Festival du maïs à Zhonglu :
une aventure au cœur de la zone tibétaine du Sichuan
Cela faisait un peu plus de deux ans que je travaillais en Chine à titre de professeur de français de l’Université du Sichuan à Chengdu lorsque des collègues m’invitèrent à participer au Festival du maïs du village de Zhonglu. Ce village est situé à 340 km de Chengdu dans ce qu’on appelle la zone tibétaine du Sichuan. Or, si pour l’administration chinoise cette région fait partie de la province du Sichuan, les Tibétains la considèrent comme partie prenante du Kham, l’un des trois territoires avec l’Amdo dans le Nord-Est et l’U-Tsang dans l’Ouest et sa capitale Lhassa qui composent le territoire national tibétain. Aujourd’hui, le Kham est partagé par trois provinces chinoises : le Qinghai, le Yunnan et le Sichuan.

Source : Province de Kham au Tibet, Wikipedia
Zhonglu est donc un petit village niché à 2000 mètres d’altitude situé dans le comté de Danba et la préfecture de Garzê, et cette dernière est constituée de 80 % de Tibétains et 20 % de Han (groupe ethnique de la majorité chinoise). Pour les touristes étrangers qui ne veulent pas s’embarrasser des formalités administratives pour obtenir un visa et aller à Lhassa dans la région autonome du Tibet, la zone tibétaine du Sichuan est une bonne façon de s’imprégner de la culture tibétaine et de ses traditions, et de voyager sans contraintes. C’est donc sans hésiter que j’ai accepté l’invitation de mes collègues. Il y avait bien sûr une contrepartie à cette invitation; celle de mettre mon chapeau d’historien et de présenter une conférence sur l’histoire du maïs.
De prime abord, je fus intrigué par ce mystérieux Festival du maïs. Après tout, les cours d’histoire à l’école secondaire m’avaient appris que le maïs venait des Amériques et qu’il avait été cultivé par les civilisations aztèque, maya et inca. En effet, on qualifie souvent les Amériques de la civilisation du maïs, de l’Europe, celle du blé et de l’Asie, celle du riz. Or, à ma grande surprise, j’appris que le maïs n’était pas d’implantation récente et que l’Inde et les Philippines en avaient fait la découverte dès le début du 16ᵉ siècle grâce aux voyageurs et aux marchands espagnols et portugais. Le maïs a fait son apparition en Chine cinquante ans plus tard au milieu du 16e siècle en suivant les routes commerciales, puis s’est étendu à l’Indonésie, à la Thaïlande et finalement au Japon vers la fin de ce siècle. La culture du maïs a joué un rôle primordial pour la survie des communautés paysannes, notamment celle qui vivait dans des régions trop froides ou trop élevées pour faire pousser le riz.

Le voyage à Zhonglu est une aventure en soi. Bien que le village ne soit qu’à 340 km de Chengdu, il faut emprunter une route sinueuse dans les montagnes qui ralentit le rythme du voyage et qui peut prendre environ huit heures avant d’atteindre la destination. Les organisateurs de l’événement m’avaient donné rendez-vous devant les portes de l’Université des nationalités du sud-ouest de la Chine à six heures du matin où une camionnette devait me cueillir avec armes et bagages. Il faisait encore nuit noire et j’étais seul dans la rue déserte n’ayant que pour compagnie le bruit matinal des balayeurs qui nettoyaient énergiquement les rues avec leur balai de paille. Toutefois, l’odyssée en vaut la peine, car on arrive dans ce magnifique village entouré de montagnes, prélude aux chaînes de l’Himalaya plus à l’Ouest.

Source : Collection personnelle
J’ai été hébergé par une famille paysanne; un terme qui n’a rien de péjoratif à mon sens puisque je me sentais plongé dans une autre époque tellement le décor était rustique. En effet, mon hôte me faisait dormir au deuxième étage de ces maisons tibétaines construites en hauteur avec des pierres blanches. Déjà tout le village s’apprêtait à fêter en suspendant des épis de maïs aux corniches des maisons et en accrochant des feuilles du précieux légume aux portes et aux fenêtres. Tous les matins, mon hôtesse faisait bouillir des nouilles dans une immense marmite qu’elle servait à ses convives qui étaient logés comme moi chez elle, tandis que son mari nous préparait le délicieux thé au beurre tibétain reconnaissable à son goût salé (po cha). Une boisson essentielle pour les Tibétains qui vivent en haute altitude et qui le boivent pour éviter d’avoir les lèvres gercées en raison du manque d’oxygène.



Source : Collection personnelle


Source : Collection personnelle
Bien que j’adorasse me promener dans le village et me faire offrir des noisettes par les grands-mères tibétaines, ainsi que faire de la randonnée en montagne, je n’étais pas venu à Zhonglu pour chômer, mais pour m’entretenir avec les habitants de ce village d’une question existentielle qui tourmentent les historiens depuis des temps immémoriaux. Qui a donc inventé le pâté chinois? Bien qu’à plusieurs reprises, je rappelais à mon auditoire que le pâté chinois n’avait d’origine chinoise que le nom d’ailleurs tronqué, j’avais déjà conquis mon public, notamment les organisateurs du festival qui n’en avaient que faire de mes explications historiques qui invalidaient la thèse voulant que le pâté chinois ait été d’abord servi aux travailleurs chinois lors de la construction du chemin de fer au Canada, mais qu’il soit apparu dans les foyers canadiens-français plutôt au tournant du 20ᵉ siècle. Déjà avant que je commence ma conférence, ils bombaient le torse, honorés de savoir que la Chine avait légué à la postérité un autre plat exquis à l’Occident et s’enorgueillissait par une ferveur patriotique pleine d’exubérance du savoir-faire de l’Empire du Milieu qui traversait encore une fois les siècles et les océans.
Les vrais maîtres de Zhonglu ne sont pas ceux que l’on croit, mais plutôt les bêtes qui semblent mener une vie des plus agréables avant le moment fatidique qu'ils ne semblent pas beaucoup anticiper par pure insouciance. Ainsi, tous les animaux (vaches, veaux et cochons) sont libres de déambuler dans le village comme bon leur plaise, et à qui il faut leur accorder avec beaucoup de déférence la priorité à la circulation. L’animal qui prend le plus son aise est sans nul doute le cochon, véritable seigneur des lieux. Dès son réveil au matin, il part découvrir le vaste monde et ne revient qu’au coucher du soleil à la maison familiale. Ses balades, ponctuées de nombreuses siestes (qui bloquent souvent le passage de l’entrée d’une maison), ne peuvent que faire l’envie des fermiers qui pendant ce temps se rompent l’échine dans les champs.

Source : Collection personnelle
Cela fait six ans que j’ai quitté la Chine, mais sans doute mon séjour à Zhonglu pendant presque cinq jours est le plus beau souvenir qu’il me reste de ma vie passée dans l’Empire du Milieu. Je pense souvent au délicieux thé tibétain, à la gentillesse des habitants, aux montagnes qui se profilent à l’horizon dans un décor enchanteur et à la Dolce Vita décidément bien inspirante que menaient mes chers amis les porcidés. Mais surtout, je dédie cet article à la légendaire hospitalité des habitants de Zhonglu dont la réputation n’est pas surfaite. Bien au contraire.



