que j’habite) est une fourmilière. D’apparence calme, ce quartier abrite la vie dans ce qu’elle a de plus actif, de plus joyeux, et de plus diversifié.
Le Manitoba est une province qu’on aime à mesure qu’elle nous donne, qu’elle nous comble, qu’elle nous surprend. On l’aime à mesure qu’on y reste, qu’on s’y sédentarise. Beaucoup de gens me l’ont dit. Je citerai Laura (52 ans à Winnipeg), Mustapha (17 ans), Monique (28 ans), Manseerat (13 ans)…
Quand je dis qu’elle nous donne et qu’elle nous comble, je ne parle aucunement d’aides financières! Je parle de choses beaucoup plus durables. Je parle de joie de vivre, de quiétude, de garantie de vie de famille, de sourires affichés même à -43 ᵒC! Cherif Kheddam, un célèbre poète compositeur kabyle a dit dans une de ses merveilles :
Si notre seul souci est notre pain quotidien,
Nous ne valons pas mieux que les bêtes qui, elles, mangent aussi à satiété…
En voilà un bel argument à opposer aux fous furieux qui font dans la réification tous azimuts et croient que les nations ne sont que des marchés, les peuples des consommateurs, et les frontières seulement économiques!
Bon février à tous les Manitobains.
On se verra au Festival du Voyageur!
La dimension spirituelle
La cathédrale de Saint-Boniface est un endroit incontournable et un passage obligatoire pour tout visiteur ou nouvel arrivant à Winnipeg. C’est un endroit mythique qui ne désemplit jamais. Sa valeur et sa symbolique chez les habitants sont également grandes, je l’ai compris au grand nombre de mariages qui y sont célébrés et à la présence quasi quotidienne de nouvelles mariées qui viennent s’y prendre en photo dans leurs belles robes.

Étant curieux comme une belette quand il s’agit de comprendre la foi et la spiritualité de mes semblables (je suis en train de lire Le mystère des cathédrales de Fulcanelli), la cathédrale de Saint-Boniface était l’un des premiers endroits que j’ai visités. Bon, j’avais prévu de la visiter en priorité plus d’un an avant mon arrivée, quand je découvris l’histoire glorieuse du père fondateur du Manitoba, Louis Riel, et que j’appris qu’il était enterré non loin.
C’est donc en homme reconnaissant et admirateur que j’ai déposé une fleur sur sa tombe et que j’y ai médité un moment. L’endroit était magnifique. Aussi vert que le Paradis. Le ciel était d’un bleu indescriptible qu’aucun nuage blanc ne vint maculer! Un vent léger soufflait faisant jouir les feuilles des arbres alentour, et amenant une fraîcheur estivale nunavutoise! Deux écureuils jouaient à cache-cache en tournant autour du tronc d’un arbre tout en ayant un œil vif sur mon regard émerveillé.

La tombe était là, à côté des autres dans ce cimetière, pierre tombale faite de marbre couleur marron, modeste somme toute quand on pense aux panthéons que d’autres nations construisent à leurs héros.
Je suis resté coi. Je méditais.
Je pensais à la bravoure de cet homme, aux idéaux qu’il a défendus. Je pensais à mon peuple que des envahisseurs venus de l’Orient ont voulu aliéner, annihiler, acculturer, je pensais à nos héros qui se sont battus leurs vies durant pour nos droits, nous qui sommes devenus minorité, pour que vive notre identité et notre culture, je pensais à la façon dont eux aussi ont été trahis quand soudain : « ding dong »…
Mon cœur a failli s’arrêter! Je ne m’attendais pas à un son de cloche. Et il n’y en avait pas qu’une seule! J’avais déjà entendu ça à Montréal, mais juste après une procession funèbre était sortie de l’église et je compris que c’était un son de cloches de circonstance!
J’étais tellement obnubilé par l’idée de l’Occident laïc véhiculé par les médias français (les seuls d’Occident accessibles dans mon pays d’origine) et par leur conception idéologisée de la laïcité, que je ne m’attendais pas à une telle présence du religieux dans la vie de la société. Je le notais à mesure que je visitais la ville et fréquentais les gens. Il y a une croix géante qui s’illumine la nuit au-dessus de l’hôpital de Saint-Boniface! Il y a une église qui sonne ses cloches trois fois par jour (6 h, midi, 18 h) dans presque tous les quartiers.
Et ça me fait plaisir!

Élever ses enfants dans une société qui a une dimension spirituelle est une garantie de conduite dans le bon chemin, loin des perversions du monde positiviste, réificateur et profondément inhumain.
Élever ses enfants dans une société régie par une laïcité adaptée et non idéologisée est un idéal pour moi qui sais d’expérience les effets terribles du fait religieux lorsqu’il embrigade les esprits et les incarcère dans les « clôtures dogmatiques » (Concept de feu Mohammed Arkoun).
Je veux transmettre la religion que je veux à mes enfants, mais je ne tiens pas à ce qu’elle leur soit enseignée à l’école. Je veux en faire des citoyens croyants et non des croyants-militants! Et ça bien entendu si à l’âge adulte ils décident de suivre ce chemin.
Je veux qu’ils aient ce choix et qu’ils aient les moyens intellectuels pour faire le bon choix.
Je veux leur transmettre ma foi, celle de mes ancêtres, ce que Karim Akouche appelle « La religion de ma mère ». Ses enseignements, ses valeurs, son intelligence et sa spiritualité.
Le ramadan fait partie de ce legs spirituel.
J’ai fait mon premier carême à l’âge de 8 ans, un seul jour, le 27ᵉ (les adultes jeûnent un mois complet). À l’appel du muezzin au moment du coucher du soleil qui signifie le moment de la rupture du jeûne, ma mère m’a fait monter sur notre toit en tuile, vêtu du burnous traditionnel que portait feu mon grand-père, un verre de petit-lait et des dattes à la main! Ce fut la fête à la maison; le petit garçon est devenu un homme! La deuxième fois que ça se disait et se confirmait était le jour où j’ai fait mon premier marché hebdomadaire et où j’ai acheté de la viande!
C’est comme ça nos traditions.

Le ramadan est, dans ma famille et dans toutes les familles qui partagent ma tradition dans nos pays d’origine et au Canada (donc!), un magnifique carrefour où se croisent la tradition des aïeux, les souvenirs de l’enfance et la spiritualité. C’est un mois où l’on aide son esprit à vaincre, pour une fois, son confort individuel! Voilà en résumé.
S’abstenir de boire, de manger, de jurer, de médire ou de commettre quelque acte que ce soit qui puisse entraver le lien avec la Transcendance, et ce du lever du jour jusqu’au coucher du soleil est un magnifique exercice, volontaire et individuel (je mets mille traits sur ces deux mots) qui ne peut faire l’objet d’aucune ostentation.
Entre le paradis et l'enfer... des moustiques!
La seule différence qui existe entre le paradis eschatologique et le Manitoba l’été, c’est que le Manitoba en été ça existe vraiment!
La messe est dite!
Après tant de mois d’attente, de stress, de bureaucratie et de préparation acharnée pour la nouvelle vie, Saint-Boniface nous offre le repos du guerrier. On a juste envie de lâcher prise, de faire le vide dans sa tête, de « poser ses bagages » au propre et au figuré, bref, de vivre.
D’enfin vivre!
Et le Manitoba nous en donne les moyens.
Des fleurs, des oiseaux, un air pur, de la fraîcheur, de l'eau pure dans la rivière Rouge, l’Assiniboine et tous les cours d’eau que j’ai pu voir, du calme, du silence, des écureuils, des lièvres. C'est la définition que ma foi donne du Paradis.




J’ai envie de vous parler aussi des beautés qui se promènent et se font le plein de vitamine D, mais ça ne sera pas très catholique et puis ma bourgeoise lira fatalement ce texte et je ne veux pas de problèmes.
Le vert est partout, tellement présent et imposant que la ville punirait les habitants qui ne « désherbent » pas leurs allées. J’ai souvenir d’une maison inhabitée sur la rue Ritchot (ou Langevin, je suis confus) et dont l’herbe n’a donc pas été taillée pendant des semaines. Ce fut une jungle! Le trottoir pour piéton était presque fermé, car cerné de part et d’autre par de longues herbes à fleurs certes belles. Il y avait là des insectes de la région équatoriale (!!); des coccinelles, des libellules, des papillons qui font peur, des moustiques…
Ah les moustiques!
Ô, mon Dieu, les moustiques!
Le serpent dans ce Paradis.
Ma vie à Saint-Boniface en été a changé le jour où j’ai découvert qu’il existait des vaporisateurs antimoustiques très efficaces et pas chers. Avant, que vous dire? Nos corps étaient si boutonneux qu’on dirait le tableau de bord de l’Airbus A321 XLR, le dernier-né de la compagnie!
Ah les démangeaisons!
On s’arrachait la peau.
Fort heureusement, les fenêtres des maisons sont toutes munies de filets antimoustiques qui ne laissent passer aucun insecte.
Nos nuits étaient paisibles.
Enfin, les nuits, plutôt ce qu’il en reste! Comment convaincre ses enfants qu’il est l’heure d’aller se coucher lorsqu’ils voient le soleil dehors?
Moi ça m’arrangeait, des journées longues signifiaient plus de tâches accomplies et j’ai dit un jour qu’il est « dommage qu’on soit obligés de dormir ».
J’y reviendrai.
* * *
C’est lors de ma première nuit au Manitoba que j’ai vraiment saisi la proximité de l’Arctique, et une deuxième fois en cette fin janvier où j’ai vu dans le ciel pour la première fois de ma vie un arc-en-ciel en forme de cercle parfait avec le soleil au milieu et son reflet du côté droit et gauche, nous faisant voir trois soleils!
J’étais à pied à côté du CDEM sur la rue des Meurons quand j’ai vu ça. Un passant ayant aussi les yeux au ciel et voyant qu’on se partageait cette curiosité m’interpella et me dit : « C’est la fin du monde! ».
Non, mais calme-toi Momo. Même si ce monde-là arrive à son terme, Elon Musk dépense des milliards pour nous en offrir un autre sur Mars! Il dit vouloir mobiliser 1 000 vaisseaux spatiaux pour bâtir une civilisation prospère sur la planète rouge.
Ne parlons pas de malheur.
Revenons aux beautés.
Dans plusieurs de ses conférences et interventions, l’écrivain franco-algérien Kamel Daoud, lauréat du prix Goncourt 2024, avait l’habitude de dire : « Lorsque je vois les femmes dans les rues, je me sens en sécurité »! C’est le sentiment que j’ai lorsque je me promène. De jour comme de nuit.
J’ai parcouru durant mes deux premiers mois, tout Saint-Boniface et tous les principaux quartiers de Winnipeg, à vélo!
Un abonnement d’une année (à 10 $) chez mes amis de « Vélocité » derrière la cathédrale m’a permis d’en acquérir un pas cher, et des réparations au besoin à des prix très symboliques. Ils donnent même des vélos aux enfants de moins de neuf ans!
Ah le Manitoba!
Terre de générosité.
Un jour, j’ai fait 38 kilomètres à vélo uniquement sur les trottoirs et quelques pistes cyclables! Le chemin était continu et il n’y avait pas la moindre embûche sur toute cette distance! C’est dire la qualité des trottoirs et la résistance, malgré les aléas du climat, du travail bien fait. Je me suis musclé les jambes et je le ferai l’été prochain vu que la sédentarité de l’hiver m’a fait gagner des couches de graisse. La routourne va tourner, disait Franck Ribéry.
J’ai lu, avant de venir, que Winnipeg était la ville culturelle par excellence. Je voulais en tirer profit au maximum et la première des choses que j’ai faites, le lendemain de notre arrivée, était de tous nous inscrire à la bibliothèque publique de Saint-Boniface. Le personnel était, que dire? À la hauteur de mes attentes.
Les Canadiens peuvent t’écouter parler pendant des heures et s’intéresser à ce que tu leur dis sans t’interrompre. C’est ce qu’on se dit dans mon pays natal, je l’ai confirmé ce jour-là et chaque jour jusqu’à présent.
* * *
Je me suis inscrit dès le début aussi, bien avant la location et la recherche d’emploi, au programme Winnipeg Loisirs et je profite jusqu’à présent de l’accès gratuit à tous les centres de loisirs offerts par la ville et ses organismes aux nouveaux arrivants (piscines, parcs aquatiques, salles de gym, salles de sport, Centres de ressources éducatives à l’enfance (CRÉE), les grandes « arénas » pour patinage et hockey).


