top of page

Trilogie sale de La Havane de Pedro Gutiérrez :
acte de résignation ou message d’espoir?

Les nouvelles paraissent vraiment sombres pour Cuba à l’heure actuelle, qui pourrait subir les contrecoups de l’intervention américaine au Venezuela, alors qu’une crise humanitaire guette l’île. Or, l’indigence de Cuba, conséquence entre autres de l’embargo américain depuis les années 1960, ne date pas d’hier et fait partie du quotidien des habitants, même si les images de cartes postales, dont sont si friands les snowbirds qui fuient les rigueurs de l’hiver, nous le font oublier. C’est cette réalité cruelle qui a inspiré le livre de l’écrivain Pedro Gutiérrez, Trilogie sale de La Havane, qui nous fait revisiter son île à travers le quotidien de ses habitants qui galèrent du matin au soir pour échapper au dénuement social et économique.

image 1.gif
Image2.jpg
Image3.jpg

J’ai découvert ce roman fascinant en bouquinant sur l’avenue Mont-Royal dans les nombreuses librairies de livres usagés qui pullulent sur cette artère de l’est de Montréal. Trilogie sale de La Havane, au titre intrigant pour le commun des mortels, appartient au genre littéraire du réalisme sale (Dirty Realism), inauguré par le romancier américain hors norme Charles Bukowski. Ce genre littéraire minimaliste se caractérise par une histoire banale, voire insignifiante, un imaginaire sobre, une narration intérieure, une description dans sa plus simple expression et surtout la médiocrité de ses personnages, qui errent sans but, menant une vie sordide, répétitive et ponctuée de tous les excès.

Le réalisme sale, très populaire dans le monde littéraire anglo-saxon, a été récupéré par plusieurs auteurs caraïbéens et sud-américains pour être mobilisé comme critique sociale sous la forme d’un humour noir implacable. En effet, aux États-Unis, le réalisme sale décrit la vie pathétique des personnages qui ne semblent pas prêter beaucoup d’intérêt à leur propre existence. Ils apparaissent résignés à leur déchéance et s’y complaisent le plus souvent en y appréciant une forme de liberté individuelle absolue. Pour Charles Bukowski tout particulièrement, qui n’a jamais caché son penchant immodéré pour l’alcool et son aversion pour le travail, il s’agit d’une protestation contre le conformisme social qui prend la forme d’un refus d’accepter l’horizon d’avenir prescrit par la société, qui attend de l’individu qu’il travaille à la sueur de son front pour un salaire de misère, qu’il se marie et fonde un foyer pour ensuite crouler sous les responsabilités familiales et enfin qu’il meure oublié de tous, sans un sou, après avoir passé une existence périssable d’ennui à être prisonnier des conventions sociales et à renoncer à ses rêves.
 

Ainsi, à l’instar de l’œuvre de Bukowski, Trilogie sale de La Havane dépeint des personnages se vautrant dans la débauche et les beuveries et qui, en apparence, végètent en marge de la société. Toutefois, les excès d’alcool, les arnaques perpétrées dans le quotidien pour gagner quelques sous supplémentaires et la vie sexuelle débridée apparaissent non seulement comme un exutoire, mais aussi comme une protestation des individus contre une société sclérosée et aliénée – Cuba – qui n’a pas livré les promesses de liberté et de progrès social de la Révolution. Au contraire, le personnage principal lutte à contre-courant, par ses excès et ses vices, contre une société rongée par la corruption, la répression et la censure, qui prône l’obéissance à l’État communiste et une foi aveugle dans les idéaux de la Révolution. Par cette volonté de résistance, le personnage principal lance un défi à cette société en décomposition qui, malgré les apparences, continue à offrir bien des ressources à l’obstiné qui refuse de s’abandonner à son sort et qui sait se montrer ingénieux pour déjouer les épreuves du quotidien. 

En effet, contrairement au roman sale britannique ou américain, celui des tropiques ou sud-américain est porteur d’espoir, aussi minime soit-il. Ses protagonistes luttent à leur façon contre une société étouffante et répressive, certes, pas de la façon la plus noble qui soit, il est vrai, mais toujours avec débrouillardise, pour ne pas se résigner au désespoir. Survivre à la journée qui passe constitue déjà une victoire qui permet de vivre sur un temps emprunté, en espérant qu’un jour la situation puisse changer et que le désespoir se métamorphose en espérance.

Dans un humour noir et décapant qui révèle les talents de conteur de l’auteur, celui-ci nous fait suivre les péripéties de son personnage principal, jour après jour, qui rivalise d’ingéniosité pour se procurer de l’alcool, un peu d’argent, de quoi manger et des femmes en tout genre. Il nous montre un personnage rusé, résolument optimiste, qui croit en la vie et qui l’aime follement, même dans sa laideur la plus extrême, et qui, dans les défis du quotidien, cherche cette bouffée d’oxygène qui lui donnera la force de persister. Ce roman tragicomique, qui fait autant rire que pleurer, est un hommage en quelque sorte au passé de Cuba, à sa culture exubérante et à la résilience de son peuple, qui traverse les calamités de l’histoire sans jamais abdiquer. Son côté irrévérencieux, voire carrément obscène, nous fait rire de bon cœur, mais peut en même temps soulever un profond malaise tant le récit dépeint une réalité sociale révoltante et scandaleuse. L’auteur nous rappelle ultimement qu’il faut se méfier de la fausse résignation et que les gestes du quotidien, même dans leur banalité la plus radicale, dissimulent bien des rêves et des espoirs qui donnent la volonté de continuer, quoi qu’il arrive.
 

Commentaire à l'auteur.png
Liste de tous les articles de.jpg
bottom of page