Le Morrin Center dans le Vieux-Québec :
du continent perdu à l’archipel retrouvé
Il suffit d’un rapide coup d’œil lors d’une visite à Québec en admirant le patrimoine architectural pour se convaincre qu’il s’agit d’une ville avec des racines françaises fort anciennes. Son caractère francophone ne fait non plus aucun doute tout particulièrement lorsque le voyageur sort des aires touristiques. Ainsi, 96 % des habitants de la région métropolitaine de Québec ont pour langue principale le français. Pourtant, en 1840, 40 % des habitants de Québec étaient d’origine britannique, dont la moitié d’Irlande. Une réalité de l’histoire de la Vieille Capitale fort peu connue. Néanmoins, si le visiteur se montre attentif, il verra des traces de cette présence britannique encore aujourd’hui en arpentant les rues. Il découvrira d’anciennes églises protestantes converties en bibliothèque ou en centre communautaire, il remarquera le nom de certaines rues que les habitants de Québec prononcent à la française et pourra lire les plaques commémoratives d’un bâtiment qui raconte la vie d’une figure illustre britannique.

Le Morrin Center, caché sur une esplanade près de la rue Sainte-Anne, agit comme un gardien de la mémoire et de l’héritage britannique de la Vieille Capitale. La particularité de ce bâtiment est qu’il a connu plusieurs fonctions, dont chacune d’elles constitue un moment décisif de l’histoire britannique, puis anglophone de la ville de Québec. En effet, le Morrin Center a été tour à tour une prison, une société d’histoire et de littérature, un collège d’enseignement supérieur et une bibliothèque. Des étudiantes vêtues en costume d’époque se font un plaisir d’accueillir les visiteurs et de les guider dans les méandres de ce vieux bâtiment pour leur faire découvrir les recoins insoupçonnés de l’histoire anglaise de l’une des villes les plus françaises du continent.

Source : Le Morrin Centre : un monde de langue, de bibliothèque et de prison,
Fiducie nationale du Canada
Sur le site du Morrin Center, les Français avaient érigé en 1712 la redoute royale, une fortification militaire qui servait de caserne aux soldats et aussi de prison militaire en temps de paix. En 1808, les Britanniques décident de construire une prison sur l’emplacement de la redoute royale, dont le but était d’assurer la réhabilitation sociale des prisonniers. Ainsi, la plupart des détenus avaient été arrêtés pour trouble à l’ordre public (petite délinquance, vagabondage, prostitution, ivrognerie, etc.). Il serait plus juste de parler de déviance sociale qui n’était absolument pas tolérée à l’époque. Les prisonniers reconnus pour leur bonne conduite profitaient de salles communes avec un poêle et un mobilier en bois. Les prisonniers de droit commun, récidivistes, et enclins à prendre la poudre d’escampette étaient mis aux fers et enfermés dans des cachots humides. La prison était aussi un lieu d’exécution. Ainsi, à l’entrée, un balcon avait été aménagé au deuxième étage du bâtiment qui servait de potence. Un jour, la bonne du pasteur baptiste David Marsh eut l’idée d’amener sa fille de trois ans à une sortie éducative pour assister à sa première exécution publique qui fut aussi la dernière pendaison publique à Québec (1864). John Meehan, un Irlandais de 23 ans, coupable du meurtre de David Pearl, fit un discours bilingue de 15 minutes, exhortant les jeunes gens à éviter la mauvaise compagnie, la boisson, la haine et la vengeance. La pauvre fillette poussa un profond soupir, puis sanglota avant de tomber à genoux pour prier Dieu afin qu’il accueille le condamné au Royaume des Cieux. La bonne perdit son emploi pour cette initiative fort déplacée même pour l’époque.