La bibliothèque donc, tout ce qu’offre Winnipeg Loisirs et puis La Fourche.
La Mecque des artistes, des touristes et des visiteurs.


Le cœur battant de Winnipeg.
Quand on n’a rien de spécial de prévu pour le week-end, on va à La Fourche et là forcément, toujours, il y a de l’animation, il y a de la beauté (mes hommages à ma bourgeoise), il y a à voir et à manger! J’y ai mangé le premier jour un plat de poutine au poulet et au miel que je ne suis pas près d’oublier.





La Fourche est l’endroit où je remis pour la première fois mes convictions et ma décision en cause, ce fut à l’occasion de la Journée nationale des peuples autochtones, le 21 juin. Nous avons donc assisté à la célébration, étant donné que je m’intéresse aux Autochtones, aux Métis et à leur histoire. L’ambiance était magnifique, les gens souriants, disponibles et de contact facile. J’étais émerveillé par le nombre impressionnant de personnes présentes, par tous ces mélanges de couleurs, de bijoux, par toutes ces danses au rythme de la musique « pow-wow ».
Deux enfants arrivent sur scène et exécutent avec brio cette ancienne danse, vêtus de ces habits traditionnels. Tout le monde les encourageait, tout le monde applaudissait, tout le monde s’en réjouissait et semblait fier : le flambeau est passé! La nouvelle génération s’imprègne de l’héritage des anciens.
J’ai pensé aux miens; enfants et ancêtres. Je pensais à la déculturation et à l’acculturation que je leur faisais subir par mon choix. Je pensais à ma culture que j’affaiblissais d’une façon ou d’une autre en quittant les miens, dans un monde qui se clanise et se communautarise. J’ai pleuré. J’ai beaucoup pleuré.
Ma bourgeoise aussi.
Mais ne parlons pas de malheur.
C’est passé, nous sommes heureux.
Ne vous inquiétez pas!
La vie est trop belle et trop courte pour qu’on la gâche avec la douleur du passé (étymologiquement Nost-Algie, selon Michel Onfray).
À la prochaine!
Le retour de la vie
– Papa regarde, il y a de l’herbe!
– De l’herbe? Où ça? Tu rêves?
Mon garçon de sept ans me montra du doigt une lointaine partie du trottoir. Effectivement, point de neige à cet endroit, et l’herbe reparut! Cet instant, vécu à 8 h 17 du matin, en cette moitié du mois de mars 2025, représente pour moi l’incarnation de l’équinoxe du printemps!
Cela m’a ouvert les yeux, j’ai regardé autour de moi et j’ai vu, comme une révélation, la vie reprendre, timidement. Je ne l’avais pas remarqué avant cet instant. C’est fou comme la routine et les choses banales du quotidien nous empêchent parfois de voir les miracles qui se produisent sous notre nez!
Sous mes pieds, j’ai constaté que l’eau coulait, enfin, elle qui ne faisait que geler jusque-là, rendant les trottoirs parfois impraticables et obligeant les gens à marcher sur la route!
Que ceux qui n’ont jamais glissé sur un trottoir glacé ne viennent pas me donner des leçons sur la gestion de la douleur! On ne comprend pas comment on arrive à terre aussi rapidement, aussi brusquement, tout nous lâche, excepté nos mains qui se tendent de façon innée comme pour caresser le sol et le supplier d’être clément! Mains qui finissent d’ailleurs écorchées, sanglantes parfois, et même fracturées dans certains cas! La glace est cruelle et n’a cure de l’identité du trébuché, de son rang social, ni de ce qu’il fait pour vivre! Vous imaginez un chirurgien qui glisse, les mains en premier? C’est son fonds de commerce qui est en jeu!
J’ai passé les jours suivants à guetter les signes du printemps et du retour à la vie. Ou plutôt du retour de la vie. C’était très rapide. Tellement rapide qu’on dirait que le soleil disait à l’hiver et au froid : « Allez, on arrête de jouer, les Manitobains vous ont assez vus comme ça, prenez votre voile blanc, votre ciel gris, vos frissons, vos engourdissements et vos gels et rentrez chez vous; quatre mois barakat (assez en arabe algérien)! ». Tout est ainsi vite mis en œuvre par Dame Nature pour redémarrer les mécanismes, chauffer la terre, les gîtes et les terriers, et permettre à la sève de monter, et aux animaux de sortir.
Je n’ai pas vu un seul lièvre dehors durant tout l’hiver. Les écureuils, si!
Un soir, alors que j’étais plongé dans une lecture, une douce musique à bas volume diffusée par la radio, un bruit extérieur parvint à mes oreilles, ce qui m’étonna, car les systèmes d’isolation sont tels qu’on n’entend jamais rien dehors, sauf si c’est vraiment un grand bruit.
C’en fut un! J’ouvris la fenêtre, et je vous le donne en mille; c’était deux chats qui se battaient dans un feulement assourdissant! Et à une heure tardive. Je n’avais pas vu l’ombre d’un chat dehors, de jour comme de nuit, depuis novembre! Je réveillai la bourgeoise pour lui signifier que je me sentais dans mon village en Kabylie. C’est vrai que là-bas, les chats sont tellement nombreux dans les quartiers qu’ils font partie de notre vie et que la routine de ces choses banales du quotidien nous empêche parfois de voir ces miracles qui se produisent sous notre nez!
Vous voyez comme les choses de la vie sont magnifiques quand on leur prête attention?
Mes ancêtres m’ont appris à regarder avec le cœur, et non uniquement avec les yeux. J’essaye de rester fidèle à cet enseignement.
Partout où je passe, quand je suis à proximité d’une plante, je ressens le mouvement de la sève qui monte et qui descend, je vois la vie qui s'exprime par tous ces bourgeons, qui ne sont d'abord que des « yeux » et qui finissent par « éclore » (c'est peut-être le terme, c’est en tout cas la traduction littérale de l’appellation qu’on leur donne chez moi), pour offrir à la vue un tableau à couper le souffle, et à l'esprit une source intarissable d'espoir : Aussi dur soit l’hiver, le printemps le suit toujours, et aussi longue soit la nuit, l’aube finit par lui succéder.
Je ne sais pas ce que je ressens exactement en me mettant à cette époque de l’année à côté des arbres et des arbrisseaux, mais il y a une présence! Je ressens exactement la même chose devant un cours d'eau. C’est la vie. La vie dans toute son incarnation. « La vie est mouvement », dit Jack London dans Croc-Blanc.
Ayant vécu mon premier hiver au Manitoba, je sais que je verrai d’un œil différent l’arbre à côté de chez moi une fois ses feuilles retrouvées. J’aurai pour lui un regard de compréhension, un regard d’admiration, un regard d’amitié! Nous avons partagé les (-35 °C), nous avons subi ensemble les vents qui annonçaient les tempêtes, je le sentais me suivre du regard le matin quand je partais, et me saluer de loin en me voyant arriver le soir. Je sais que sa beauté printanière sera bien méritée; il a beaucoup travaillé!
Lounis Aït Menguellet, l’un des poètes les plus connus et admirés en Kabylie, dit dans une de ses merveilles :
« L’arbre fleuri au printemps
A d’abord subi l’hiver
Tu ne connaîtras la paix
Que quand les autres auront peiné »
Puissent les jours heureux succéder vite aux périodes difficiles que subissent les amis(es) lecteurs(trices).
Trêve de sermons.
Célébrons la vie en l’édulcorant des gloires du passé.
Célébrons le printemps en parlant de l’hiver!
Notre premier hiver.

Pas aussi terrible que le prétendaient les anciens, je dois vous l’avouer. En même temps je me dis que tous ces avertissements m’ont poussé à bien me préparer, à ne pas lésiner sur les vêtements, d’autant plus que, dans sa grande Miséricorde, Dieu a créé le Vendredi fou (qui s’est étalé sur plusieurs semaines!) pour nous permettre de vêtir toute la famille pour pas cher. Que les futurs nouveaux arrivants ne ratent pas cette occasion; jusqu’à -80 % sur des vestes (-40 °C) qui sont si solides, si belles, si bien faites qu’on les mettra durant au moins dix ans! Ah le bon investissement!

Pas aussi terribles, disais-je parce que nous l‘avons affronté! Depuis les premières neiges. Nous ne sommes pas restés une seule journée entière à la maison, et nous n’avons jamais annulé un événement ou un déplacement parce qu’il « fait froid dehors »!
Je n’avais pas encore de voiture!
« N’ayez pas peur » disait le 22 octobre 1978, Jean-Paul II qui débutait son ministère en prononçant cette exclamation inoubliable.
Quand on a peur, on n’avance pas, on perd l’équilibre (selon la phrase d’Einstein), on recule, et on disparaît…
Qu’en avons-nous tiré?
Une solidité, une acclimatation, une intégration!
Quand on vaque à ses occupations et qu’on sort sans hésitation alors qu’il fait -36°C, les jours à -10°C on sort peu vêtu, et on étouffe lorsque la température dépasse 0°!

Bon, il est vrai que toutes les maisons, les bâtiments, les moyens de transport sont chauffés. La tendance est au « rester chez soi » et au « stay warm » (un conseil que me donnent tous les jours les Manitobains que je croise), mais l’esprit mène des batailles quotidiennes contre le corps et ressent de la gloire quand il en gagne!
J’aime marcher sous la neige, sur de longues distances. Elle tombe en petits flocons de façon aléatoire et silencieuse! Je trouve dans ce contraste quelque chose de très poétique (on dirait le mouvement de milliers de petites plumes qui tombent, en vacillant, nonchalantes!) et j’aime me retrouver au milieu de ce miracle qui advient sous le nez de tout le monde (encore un!).
Je dois vous avouer que j’adorais les jours de repos où je m’asseyais sur mon fauteuil près de la fenêtre, à observer la neige tomber dehors, en dégustant mon bon plat de couscous fumant garni d’une bonne part de viande sautée de mouton achetée chez le Soudanais de la rue Marion, et en écoutant en boucle ce que j’ai baptisé « la chanson de la neige » :
Oh the weather outside is frightful
Oh le temps est épouvantable dehors
But the fire is so delightful
Mais le feu est si chaleureux
And since we've no place to go
Et puisque nous n’avons nulle part où aller
Let it snow, let it show, let it snow
La neige peut bien tomber, la neige peut bien tomber
Oui, vous avez la poutine, certains ont la vodka et ses cocktails, nous on a le couscous et quelques autres plats consistants. Tous très bien assaisonnés à l’huile d’olive. Nos hivers d’avant étaient très durs et mes ancêtres ont développé leurs astuces pour y faire face. Maintenant avec les changements climatiques et les avancées spectaculaires du Sahara vers le Nord, les hivers sont plus cléments, beaucoup plus cléments, beaucoup trop cléments, disent les anciens qui voient d’un mauvais œil ces changements.


L’intelligence de l’homme fait qu’il s’adapte à ses conditions de vie et qu’il apprivoise la nature. Il crée la vie et l’animation en fonction de ce qu’elle ordonne. Ce n’est pas un hasard si le hockey sur glace est le sport national ici. La ville de Winnipeg nous donne accès à des arénas pour faire du patinage libre, et apprendre à nos enfants le sport national. Mon garçon aime bien, joue bien, et je le vois intégrer les Jets de Winnipeg d’ici quelques années. Et puis nous avons pris l’habitude d’aller tous les week-ends à la plus libre et à la plus longue des pistes de patinage : La Fourche!
Encore elle, hiver donc comme été!
On a fait plusieurs fois le tour du parc en patinant, on l’a même fait sur… la rivière Rouge, complètement gelée!
On s’en est donc bien sorti, l’hiver est fini et ne nous a laissé que de bons souvenirs, une formation réussie en patinage, une peau ferme et blanche, une immunité renforcée et beaucoup de nouveaux amis…
N’ayez pas peur!
P.-S. - Vous avez remarqué que je parle de nous et non point de je? C’est bien connu les amis, quand on se marie, on se met à je-nous!
Bon et heureux printemps à toutes et à tous.
À la prochaine…

Toute personne a droit au travail
« L’homme est un animal social ».
C’est à Aristote qu’on attribue cette citation, et l’on est tous d’accord que cet homme ne parlait pas pour parler! Averroès, le philosophe andalou, grand érudit musulman qui était son commentateur, disait ne pas comprendre pourquoi on vénérait des hommes qui transmettaient des sagesses divines et on les appelait les prophètes, alors qu’on interdisait ce statut à des savants comme Aristote ou Héraclite qui étaient les pères fondateurs et les concepteurs du logos grec et de la sagesse antique qui opère encore jusqu’à nos jours.¹
On ne peut pas vivre seuls! On se doit de sortir de sa coquille. On se doit d’interagir et de vivre en société. On se doit de se faire des amis.
Loin de moi l’idée de plagier Dale Carnegie et de vous expliquer comment se faire des amis (Un magnifique livre que je conseille à ceux et celles qui ne l’ont pas encore lu.), j’ai une toute petite astuce qui aidera peut-être ceux qui ont du mal à sauter le pas, à aller vers l’autre, et à briser la glace que l’on peut percevoir parfois chez les gens ici, comme dans toutes les grandes métropoles et villes du monde!
Les gens qui ne se connaissent pas sont méfiants, et c’est normal.
Une astuce, disais-je, un sujet de discussion que l’on peut aborder avec n’importe qui : le temps qu’il fait! L’interlocuteur a toujours une réponse, un mot à dire, une réflexion, une idée neuve tout droit sortie du four, ou une réchauffée au micro-ondes. J’ai brisé la grâce à des centaines de reprises en parlant de l’hiver et du froid. Et j’en ai eu beaucoup d’amis. Bon, la suite et le devenir de l’amitié naissante varient selon les individus et selon l’image que nous même on leur envoie et celle qu’on finit par avoir d’eux au fil de la discussion. Ainsi on peut n’être même pas regardé ni salué par quelqu’un qui a discuté avec nous une heure durant la veille!
C’est bizarre, oui, c’est mon avis aussi, mais on ne force pas l’amitié.
Le printemps avec ses verdures, ses fleurs et les parcs peuplés d’oies qui retrouvent leurs fidèles et l’été avec ses chaleurs, ses piscines, ses parcs aquatiques et ses bars laitiers sont les deux saisons idoines pour se faire le plein d’amis et agrandir son réseau.
Soyons donc les fourmis de Jean de La Fontaine qui passeront les beaux jours qui arrivent à vive allure à glaner, à aller vers l’autre, s’ouvrir à lui et l’écouter, car savoir écouter, c'est posséder, outre le sien, le cerveau des autres, disait Léonard de Vinci.
La Providence nous a gratifiés d’une province où la diversité culturelle et cultuelle est si riche qu’on peut échanger avec des gens venus des cinq continents en une seule journée!
J’ai évoqué les oies n’est-ce pas? J’ai pourtant juré de ne plus jamais en parler. Je ne savais pas en effet qu’elles pouvaient être si méchantes! Pour moi une oie est un animal passif, qui est si doux et tellement docile qu’on appelle même « une oie » une personne sotte! Eh bien non! Je me suis fait attaquer par une oie dans un parc à Saint Vital! C’est incroyable ce qu’elle courait vite en utilisant ses ailes et que le son qu’elle produisait m’effraya;
on dirait le sifflement d’une vipère. Je marchais nonchalamment et ne savais pas qu’il y avait non loin une oie qui couvait sur ses œufs parfaitement entreposés dans un nid savamment fait à l’ombre d’un arbre.
J’ai pris mes jambes à mon cou et elle derrière moi, sous le regard amusé de badauds qui n’avaient pas bougé le petit doigt. J’appréhende le jour où je retrouverai une vidéo de moi poursuivi par une oie sur les fléaux sociaux (lapsus! Je voulais dire les réseaux).

Comment faire fuir une oie? J’avais des termes en tête, mais j’avais conscience, malgré les poussées d’adrénaline, qu’ils ne marcheraient jamais avec une oie. Dans ma Kabylie on disait « ssebb » pour les chats, « fissa » pour les chiens, et « ech’ch » pour les coqs. Rien n’est prévu pour les oies. D’autant plus que celle-ci doit comprendre seulement l’anglais!
Ah, l’anglais!
Me voilà arrivé.
J’ai souvenir d’une vieille dame que j’ai rencontrée les premiers jours à La Belle Baguette (boulangerie où l’on peut acheter les meilleurs pains au chocolat du monde, je n’exagère pas, située sur l’avenue de la Cathédrale à Saint-Boniface) et qui m’avait rassuré du fait que l’anglais s’attrapait comme un rhume! Pour rigoler, je lui ai signifié ma peur d’être vacciné!
J’ai revu la dame la semaine passée au Centre Saint Vital (Le jour de l’attaque de l’oie!) et je lui ai donné mon retour d’expérience, une année après…
La langue anglaise est une richesse incommensurable et ouvre la voie à des aventures humaines et à des perspectives professionnelles absolument inimaginables! Il est obligatoire de l’avoir quand on vit au Manitoba, mais pour l’avoir il faut la pratiquer. Et il ne s’agit pas (seulement) d’échanger avec la caissière de NoFrills, de Dollarama ou avec le serveur de Tim Hortons, ni d’étudier assidûment chez Pluri-Elles ou au Red River College, il s’agit de travailler dans un environnement anglophone!
Très rares sont les opportunités d’emploi qui n’exigent pas un certain niveau d’anglais. Je connais des résidents permanents qui sont sans emploi depuis leur arrivée (plus d’une année pour certains) à cause de la barrière linguistique.
C’est terrible, mais c’est comme ça.

Et ce sont tous des diplômés universitaires qui ont cumulé des années d’expériences dans différents domaines dans leurs pays d’origine. Autant de compétences perdues pour une province qui dit viser l’essor économique et qui fait tout pour augmenter son attractivité.
Tous les francophones que je connais qui ont quitté la province l’ont fait à cause de la barrière linguistique et de la difficulté à trouver un emploi quand on ne parle pas l’anglais.
Que faire? Ou plutôt que suggérer?
Considérer que, pour les francophones (plutôt les excellents francophones) récemment installés en tant que résidents permanents au Manitoba, l’anglais est un handicap! Ainsi, la Loi canadienne sur l’accessibilité peut être invoquée.
La Loi canadienne sur l'accessibilité est une loi fédérale qui vise à identifier, éliminer et prévenir les obstacles auxquels sont confrontées les personnes en situation de handicap. Le gouvernement fédéral a adopté la Loi en 2019. L'objectif de la Loi est de créer un Canada sans obstacle d'ici 2040.
Le Manitoba a sa propre Loi sur l’accessibilité, mais les visées sont les mêmes.
Pour les modalités d’application, j’ai ma petite idée, vous tous en avez, mais ne mâchons pas tout le travail aux politiques quand même; ils sont payés pour ça.
J’ajouterai ceci pour terminer : j’ai visité le Musée canadien pour les droits de la personne à Winnipeg avant le grand froid. (L’entrée était un temps gratuite les dimanches!) Je me suis promis d’y retourner et de prendre toute une journée; sac à dos, bouteille d’eau, sandwich et calepin afin de mieux voir, comprendre et apprendre.