En 1867, la prison est jugée vétuste et les prisonniers sont déménagés à la prison des plaines d’Abraham. Un collège d’enseignement supérieur, le Morrin College, ouvre ses portes l’année suivante qui occupe l’entièreté du bâtiment, sauf deux blocs cellulaires qui ont été préservés. Le nom a été donné en l’honneur de l’ancien maire Joseph Morrin, mécène de l’institution. Affilié à l’Université McGill, le Collège Morrin vise surtout à former l’élite protestante dans les domaines de la théologie, du droit, de la médecine et des arts, ainsi qu’offrir des cours du soir aux fils de la classe ouvrière. De fait, ce seront surtout des pasteurs qui obtiendront leur diplôme. D’abord réservé uniquement à la gent masculine, les femmes seront invitées à faire aussi leurs études pour renforcer, disent les mauvaises langues, la persévérance des étudiants qui pouvaient se laisser distraire par les charmes captivants de la basse-ville. Une tactique machiavélique, mais ô combien efficace! Au tout début, la formation prodiguée aux dames servait surtout à leur apprendre à remplir de manière irréprochable leur futur rôle de mère et d’épouses dévouées. L’une des habiletés jugées essentielles à la préservation du bonheur conjugal était l’art de servir le thé. Plus tard, les jeunes femmes purent étudier des disciplines plus variées et c’est en 1889 que la première étudiante obtint son diplôme – quinze ans avant la première diplômée de l’Université Laval en 1904. Toutefois, le collège ferme ses portes en 1902, ce qui coïncide avec le déclin de la communauté anglophone de Québec, dont la proportion passe entre 1861 à 1901 de 40 % à 15 % de la population totale.

Source : Morrin Centre, maps.apple.com
En 1868, le collège accueille la Literary and Historical Society of Quebec, fondée en 1824, dont le but était de rassembler des documents historiques qui un jour pourraient servir aux historiens désireux de rédiger l’histoire du Canada. La bibliothèque existe encore aujourd’hui et compte plus de 30 000 livres de langue anglaise. Toutefois, la vedette de cette bibliothèque n’est nulle autre qu’une statue en bois du général Wolfe, le vainqueur des plaines d’Abraham. En effet, vers 1780, un vétéran de l’armée coloniale britannique fit commander une sculpture en bois de l’illustre général qu’il installa dans une alcôve sur sa maison au coin des rues Saint-Jean et du Palais. Or, cette statue n’irritait pas seulement les Canadiens qui supportaient mal de croiser tous les jours leur conquérant, mais aussi les Britanniques qui trouvaient que le visage enfantin, le nez allongé et les joues rouges de la statue étaient fort irrévérencieux pour honorer la mémoire du vainqueur des guerres coloniales en Amérique. Une fois de plus, ou peut-être la première fois, les deux solitudes étaient unies dans leur désaccord.


Une nuit sans lune, du moins le présume-t-on, des marins britanniques avaient bien envie de trinquer avec le célèbre général et enlevèrent la statue pour célébrer avec elle sur le pont du navire. La nuit fut sans doute très festive, car les marins oublièrent de rapporter l’invité de marque à son propriétaire et alors commença un long périple pour la statue du général Wolfe qui navigua sur toutes les mers de l’Empire britannique pendant de nombreuses années. Et un bon jour, la statue revint chez son ancien propriétaire. La légende raconte que le capitaine, pris de remords, la fit repeindre et la renvoya à Québec. Toutefois, personne n’en voulait et elle échoua à la bibliothèque du Morrin College. Malheureusement, la pauvre statue n’était pas au bout de ses peines. Dans les années 1960, un anarchiste argentin voulait faire payer à la Grande-Bretagne l’occupation des îles malouines (Falklands) et montrer sa solidarité anticoloniale avec le peuple québécois, et il déposa une bombe dans la bibliothèque en visant le symbole par excellence de l’impérialisme britannique. Décidément, cette statue était bénie des Dieux et ne reçut même pas une égratignure, mais cinq cents livres précieux périrent dans l’incendie qui fut toutefois rapidement contrôlé. La statue trône toujours dans la bibliothèque rappelant avec ses belles joues rouges que depuis 1780 personne n’a réussi à se débarrasser d’elle et qu’elle est à Québec pour de bon.
L’histoire du Morrin Center, et avec lui de la communauté anglophone de la ville de Québec, est fascinante. Bien qu’il n’y ait que 13 000 anglophones dans la région métropolitaine de Québec qui ne constituent que 2 % de la population totale, la Vieille Capitale entretient une longue histoire d’amour avec ses concitoyens de langue anglaise. D’ailleurs, les guides du Morrin Center ne tarissent pas d’enthousiasme pour raconter aux visiteurs cette tranche d’histoire qui est sans doute le secret le mieux gardé de la ville de Québec. La statue impérissable du général Wolfe est là pour nous le rappeler.