Musée canadien des droits de la personne, Israel Asper Way, Winnipeg, MB, Canada
Parmi tous les articles de la Déclaration universelle des droits de l’homme, un a attiré mon attention comme jamais avant : l’article 23, alinéa 1 :
« Toute personne a droit au travail, au libre choix de son travail, à des conditions équitables et satisfaisantes de travail et à la protection contre le chômage ».
Je vous souhaite un bon début d’été.
Encore faut-il que ce froid se décide enfin à partir définitivement.
Vous voyez que je parle encore du temps qu’il fait? Ah, le bon sujet!
¹ Source : La confrérie des éveillés de Jacques Attali.
Deux continents, une même brûlure
Assise sur une brique devant sa maison, ou plutôt ce qu’il en restait — les murs en béton noircis, le toit effondré, les portes et les fenêtres ayant disparu —, elle avait les bras et les avant-bras complètement bandés, et l’on pouvait voir la Biafine¹ qui en débordait. Le pansement avait visiblement été bricolé à la hâte, vu le nombre très important de brûlés, par un des infirmiers bénévoles qui affluaient dans la région depuis la fin des incendies.
La vieille femme avait le regard perdu. Elle semblait fixer un horizon insondable et ne faisait pas cas des centaines de personnes qui passaient par là, et qui regardaient tantôt elle, tantôt ce qui restait de sa maison, ou celles des voisins, dans ce village haut perché sur les majestueuses montagnes de Kabylie.
Je descendis du fourgon, m’approchai d’elle.
— Comment pouvons-nous t’aider, mère? Qu’est-ce qui te manque? lui demandai-je.
— Passez votre chemin, me répondit-elle sans me regarder.
— Mais…
— Passez votre chemin, je vous ai dit.
Elle dit cela en étouffant un sanglot. Je vis ses yeux dignes briller. Je ne voulais pas insister.
Je fis signe aux amis d’approvisionner la vieille et d’équiper sa maison avec ce qu’on avait apporté. J’étais en effet à la tête d’une caravane d’aide humanitaire envoyée par mon village, composée d’une dizaine de véhicules venus apporter aide et réconfort aux victimes des incendies qui venaient de ravager la région.

Je me suis senti si petit et si ridicule devant la vieille. Moi, le « tout-puissant », l’homme sain et sauf, bien entouré, qui avait des biens matériels et de la nourriture, mis plus bas que terre par une femme qui n’avait plus rien, absolument rien, même pas un toit; qui avait vu son fils, sa bru et trois de ses petits-enfants périr dans les flammes. J’étais Alexandre, et elle, Diogène de Sinope!
Cela s’est passé à la mi-août 2021. Et ce jour-là, je vis et vécus l’apocalypse. Il se trouve que j’étais en déplacement avec un groupe d’amis vers la haute montagne, mais les nouvelles du feu nous ont figés dans les plaines, et nous n’avions pas osé nous approcher. La fumée était si dense dans le ciel qu’elle cachait complètement le soleil, et les lampadaires de l’éclairage public étaient allumés à midi!
Si l'on n’est pas brûlé par le feu, on est noirci par la fumée.
Et puis ce vent, chaud et fort, qui nous montrait la face grise des feuilles vertes des arbres, ajoutant de l’amertume au marron et au noir qui dominaient le ciel.
En fuyant à contresens du feu, je me suis rappelé les paroles de Lounis Aït Menguellet, qui disait, des décennies plus tôt :
Ils firent que le soleil se désorienta
Le soleil ne savait plus où se coucher
Lorsque nous revînmes sur les lieux, solidaires, deux jours plus tard, c’était macabre. Le noir dominait un paysage jadis souvent vert (les avancées spectaculaires du Sahara ne pouvant atteindre les hautes montagnes!), aussi loin que s’étendît le regard vers les quatre points cardinaux. Les troncs d’arbres fumaient, les toits des maisons aussi, les voitures brûlées également. L’odeur était épouvantable, et la tristesse et l’amertume se lisaient sur tous les visages : la mort rôdait et la vie cédait la place aux ténèbres, ce qui se remarquait particulièrement la nuit. Imaginez des nuits silencieuses, sans les cris d’animaux qui les animaient…
IMAGES DE RUINES ET DÉVASTATION EN KABYLIE
cliquez SUR une image pour l'agrandir.

Tous sont morts, ou ont fui.
La vie nocturne n’est plus.
Horrible.
Ces souvenirs me taraudent depuis le début des incendies au Manitoba. Je connais — pour les avoir vécus, avec l’âme sensible d’un pharmacien qui s’initie à l’humanisme (et qui, de surcroît, se trouve expatrié) — la peur pour sa vie et celle des siens, les déménagements à la hâte, les déplacements forcés, la course effrénée lorsque la fumée étouffe, les larmes : pour soi, pour sa maison, sa terre, son jardin, ses animaux domestiques, pour le fait de quitter son foyer sans savoir ce qu’il en adviendra, ni si l’on y reviendra un jour…
Pour avoir donc vécu tout cela, je compatis profondément à la douleur et au malheur des habitants de Flin Flon et de ses environs. J’ai suivi au jour le jour l’évolution de la situation et la progression des évacuations. J’admire les efforts et les moyens que la province et le gouvernement fédéral ont mis en œuvre pour juguler la catastrophe et prendre en charge les victimes.
J’ai également aimé l’appel à la solidarité nationale lancé. C’est, en effet, la solidarité qui nous a sauvés, en Kabylie!
Dès le lendemain du premier incendie, lorsque les images des horreurs commencèrent à pulluler sur les réseaux sociaux, tout le peuple algérien s’est levé spontanément comme un seul homme, s’est mobilisé, et s’est organisé pour envoyer des caravanes d’aide vers la région sinistrée. On apportait de tout : nourriture, vêtements, matelas, couvertures, médicaments, matériaux de construction… On a même pensé aux bottes de foin pour les animaux!
Je me souviens de la mobilisation dans mon propre village; l’on sillonnait les quartiers et l’on collectait ce que les gens voulaient bien donner.

C’était époustouflant!
Je n’oublierai jamais le geste de Bahi, un villageois qui n’avait pas un sou, pas de travail; un homme qui ne savait pas s’il allait souper le jour où il avait dîné! Il était venu me voir dans ma voiture :
— Je peux te demander un service?
— Oui, tout ce que je peux.
— Tu peux me prêter un billet de 500 dinars?
— Tu vas acheter de quoi souper?
— Non, je veux le donner aux jeunes qui collectent. Comme ça, j’aurai fait ma contribution!
Héroïque. Le second Diogène de mon récit, n’est-ce pas?
Des médecins, des psychologues et des infirmiers avaient également fait le déplacement depuis les quatre coins du pays pour soigner les centaines de blessés et les prendre en charge.
Je me disais à l’époque, lorsqu’on croisait les centaines de caravanes en route, que finalement « à quelque chose malheur est bon » : nous avions perdu quelques villages, mais nous avions gagné un peuple! Cela faisait belle lurette qu’une telle fraternité ne s’était manifestée. Mais finalement, face aux catastrophes, face aux aléas de la vie, on n’est pas seuls, on peut compter sur nos concitoyens. Et ça, c’est rassurant. Et ça, ça fait plaisir.
Il est rassurant de savoir qu’il existe encore des causes capables de mobiliser les peuples, à l’époque nihiliste que nous vivons. Edgar Morin disait :
« La mondialisation est de l’interdépendance sans solidarité. »
L’humanité a besoin de solidarité, maintenant plus que jamais.
Car il y aura encore des incendies, des ouragans, des typhons, vu le réchauffement de la planète. Il est vrai que les États font des efforts, organisent des sommets mondiaux sur le climat, mobilisent des budgets faramineux pour « sauver la planète ». Mais d’aucuns disent qu’il n’y a rien à faire, que l’être humain s’est pris dans la toile qu’il avait lui-même tissée!
Peu importe ce que l’avenir nous réserve : tant que la solidarité existera, nous n’aurons rien à craindre. Je parle de la solidarité des peuples, car vous savez autant que moi qu’on ne peut pas faire confiance aux politiques, lorsqu’on voit les aveuglements que les étroits calculs de politichiens — pardonnez cette digression, le mot est du général de Gaulle, je ne pouvais pas résister — causent en pertes à l’humanité.
Mettons-nous d’accord : les intérêts des peuples sont le dernier souci de bien des politiciens, même s’ils essaient de nous convaincre du contraire. Je ne généralise évidemment pas.
Maintenant que le feu s’est estompé, j’ai vu avec beaucoup de joie et d’enthousiasme que les déplacés commencent à rentrer chez eux.
L’heure est donc à la reconstruction, au reboisement, au repeuplement des lieux et au retour de la vie.
Puissent nos amis retrouver vite leurs repères.
Puisse la vie nous faire voir des jours meilleurs.
Puisse notre solidarité grandir et être au rendez-vous le jour où nous aurons besoin d’elle, car, hélas, la question que le temps impose est : « À qui le tour? »
Oui!
« Je ne suis ni optimiste ni pessimiste. Je suis un tragique qui voit le réel tel qu’il est », disait Michel Onfray.

La vegetation reprend sous le regard bienveillant de Mouloud Mammeri. Grand intellectuel kabyle, il a enseigné à la Sorbonne et joué un rôle clé dans la reconnaissance et la codification de la langue berbère. Il est aujourd’hui une figure très respectée.
¹ Biafine est une émulsion topique du laboratoire Johnson & Johnson, couramment utilisée en milieu hospitalier pour apaiser la peau et favoriser la cicatrisation des brûlures, plaies superficielles et irritations cutanées.
Kabyle de cœur, Canadien par choix
Dis-moi qui tu es, je te dirai ce que tu vois. Ou dis-moi ce que tu vois, je te dirai qui tu es!
Que voit-on lorsqu’on regarde « l’Unifolié »*? Un drapeau rouge et blanc orné d'une feuille d'érable rouge au centre. Le rouge et le blanc sont les couleurs nationales, et la feuille d'érable est un symbole de la nature et de l’environnement. Les bandes rouges de chaque côté représentent les océans Atlantique et Pacifique, tandis que le blanc représente la paix et la neutralité. Voilà en somme la définition scolastique que l’on enseignera à mes enfants le moment venu.
Que voit-on lorsqu’on regarde avec le cœur et l’esprit?
« On ne voit bien qu'avec le cœur, l'essentiel est invisible pour les yeux. », disait Saint-Exupéry.
Que chacun prenne le drapeau, le regarde, et écrive ce qu’il voit. Je suis bien curieux de lire les divergences de visions et les points communs. Qu’y voit un natif? Qu’y voit un métis? Qu’y voit un enfant des Premières Nations? Qu’y voit un immigré?
Sur cette dernière, j’ai des choses à dire!
Lorsque je vois l’« Unifolié », je vois… une épouse!
On a contrôlé un Algérien à la frontière entre le Mexique et les États-Unis; l’agent frontalier lui demande :
– Quel pays aimes-tu le plus, l’Algérie ou les É.-U?
L’Algérien, content qu’une question aussi sérieuse que rigolote lui soit posée par un homme aussi charismatique, pousse de l’index ses lunettes de soleil vers l’arrière et lui répond :
– C’est comme si vous me demandiez qui j’aime le plus entre ma mère et mon épouse. Ma mère m’a donné naissance, m’a nourri de son sein, elle a fait de moi celui que je suis devenu et je lui dois tout. Je n’ai pas choisi ma mère; on ne choisit pas ses parents, mais j’ai choisi mon épouse. Elle représente pour moi l’avenir, l’espoir, le bonheur d’une vie paisible et la promesse du Salut!
Je partage, il n’y a pas de honte à partager; ce n’est pas faire preuve de paresse intellectuelle que de partager une idée qui sied à notre façon de voir les choses!
J’aime bien mon épouse (elle lira forcément ces lignes).
J’aime beaucoup ce pays!
Je l’aime bien ce drapeau, il est beau, il est magnifique, et croyez-moi, je sens qu’il m’appartient!
J’ai confiance en ce pays, en sa grandeur, c’est pour ça que j’y ai placé ma progéniture afin qu’elle y grandisse, s’épanouisse et soit forte.
Forte d’un héritage ancestral que j’œuvre chaque jour à lui transmettre, et forte de ce que le Canada lui donnera de meilleur. Parce qu’on sent en fait que nos petits sont chouchoutés! Deux phrases m’ont marqué, je les ai entendues dès notre arrivée : « Le Canada, c’est le paradis des enfants », et « Les enfants sont notre véritable matière première, notre véritable richesse ». Comment voulez-vous ne pas vous sentir chez vous, ne pas aller de l’avant et ne pas vous intégrer rapidement lorsque vous entendez ce genre de phrases?

Interrogez qui vous voulez parmi les immigrés, il (ou elle) vous répondra : « Je suis venu pour mes enfants! »
« Le Canada est le meilleur pays au monde. Notre destinée est de le rendre encore meilleur », disait Mark Carney le 2 juillet dernier.
Je le savais déjà, bien avant, tous les miens le savaient, et je l’ai vécu ce 1ᵉʳ juillet!
Comme tous les Canadiens!
Absolument tous.
Ne pouvant être en tous lieux en même temps, j’ai choisi La Fourche pour célébrer la fête nationale. Je n’y ai jamais vu autant de monde. De toutes les origines! Tous unis, riant, dansant, chantant, jouant et se divertissant, bref, célébrant l’union, la Dominion, la naissance du Paradis!
Je n’exagère pas, interrogez le monde! Il m’arrive d’avoir le cafard, je suis humain, je me remets d’aplomb dès que je songe au fait que je suis en train de vivre le rêve de centaines de millions de personnes à travers le monde!
Je n’ai vu aucun autre drapeau ou étendard ce jour-là à part l’Unifolié! J’ai même vu un vieux couple d’origine asiatique se faisant prendre en photo par leur fille devant la statue de Mahatma Gandhi après avoir posé le drapeau dessus et en ayant eux-mêmes un petit drapeau à la main chacun!
Quand je pense qu’ailleurs, au moindre rassemblement, on voit un foisonnement incroyable d’étendards, je me dis que le communautarisme et les divergences qui en résultent ne sont pas une fatalité, pour peu que les bonnes politiques soient appliquées. Et je suis ainsi de plus en plus admiratif.

Ici on ne balaye pas les histoires des communautés en enseignant aux élèves nos ancêtres les Gaulois! On accepte et l’on intègre les différences des citoyens, tous égaux devant la loi et le drapeau, et partageant le même destin.
L’immigration est une chance pour le pays d’accueil, car elle permet aux citoyens de s’ouvrir sur le monde et ses cultures, et de créer un climat de tolérance et de respect, car c’est la distance de l’autre qui crée le repli sur soi, la peur, la méfiance et l’intolérance.
De même que l’immigration en pays démocratiques, modernes et civilisés est une chance pour les immigrés qui peuvent s’épanouir et assurer l’avenir de leurs enfants et exercer la citoyenneté pleine et entière que leurs pays et leurs sociétés d’origine parfois ne leur permettent pas.
Je dois ces deux derniers paragraphes à feu Mohammed Arkoun qui a abordé la question dans une magnifique et mémorable conférence au Festival du monde arabe de Montréal, en 2002.
*L’Unifolié est le nom donné au drapeau du Canada.
Un dimanche après-midi au parc Provencher...
– Allez, viens, ne fais pas ton timide, tu sais que je ne te ferai aucun mal.
Les écureuils sont agiles et méfiants. Celui-ci demeura inerte, immobile et le regard fixé sur la noisette que Nabil, jeune immigré, tenait au bout de sa main et lui proposait. Il avait pourtant descendu le peuplier avec une vitesse qui ferait mourir d’envie Spiderman, mais arrivé au sol, il sembla mettre un frein à ses ardeurs et fit preuve de prudence.
Nabil avait vu la veille une vidéo d’un écureuil qui découvrit, selon le titre, les vertus des caresses et qui en demandait encore et encore à l’humain qui touchait son museau. Il croyait pouvoir faire la même chose, mais tous les écureuils ne sont pas tous comme ceux sur TikTok! Et puis celui-là ou certains membres de sa tribu doivent avoir vécu une mauvaise expérience avec les humains dans ce parc connu et très fréquenté.
Les écureuils sont connus pour leur très bonne mémoire. Bon, il est vrai qu’ils viennent loin derrière les éléphants et très loin derrière les rancuniers, mais quand même; un écureuil peut accumuler et stocker jusqu'à 3 000 noisettes en une saison. Or, il est capable de se souvenir non seulement de l'emplacement de chaque cachette, mais aussi de la date à laquelle il a enterré ses noisettes et du type de nourriture qu'elle contient.
Ils restèrent ainsi plusieurs minutes à se toiser mutuellement, l’un cherchant un contact physique et l’autre une noisette! Une scène qui rappela à Nabil les duels au revolver dans les films westerns. Au bout de plusieurs minutes, il finit par abandonner et jeta la noisette à l’écureuil qui remonta l’arbre avec, aussi vite qu’il l’avait descendu.

En se levant, il nota qu’une scène semblable, mais plus aboutie se déroulait sur le banc à côté du sien; une jeune fille caressait la tête d’un écureuil qui, assis sur ses pattes arrière, savourait une noisette qu’elle lui aurait donnée, et qu’il tenait entre ses deux pattes avant!
Admirateur et un tantinet envieux, il resta là à les regarder.
La jeune fille leva les yeux vers lui et lui fit un sourire…
Oups! Quelque chose en lui bougea!
De belles choses, il en a vu depuis son départ vers le Canada; de la passerelle d’embarquement (que les gens chez lui appellent le « tunnel du bonheur ») au pic vert qui tapote sur l’arbre à côté de chez lui, en passant par les diamants de neige¹ qui se formaient sous le soleil de février, le premier crocus des Prairies qui lui annonçait le printemps, et le sourire beau, entier, défiant, enthousiaste et enfantin du premier ministre Wab Kinew. Mais là c’était différent!
Grande fille, blanche comme neige malgré le soleil torride de ces deux derniers mois (juin et juillet), les cheveux coupés court et bien coiffés, séchés au séchoir et aucun produit luisant ou coiffant dessus, son t-shirt vert bouteille et son pantacourt laissaient apparaître des bras et des mollets bien musclés; cette fille prenait bien soin d’elle, mais sans fanfare, aucun maquillage, aucun bijou mis à part un collier fin avec un pendentif qui devait signifier plus un souvenir d’une aïeule défunte que d’une envie de rendre plus beau ce qui l’est déjà.
Le contraste entre la blancheur de sa peau, le noir de ses cheveux et la couleur verte de ses yeux le subjugua. Et puis ce qui rendit ses yeux aussi magnifiques, c’est la façon qu’elle avait de les baisser!
– Comment as-tu réussi? s’enquit-il. (Dans ce pays on se tutoie dès le premier contact; pas de protocole, pas de formalisme!)
– La persévérance! répondit-elle, le regard toujours furtif et les joues soudain rougies.
Ce rouge la rendit encore plus belle et accéléra davantage les battements du cœur soudain devenu fragile de Nabil.
Elle était belle comme un reflet céleste, et le soleil couchant de ce début de soirée dominicale (il était 21 h!), aussi rougi que ses joues, pas à cause de sa timidité, mais à cause de la fumée émanant de ces terribles feux de forêt dans l’Ouest manitobain, donna à ses traits une apparence angélique!
Nabil perdit le nord, il ne savait pas sur quel pied danser ni ce qu’il pouvait entreprendre. Comment pouvait-il prolonger ce moment, aborder une discussion sans avoir l’air de la harceler, car on l’a avisé : dans ce pays, les femmes ont la priorité! D’ailleurs en matière de priorité les enfants sont en première position, viennent ensuite les femmes, puis les animaux domestiques, et enfin les hommes! Un coup de téléphone de la demoiselle, ou de la dame – il ne le savait pas si elle n’avait pas d’alliance à l’annulaire gauche – et il se ferait embarquer!
Surtout pas de problèmes avec l’autorité!
Il resta coi.
– Tu veux essayer? lui dit-elle en levant vers lui ses yeux éblouis par le soleil.
– Pardon? Je peux... pardon... Euh... Vraiment? Ah d’accord. Merci...
Où es-tu septentrion?²
Il s’approcha, le cœur battant, le pas hésitant, s’accroupit, toucha l’écureuil de sa main tremblante après que la fille retira la sienne.
L’écureuil semblait les regarder chacun d’un œil! Il sentit peut-être quelque chose naître.
– Incroyable. Les miracles existent encore. Je caresse de ma main la vie sauvage, la plus prudente des créatures. Il me fait confiance grâce à toi. La persévérance, disais-tu?
– Oui.
– Tu viens toujours ici au parc Provencher³?
– Oui, chaque dimanche en début de soirée.
Ce n’est pas tombé dans l’oreille d’un sourd...
La vie est belle quand on a une raison de vivre.
À suivre.
¹ Diamants de neige, est un phénomène optique qui se produit lorsque la lumière du soleil se réfléchit sur de petits cristaux de glace dans l'air, créant un effet brillant ou étincelant.
² Note de l’éditeur : Le mot « septentrion » désigne le nord. Ici, il est utilisé de façon poétique pour signifier « mon repère » ou « mon orientation », exprimant le désarroi de Nabil face à l’émotion du moment.
³ Le parc Provencher, situé au cœur du Vieux Saint-Boniface, est un lieu emblématique où l’on retrouve un terrain de jeu, une piscine publique ainsi que des terrains de baseball et de soccer. C’est ici que se situait l’ancien Collège de Saint-Boniface, presque entièrement détruit en 1922 par un incendie qui a fait dix victimes. Seule une petite portion est restée indemne. Elle abrite aujourd’hui la station locale de Radio-Canada sur la rue Langevin, où la carrière du célèbre animateur Henri Bergeron a débuté…
Un dimanche après-midi... (suite)
Que faire contre le temps qui court si vite? C’est un sujet très sérieux, car tout le monde assiste, impuissant, aux jours qui se suivent et se succèdent à un rythme frénétique tel un train qui ralentit à peine à la gare et appelle les passagers à monter en toute vitesse, à « l’attraper au vol », ou à rester à se lamenter sur le quai.
Rester à se lamenter sur le quai est l’apanage des paresseux! Lounis Aït Menguellet, notre poète vedette que j’aime tant citer à l’instar de tous les miens, disait :
Si seulement on pouvait se cramponner aux jours
Pour qu’on ait le temps de la nuance
Et qu’on donne à chacun l’attention qu’il mérite
Les oisifs et paresseux ainsi disent souvent
Si seulement...
Et le temps continue son chemin
J’implore votre indulgence, car la traduction est de moi, mais l’idée générale est là.
Que faire donc contre cela? Il doit bien y avoir une solution.
Nabil la connaît! Il l’a apprise après son arrivée au Canada. Il l’a vue dans la société d’accueil. Il l’a vue chez les gens et les organismes étatiques!
Il s’agit d’admettre et d’accepter la réalité du temps qui court, de ne point faire l’autruche, de courir aussi vite que lui, de l’anticiper, de planifier absolument tout, de planifier des mois à l’avance.
L’année prochaine c’est demain, autant alors en parler aujourd’hui, comme ça on ne sera jamais pris au dépourvu, et l’on ne passera plus notre temps à se lamenter et à ajouter de l’amertume à une vie déjà assez stressée!
Et puis on n’a cure du temps qui court quand un événement important se profile à l’horizon, quand le fruit d’un investissement, d’une planification est en maturation, d’où l’intérêt de toujours penser à demain, d’avoir des projets à l’infini, afin de défier le temps et de ne point se lamenter pour sa course!
Le Dʳ Boudarene, un psychiatre algérien, a écrit un jour : « Je fais toujours des projets, pour ne jamais me dire que mon avenir est derrière moi »...
Nabil n’avait pas vu sa semaine passer, il voulait qu’elle passe vite! Depuis ce dimanche de l’heureuse rencontre au parc Provencher, il ne faisait que penser à l’après-midi dominical d’après. La fille qui apprivoisa l’écureuil, le subjugua, le sublima, l’obséda, il ne pensait qu’à elle, ne voulait voir qu’elle, et ne voulait voir la beauté dans aucune autre fille! « C’est une crème hydratante, cette femme », disait Jamel Debbouze à Monica Bellucci...
Le dimanche donc à 17 h tapantes il fut là, au parc, sur LE banc, beau comme le jour, parfumé, coiffure de la veille, jogging immaculé aux couleurs de l’équipe algérienne de soccer, et... un sac de noisettes à donner en offrande à l’écureuil sans l’intervention duquel il n’aurait jamais vécu tout ça!
Éternelle fut l’attente, mais celle qui habitait ses pensées finit par apparaître. Il la voyait progresser vers lui telle une gazelle, fidèle à elle-même, à sa coiffure, à son tee-shirt vert bouteille et à son pantacourt. Les yeux au sol et la démarche furtive. Elle ne faisait pas cas des enfants qui jouaient dans le jet d’eau et allait droit vers LE banc, auquel notre ami Nabil l’avait précédée (il faudrait penser à prendre des notes).
Elle illumina son début de soirée avec ce sourire aussi beau que discret qu’il avait déjà admiré la semaine d’avant, et un petit « bonjour » dont il décida d’enregistrer l’intonation quelque part dans son lobe temporal afin de le réécouter chaque matin jusqu’à la fin de ses jours!
— Tu es revenue voir l’écureuil? demanda-t-il.
— J’insiste? dit-elle, car elle n’avait pas compris.
Il n’avait jamais connu cette expression avant.
— Je te demandais si tu revenais voir l’écureuil.
— Oui, entre autres! dit-elle, petit sourire et sourcils tirés vers le haut.
Il capta ce « entre autres », il n’en croyait pas ses oreilles.
— Assieds-toi en attendant que notre ami apparaisse. Tu t’appelles comment?
— Erin.
— Ça vient d’où?
— D’Irlande, ça signifie Paix, entre autres! Et toi?
— Nabil.
— Ça vient d’où? s’enquit-elle en s’esclaffant.
— Ça vient d’Algérie et ça veut dire « Noble ».
— Tu viens d’Algérie?
— Oui, je suis nouvel arrivant, ça fait une année que je suis là.
— Un seul hiver? T’en as de la chance. Comment c’était?
— Magnifique. J’aime la sédentarité et la saison qui l’oblige. Tu es née ici?
— Oui, mes parents, grands-parents et arrière-grands-parents aussi. Mon arrière-grand-mère faisait partie de la communauté des Sœurs Grises qui a fondé l’Hôpital de Saint-Boniface. C’est à elle qu’appartenait ce pendentif.
— Incroyable. Ton histoire est unique et magnifique.
— Les histoires de tout le monde dans cette ville sont uniques et magnifiques. Il suffit de tendre l’oreille. Toi, par exemple, Nabil, raconte-moi ta vie d’avant.
Il n’avait pas d’attachement particulier à son prénom, mais quand Erin le prononça, il lui plaisait!
— Paisible, mais sans réelles perspectives. Modeste et comblé. Je n’ai jamais eu de montre et grand Dieu comme j’avais le temps! J’étais bien entouré et j’étais important. Je passais les hivers cléments de la Méditerranée à contempler ma montagne enneigée et mes étés chauds à lire sous mon citronnier, autres saisons en gardant un œil sur ma montagne. J’étais heureux, oui, je l’avoue.
— Et qu’est-ce que tu es venu chercher au Canada?
— De réelles perspectives d’avenir, l’aventure, je suis venu vivre parmi les gens les meilleurs au monde. Je suis également venu chercher le sirop d’érable, les écureuils, les lacs gigantesques et les filles belles. Je rigole...
Il rit, elle rougit.
— Parle-moi de ta montagne.
Ses yeux s’illuminèrent :
— Majestueuse. Pour mes ancêtres ce fut une divinité, ils s’adressaient à elle et lui parlaient souvent, elle leur donnait sa force et sa protection. Me concernant, elle me rappelle mes ancêtres, leur bravoure, leur courage, et le système de valeurs qui les guidait et leur permettait de vivre dans la droiture. J’essaye de rester fidèle à ces valeurs...
— Valeurs religieuses?
— C’est beaucoup plus ancien, beaucoup plus profond. L’anthropologue Serge Bouchard a raconté l’histoire d’un autochtone canadien qui avait dit un jour : « Nous sommes trop spirituels pour être religieux. » J’aime nous voir dans ce genre.
La culture du jeune homme séduisit Erin. Son engagement pour rester fidèle à son système de valeurs le rendit admirable à ses yeux. C’est son pendentif qu’elle avait coutume de regarder et de caresser pour se rappeler les valeurs de bonté, de don de soi et de retenue que se léguaient les femmes de sa lignée depuis son arrière-grand-mère, la Sœur Grise à qui il appartenait.
Elle allait lui poser une autre question pour essayer de le cerner davantage quand soudain son téléphone sonna.
— Oui, bonne maman, ça va? ...Ah! OK, je vois, j’arrive tout de suite... Non, tout de suite, je suis au parc. Pardon, je dois te quitter, grand-mère m’appelle.
— On se voit dimanche prochain?
— Même endroit, même heure.
— Passe le bonjour à ta bonne maman, se hasarda-t-il.
— Euuh, OK. Je vais essayer...
Elle s’en alla. Il n’y a pas plus consternant que la vue d’une femme qui vous tourne le dos. Mais cette fois c’est différent. La semaine entrante passera encore très vite.
Oui, mais où était passé l’écureuil?
À suivre.
Un dimanche après-midi... (suite et fin)
C’est l’automne. Les arbres qui, dans ma langue maternelle, sont féminins, se font belles, se parent de couleurs époustouflantes : jaune, orange, beige, rouge, violet, vert, brun, selon l’espèce. Elles se laissent dénuder par les vents que l’amant cruel, l’hiver, leur envoie. Il arrive dès qu’elles sont complètement nues. J’ai vu ça l’année passée.
Il pleut fréquemment et le ciel est souvent nuageux. Il n’est pas gris. Il n’est pas triste. Les nuages sont là comme partout dans l’hémisphère nord en cette saison, mais le soleil arrive toujours à avoir le dernier mot dans cette province connue pour son ciel ensoleillé. Selon les résultats de recherche extrêmement rapides de l’IA sur la question (eh oui, je lui fais confiance à présent! Notre éditrice nous prépare une nouvelle chronique qui parle d’intelligence artificielle et nous encourage à l’utiliser intelligemment et à en profiter; je n’en ai plus « peur » maintenant!!), le Manitoba compte en
moyenne environ 318 jours d’ensoleillement par an. La ville de Winnipeg est d’ailleurs la deuxième ville la plus ensoleillée du Canada en termes d’heures, avec environ 2 353 heures par an.
Dans les rues, une odeur d’humus monte de la terre. Elle est due entre autres au sol mouillé, aux amas de feuilles mortes qui y pourrissent; elle est parfois mêlée à de l’ammoniac que les nombreux chiens qui rôdent, promenés par leurs propriétaires, laissent partout pour marquer leurs territoires.

Il n’y a pas de bruit. On n’entend que les cris des corbeaux. La sève descend et les arbres se préparent au repos végétatif, lâchant leurs feuilles et laissant les nutriments aux racines. Les écureuils semblent faire leurs dernières provisions. L’ambiance est calme, propice à la méditation.
L’automne est une saison qui donne de la beauté à la mort!
Erin aime marcher sur les feuilles mortes et écouter leur crissement. Elle aime faire ça en pensant à son arrière-grand-mère, la Sœur Grise, dont les livres disent qu’elle aimait « piétiner la mort pour se sentir vivante ».

C’est donc en diagonale qu’elle traversa le parc Provencher, cette fois-ci, pour aller retrouver sur leur banc son ami Nabil, l’homme qui habitait ses pensées et qui réussit, à force de belles paroles et de gestes nobles, à trouver la clé pour entrer dans son cœur — et à apprivoiser l’écureuil qu’elle trouva justement dans ses bras, savourant son délice et les caresses du jeune homme sur son museau.
Ce fut leur huitième rendez-vous.
Ils semblaient tous deux heureux de la voir!
Elle aussi. Son air sérieux se dissipa et son sourire s’élargit à mesure qu’elle s’approcha. Normal : elle s’apprêtait à passer deux heures en compagnie de ce jeune homme pudique, logique, qui avait la tête sur les épaules — et quelque peu exotique —, qui lui faisait découvrir des cultures et des parties du monde, et d’elle-même, qu’elle ne connaissait pas!
Elle en faisait de même pour lui.
Leurs rencontres étaient celles de deux authenticités, de deux civilisations qui se découvraient, s’interrogeaient, s’admiraient — sans jamais se prévaloir l’une de l’autre.
Lorsqu’ils étaient ensemble sur ce banc, même leurs silences étaient beaux, tant leurs âmes communiquaient. Ils n’avaient pas pensé à un rendez-vous ailleurs : leur rencontre hebdomadaire les comblait tous les deux, sous la bénédiction de la divinité locale (l’écureuil s’entend). L’amour sincère se renforce avec la distance : il laisse du temps au retour sur soi, à l’autocritique, aux émotions qui grandissent et à l’imagination.
Leurs rencontres étaient également joviales; Nabil aimait l’être pour ne pas ennuyer et pour ne pas brusquer les choses.
Elle s’assit donc, prit de son sac son sachet d’offrandes (!!) et dit :
— Tu as lu ce que je t’ai donné?
— Il fallait le chercher. Je n’ai pas de Bible chez moi. Oui, je l’ai lu, je l’ai même écrit.
Il sortit une feuille de sa poche.
C’étaient les versets 1 à 8 du chapitre 13 des Corinthiens.
— Je te les lis, si tu veux.
— Oui, s’il te plaît!
Et il commença :

Quand je parlerais les langues des hommes et des anges, si je n’ai pas l’amour, je suis un airain qui résonne ou une cymbale qui retentit.
Et quand j’aurais le don de prophétie, la science de tous les mystères et toute la connaissance, quand j’aurais même toute la foi jusqu’à transporter des montagnes, si je n’ai pas l’amour, je ne suis rien.
Et quand je distribuerais tous mes biens pour la nourriture des pauvres, quand je livrerais même mon corps pour être brûlé, si je n’ai pas l’amour, cela ne me sert de rien.
L’amour est patient, il est plein de bonté; l’amour n’est point envieux; l’amour ne se vante point, il ne s’enfle point d’orgueil.
Il ne fait rien de malhonnête, il ne cherche point son intérêt, il ne s’irrite point, il ne soupçonne point le mal.
Il ne se réjouit point de l’injustice, mais il se réjouit de la vérité.
Il excuse tout, il croit tout, il espère tout, il supporte tout...
Sa main tenant la feuille tremblait et sa voix douce, qui résonnait comme celle d’un ange venu répandre la bonne parole, arracha des larmes à Erin.
— Magnifique. Je n’ai jamais lu quelque chose d’aussi doux, murmura-t-il.
Un silence s’ensuivit.
Une fille en tenue légère et au corps tatoué jusqu’aux cheveux passa. Nabil ne la regarda pas!
— Tu penses quoi des tatouages? fit Erin, comme pour retrouver la jovialité.
— Avant, je n’aimais pas. Mais quand je suis arrivé ici et que j’ai commencé à interroger les tatoués sur le pourquoi et le sens de leurs tatouages, j’ai découvert une pratique qui m’était inconnue et qui incarne une réflexion profonde et une spiritualité puissante. Ceci dit, tu ne me verras jamais me faire tatouer.
— Pourquoi?
— Hey! Tu as déjà vu une Lamborghini avec des autocollants?
— Elle n’est pas de toi, celle-là.
— Quoi?
— Elle est de Franck Dubosc, j’ai vu le spectacle.
Ils éclatèrent de rire.
Une famille pauvre passa : un homme, une femme et leur enfant, chétifs, mal vêtus, demandant l’aumône à un passant.
— Les pauvres! Ils doivent vivre d’amour et d’eau fraîche, dit Erin.
— C’est tout ce qu’il faut, n’est-ce pas?
— Vas-y, explique, je ne te suis pas, là.
— Ils vivent d’eau fraîche et de l’amour que la femme voue à sa famille, amour qu’elle met dans la préparation de ses mets — et qui seront ainsi très bons, même s’ils sont pauvres en ingrédients.
— Waw! Je ne l’avais jamais vu sous cet angle.
— Elle n’est pas de moi, celle-là non plus. Je l’ai découverte dans un des livres de Djamel Laceb*. On a demandé à Grand Corps Malade à partir de combien il croyait qu’on était riche. Tu sais ce qu’il a répondu?
— À partir d’une femme et d’un enfant. Je l’ai vu.
— Cet homme est, pour ainsi dire, riche. Il est en tout cas plus riche que moi à cet instant!

C’est à partir de cette phrase que les choses sérieuses — et les discussions sérieuses — commencèrent vraiment et conduisirent Erin, en robe blanche immaculée et couronne sur la tête, et Nabil, costume noir et barbe superbement taillée (par le coiffeur colombien de son quartier, qui travaille au noir — mais que ça reste entre nous!), devant la cathédrale de Saint-Boniface, entourés de leurs familles, pour célébrer une union pas comme les autres : une union qui incarne l’espoir d’un monde nouveau, où l’amour servira de pont entre les peuples, régnera seul parmi les hommes et dictera les relations entre eux.

L’écureuil était là. Ils le voyaient, sur la tombe de Louis Riel, une noisette entre les pattes avant…
* Natif de Souk-Ahras, dans l’est algérien, Djamel Laceb exerce en tant qu’inspecteur d’administration au sein de l’Éducation nationale. Conférencier hors pair, figure engagée dans la promotion de la langue et de la culture amazighes, il s’est illustré par plusieurs contributions remarquables. Cet homme incarne, à mes yeux, l’amazighité dans tout ce qu’elle a de plus authentique, de plus noble, de plus pur.
Sauts
« La vie, c’est comme ça », fredonnait-il depuis son réveil, sans trop savoir pourquoi. Cette phrase l’accompagnait étrangement : d’habitude, il se levait plutôt avec une de ces chansons du terroir qu’il traînait depuis l’enfance. Il tenait cette expression d’un cousin disparu huit ans plus tôt, emporté par une tumeur qu’il croyait pourtant avoir terrassée à force d’avaler des quantités astronomiques de poivrons grillés écrasés dans l’huile d’olive…
Assis sur un tabouret — les fauteuils étant occupés par des jeunes filles rieuses, un étudiant plongé dans son ordinateur, une vieille dame qui tricotait et un homme, la cinquantaine, absorbé par Rue Deschambault de Gabrielle Roy —, il admirait la trentaine de tableaux accrochés au mur. Il tentait d’associer chaque œuvre aux peintres dont les noms étaient inscrits sur une feuille laissée sur la table.
La serveuse arriva avec sa commande. Elle semblait à peine dans la vingtaine : une araignée sur sa toile tatouée derrière l’oreille, un monstre inconnu sur l’avant-bras, les cheveux verts hérissés, des piercings multiples. Très charmante pour lui, certainement belle pour les jeunes de son âge. Du haut de ses quarante-cinq ans, il se considérait plutôt traditionaliste. Il se surprit à l’imaginer autrement : longs cheveux noirs tressés, serre-tête, aucune encre sur la peau, pas de maquillage, pas de fracas. Une longue jupe, des bas blancs, des chaussures compensées. Il la réinventait à son image.
« Chaque époque a son style », finit-il par se convaincre en soupirant lorsqu’elle s’éloigna. Son service était impeccable : la grande tasse, la soucoupe parfaitement alignée, la cuillère d’inox immaculée, les deux sachets de sucre brun, le verre d’eau… Et le café! Comment obtenait-elle ces trois petits cœurs blancs, emboîtés les uns dans les autres, sur le fond brun clair? « Cette fille est une merveille », pensa-t-il. Levant les yeux, il surprit son regard. Elle observait la manière émerveillée dont il contemplait sa création. Il lui lança un sourire chargé d’admiration. Par respect pour l’œuvre — et pour celle qui l’avait préparée —, il resta un moment à la regarder, incapable de lui faire affront en « l’attaquant » trop vite, comme une chèvre sur le premier crocus du printemps.

Il prit enfin la tasse, la porta à son visage, ferma les yeux. L’odeur enivrante du cappuccino envahit ses narines. Il avança lentement, ses lèvres frémirent, effleurèrent le bord chaud et lisse, puis la mousse. Il aspira doucement.
Il reposa la tasse et vit la serveuse sourire en apercevant la moustache beige qu’il s’était faite.
À mesure que l’élixir descendait dans sa gorge, il sentit sa fatigue s’évanouir, conséquence des trente minutes de marche depuis chez lui. Le café était très chaud, comme il aimait. On ne vient pas ici pour avaler et filer : ce n’est pas du fast-food, un concept qu’il abhorre. Le jetable, l’expéditif, il déteste ça.
Il était venu pour se retrouver, rester seul, en silence, réfléchir. L’endroit s’y prêtait. Chaque gorgée, espacée d’un intervalle régulier, l’enfonçait un peu plus dans son monde intérieur. Il chassa ses soucis immédiats, les obligations du moment, les petites noirceurs de la vie quotidienne. Il était ici pour autre chose. Il devint moine entrant dans son temple.
Les yeux toujours rivés sur le café, il fit un bond en arrière. Il se rappela exactement ce qu’il faisait un an plus tôt, jour pour jour. Ses proches affirmaient qu’il avait une hypermnésie : il pouvait reconstituer une journée entière à la minute près. Il détestait pourtant s’y abandonner : se souvenir d’une journée mobilisait toute la journée. À trop regarder le passé, on cesse de vivre.
Un an plus tôt, à cette heure précise, il signait l’acte de vente de sa voiture. Il n’en avait plus besoin : son visa en poche, il voulait l’argent pour commencer une nouvelle vie dans cet ailleurs effrayant sans vraiment l’être. Il s’était tellement préparé, tellement renseigné, tellement conditionné que son esprit, anesthésié, ne faisait que suivre le courant qui allait l’arracher à sa terre pour l’emporter vers une terre d’autres.
Ce fut un saut. D’un monde à un autre. Toute cette année écoulée, il avait observé la société d’accueil, tissé un réseau, découvert un univers entièrement neuf. Et puisque l’on voit toujours le monde depuis quelque part, il comparaît. Beaucoup. Il regrettait les conditions précaires de son pays, tout en regrettant son pays lui-même, sa maison, sa famille, ses amis.
À suivre.
Sauts (suite)
Ce fut un saut. Il l’appréhendait. Mais finalement, tout s’était bien passé.
Une autre gorgée, et il replongea.
Penser à ses amis lui rappela Béné, celle qui lui avait appris l’amour, fait découvrir le premier chapitre des Corinthiens, Pearl Buck, et la vocation de vivre pleinement selon les commandements de Dieu.
Il sourit en se rappelant ses hésitations avant de sortir avec elle : ses amis lui conseillaient d’éviter; elle n’était pas « canon », plus âgée, et surtout d’une autre religion — une complication certaine pour l’avenir si jamais « ça marchait ». Chez lui, la tradition était fermée sur ce point, et il était pratiquant.
Il avait sauté le pas. L’avait demandée. Était sorti avec elle. Et l’avait épousée.
Pendant presque quinze ans, il fut l’homme le plus aimé — donc le plus heureux — du monde.
La vie qu’ils avaient menée avant que Béné ne s’éteigne défila devant ses yeux. Il revit leur petit commerce, monté malgré les avis défavorables : quartier peu passant, marché difficile, avenir incertain. Ils n’avaient écouté personne et s’étaient lancés. Ce fut la meilleure décision de leur vie. Leur boutique prospère était leur fierté, leur œuvre commune, presque un quatrième enfant aux côtés des trois qu’ils avaient eus.
Encore un saut concluant.
Deux heures avaient passé sans qu’il remarque les allées et venues, les changements de musique, les fauteuils qui se libéraient. Il voyageait de souvenir en souvenir, de saut en saut, admirant la vie d’aventurier qu’il avait menée. Il se dit, finalement, que la vie est un jeu : les bons joueurs sont ceux qui en acceptent les risques et en saisissent la subtilité.
« La vie est sauts », songea-t-il en paraphrasant Jack London : « La vie est mouvement ».
Fier de cette trouvaille, les yeux brillants, il pensa à ses enfants, à leurs naissances, à la sienne… à ce premier saut forcé après neuf mois de confort. Quitter l’abri familier pour l’inconnu : voilà un saut. Le premier, il ne l’avait pas choisi; il avait pleuré pour protester. Que peut faire d’autre un bébé de quatre kilos? Il faudra des décennies avant qu’un être humain puisse exprimer sa colère autrement… parfois tragiquement, en lançant des bombes et en détruisant des vies.

Il réalisa qu’il s’égarait, revint au sujet.
Qu’aurait-il été s’il était resté dans le ventre de sa mère? Mort-né, tout simplement.
Qu’aurait-il été s’il n’avait pas choisi cette école, cette spécialité, ce métier, ce commerce, Béné — paix à sa belle âme — et ces amis plutôt que d’autres?
Que ferait-il aujourd’hui s’il n’avait pas quitté son pays pour traverser l’océan?
Cette dernière année avait été plus vivante, plus décisive, plus riche en sauts que les quarante-quatre précédentes.
Il prit la dernière gorgée, désormais froide. Un proverbe lui revint :
« Nos doutes sont des traîtres; ils nous font perdre les occasions de gagner en nous donnant la crainte d’entreprendre. »
Une chaleur lui monta aux oreilles, une excitation inédite saisit ses entrailles. Il vit défiler les sauts qu’il hésitait encore à faire : ce nouvel emploi administratif qui l’effrayait, le roman qu’il rêvait d’écrire sur la vie édifiante de son père, la maison que ses amis lui conseillaient d’acheter, et surtout — surtout — Grâce.
Sa voisine d’en face. Belle comme un reflet céleste. Célibataire vivant avec son chien.
Toujours chaleureuse avec lui, veuf élevant trois garçons en terre étrangère.
Elle avait justement les traits qu’il avait fantasmés plus tôt : longs cheveux noirs en tresses, serre-tête, longue jupe, bas blancs, chaussures compensées. Sans tatouage, sans maquillage, sans tapage.
Il essuya une larme de joie et quitta la cafétéria d’un pas décidé.
Il alla frapper chez Grâce — elle ne travaillait pas les fins de semaine — pour lui déclarer sa flamme.
Parmi tous les sauts qui l’attendaient, il décida de commencer par celui-ci.
Car la vie est amour… aussi.
« La vie est un sommeil et l’amour en est le rêve; et vous auriez vécu si vous aviez aimé. »
— Alfred de Musset
Les Algériens du Manitoba s’organisent
L’hiver est beau. Et ce qu’il y a de plus beau en lui, pour moi qui ne suis au Manitoba que depuis 18 mois, c’est le givre, ou the hoar frost (attention à la prononciation, m’a dit une amie!). Je ne l’ai vu que récemment, mais, Dieu du Ciel, que c’était beau.
J’ai l’habitude de partir très tôt au boulot; je suis un Bonifacien très matinal. Ce n’est pas la lumière du jour qui me montre mon chemin, mais les lumières artificielles des lampadaires faits par les hommes qui le jonchent. Et quand les cristaux de Dieu réfléchissent les lumières des hommes, ça donne le spectacle époustouflant de grains magiques qui scintillent sous nos pieds, tout droit sortis d’un conte de fées!
Et les arbres, que dire? Ça m’a rappelé les cerisiers sakura fleurissant au printemps au Japon : à la place des fleurs, des épines de glace. C’est beau de loin et de près (ce qui est rare, avouez-le); la glace qui s’installe sur la moindre petite branche offre à l’œil une vue du détail qui ne lui est pas permise tous les jours. On dirait les bronchioles des alvéoles pulmonaires sous IRM!
Traverser Saint-Boniface à pied, à l’aube, marcher sur des cristaux à travers les avenues Traverse et Dollard, les rues Aulneau et Despins, les yeux rivés sur les bronchioles et sur Vénus qui bénit nos pas et annonce au moins une bonne matinée ensoleillée, un peu comme la pluie du matin qui jadis réjouissait le pèlerin, fut un exercice magnifique qui se répétera, je l’espère, chaque année.


Photo prise par Aïssa d'un cimetière... on présume quelque part à Winnipeg...
Il y a eu un autre exercice magnifique auquel j’ai participé ces derniers temps, un de ceux qui ne se passent (avec une telle ampleur émotionnelle) qu’une fois dans une vie : la naissance d’une étoile!
C’est l’Association des Algériens du Manitoba qui est venue au monde en cette fin d’année 2025, pour briller à côté des autres étoiles qui rendent si beau le ciel de Winnipeg.
L’idée d’un organisme qui réunirait la communauté algérienne mûrissait dans les esprits de ses membres, de plus en plus nombreux depuis des années. Les astres se sont alignés cette fois. La Providence voulut que ce soit la bonne. Des Algériens brillants, chacun dans son domaine, ses compétences et sa singularité, sont passés à l’acte : ils ont créé l’organisme et l’ont enregistré auprès des autorités provinciales compétentes.
L’Association des Algériens au pays de Chef Peguis, de Louis Riel et de Sir William Stephenson se veut être l’incarnation d’une authenticité au pays des authentiques. Un phare identitaire pour les membres de la communauté qui se trouvent si loin de leur pays d’origine, et pour leurs enfants (surtout!), et aussi un phare culturel qui fera découvrir, ou redécouvrir, aux Manitobains, la culture et les traditions de cette partie nord-africaine de la Méditerranée.
Rien ne vaut le fait d’aller vers l’autre, de le « découvrir », de comprendre sa façon de vivre, de faire, de croire et de penser, de le comprendre et de le respecter dans sa diversité. Voilà un trésor qui manque à beaucoup de pays dans le monde, et qui est un gage de bon vivre-ensemble, de stabilité, de paix sociale et de progrès.
Ici, ces quatre concepts ne sont pas mis en lettres majuscules, ne relevant pas de théories fantasmagoriques que les politiciens aiment employer jusqu’à la nausée. Ici, ces quatre concepts, on les vit. On les vit au quotidien.
L’Association des Algériens du Manitoba (AAM) regroupera la communauté lors de divers événements et célébrations et la représentera dans différentes manifestations culturelles de la ville de Winnipeg. Elle aidera aussi les nouveaux arrivants dans l’établissement et le processus d’intégration. Défendre la francophonie et militer pour un Manitoba officiellement bilingue est aussi l’un de ses chevaux de bataille!

De gauche à droite, au premier rang : Mohammed Salah Zini, Tilelli Nait, Doha Hadj Smaha, Djinane Elmokretar, et Sofiane Hamdaoui; au deuxième rang : Menouer Hadj Smaha, Aïssa Aïnas, Zakaria Dahi, Samy Benamira, Hocine Tasekrit, Mehdi Zeddam.
L’Association est dirigée par un comité administratif composé de treize hommes et femmes venus des quatre coins d’Algérie. Le mouvement se veut horizontal : il n’y a pas de chef, pas de dirigeant, juste un groupe de personnes engagées qui savent ce qu’elles veulent et ce qu’elles ne veulent plus!
Le groupe est d’autant plus fort qu’il compte parmi ses membres le vénérable Tayeb Soufi, premier Algérien à s’établir au Manitoba (depuis 1968), professeur agrégé de philosophie à l’Université de Saint-Boniface depuis 1972, et directeur de l’école Sofiya sise à Saint-Vital.
Dans une récente publication sur son réseau social, il a dit ceci en parlant de l’AAM :
« Cette association, par la jeune équipe qui l’a fondée et qui la dirige, fait honneur à toute l’Algérie. Un grand souffle de probité, d’intelligence, de dynamisme, d’ingéniosité, d’amour de justice et de liberté pour l’humanité a atterri au cœur du Canada. L’hiver manitobain semble être devenu soudainement printanier. Dieu merci. »

Tayeb Soufi, professeur agrégé de philosophie à l’USB
L’hiver manitobain est toujours plein de souvenirs. Celui de 2025 l’est particulièrement, car il amène dans ses vents l’union et la promesse d’un avenir gracieux et solidaire pour la grande communauté algérienne qui vit dans cette partie des Prairies canadiennes.
Le site Internet en construction est : www.mbdz.ca
Page Facebook : Association des Algériens du Manitoba - Officielle -
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