La ville de Xi’an :
capitale des soldats en terre cuite
Dans son livre Historia écrit en 445 avant notre ère, l’historien grec Hérodote faisait la recension des sept merveilles du monde. Le monde connu était à l’époque pour les Grecs, essentiellement le pourtour méditerranéen. Si Hérodote avait connu l’Extrême-Orient et s’il avait vécu deux cents ans plus tard, il aurait très certainement inclus dans sa liste les soldats en terre cuite de l’empereur de Chine Qin Shi Huang (ou Qin Shi Huang Di qui signifie premier empereur). Pour tout résident étranger qui vit en Chine (ou qui vient visiter la Chine), Xi’an est un incontournable. J’y allais visiter bien sûr une ville ancienne qui avait plus de 3000 ans d’histoire, célèbre dans le monde entier pour ses soldats en terre cuite, mais aussi – et c’est beaucoup moins connu – où les civilisations de l’islam et de l’Empire du Milieu se rencontrent.

Source : Localisation de Xi’an, Wikipédia
La ville est un musée à ciel ouvert. C’est d’autant plus impressionnant que le régime politique communiste face à l’expansion économique de la Chine a détruit de nombreux quartiers anciens pour les remplacer par des immeubles modernes, et Xi’an semble avoir miraculeusement échappé à cette frénésie immobilière. Le touriste qui déambule dans les rues l’oubliera sans doute, mais cette ville a été la première capitale de Chine sous les dynasties des Qin, Han et Tang. Sous cette dernière (618 à 907 après notre ère), Xi’an était avec ses deux millions d’habitants l’une des principales métropoles du monde qui surpassait en population Rome, puis Constantinople. La grandeur historique de cette cité nous est révélée lorsqu’on aperçoit les murailles construites à partir de la fin du 14e siècle qui forment un quadrilatère de 14 km. En tant qu’historien fasciné par l’architecture militaire, je ne pus m’empêcher de faire le tour de ces murailles qui prennent au bas mot quatre heures. Il s’agit d’une marche harassante, mais la visite en vaut la peine, car ces murailles offrent un point de vue imprenable de la ville avec ses 12 mètres de hauteur. De plus, ses 14 mètres de largeur permettent au piéton de circuler librement et en tout confort même lorsqu’il y a beaucoup d’affluence touristique, ce qui peut en Chine s’avérer un véritable cauchemar.

Un aspect beaucoup moins connu est la communauté musulmane, dont la présence fort ancienne est symbolisée par la grande mosquée de Xi’an. À l’image de sa communauté de 65 000 âmes sur 10 millions d’habitants, la grande mosquée est très discrète, presque invisible et souvent le touriste la découvre par hasard en déambulant dans la vieille ville. L’une des raisons de cette discrétion est que la mosquée est inspirée de l’architecture chinoise et que cela lui confère une sorte de camouflage lui permettant de se fondre dans le paysage urbain ambiant sans que personne ne se doute qu’il s’agit d’un lieu de culte musulman (voir photo). Toutefois, le visiteur est encore plus surpris d’apprendre que les fondations remontent à l’an 742 après notre ère, alors que les empereurs de la dynastie Tang invitaient les commerçants perses et arabes à s’établir à Xi’an pour faire du négoce. Or, ces commerçants cherchèrent bien évidemment à trouver des épouses et jetèrent leur dévolu sur des femmes chinoises qui acceptèrent de se convertir pour la cause donnant naissance à une nouvelle population, les Hui, surtout présent dans le Nord-Ouest de la Chine, évalués à plus de vingt millions d’habitants. Aujourd’hui, les Hui, à l’image de leurs mosquées, se confondent avec la population han (l’ethnie majoritaire) grâce à leurs traits asiatiques obtenus à la suite des mariages exogames au fil des siècles et ne se distinguent de la majorité que par leur bonnet en tissu brodé pour les hommes et le voile pour les femmes. Toutefois, s’il y a un lieu où la communauté musulmane sort de l’ombre, c’est bien dans son quartier au pied de la Tour du tambour où se tient le grand marché sur la rue Beiyuanmen. La rue, ainsi que celles attenantes, fourmillent d’étals où les marchands préparent devant les visiteurs affamés les plats les plus exquis comme les brochettes d’agneau, les roujiamo (sandwich au bœuf ou à l’agneau) et les fameuses nouilles biàng biàng à l’agneau épicé. Bon, il est vrai que cela peut être contrariant pour ceux qui ne sont pas amoureux de l’agneau, mais simplement de s’imprégner de l’ambiance festive et culinaire du quartier musulman en vaut la peine. Le visiteur en désespoir de cause peut toujours se tourner vers les pâtisseries qui sont fort délicieuses.
La grande mosquée


Toutefois, la principale attraction (est-il besoin de le préciser) est le site des soldats en terre cuite. C’est au premier empereur de Chine Qin Shi Huang, qui unifia les différents royaumes en un empire et qu’il dirigea d’une main de fer jusqu’à sa mort, que l’on doit ce monument incomparable. Reconnu comme un despote cruel et sanguinaire, il avait aussi la folie des grandeurs. C’est lui aussi qui entreprit la construction de la muraille de la Chine. Dès le début de son règne, le jeune empereur commence la construction d’un immense mausolée pour accueillir sa dépouille qui nécessita le travail de plus de 700 000 ouvriers. La construction du mausolée débute vers 246 avant notre ère, alors que l’empereur Qin Shuan n’a que treize ans et qu’il est roi du royaume de Qin. Il termine cette construction gigantesque à sa mort 36 ans plus tard en 210 avant notre ère, alors qu’il est au sommet de sa puissance et qu’il règne sur une Chine unifiée. La fin de l’empereur est assez ironique. Obsédé par l’immortalité, il exigeait de ses alchimistes de lui concocter une potion qui le rendrait éternel. Ceux-ci, conscients des dangers de déplaire à l’empereur et surtout de lui refuser ses caprices, lui administrèrent un élixir à base de mercure, dont le goût était adouci par le miel, qui par la suite finira par l’empoisonner…

Le mausolée érigé dans une colline construite artificiellement en forme de pyramide est entourée d’immenses fosses qui abritent plus de 8000 soldats en terre cuite, mais aussi 130 chars tirés par 520 chevaux et 150 chevaux montés par des cavaliers censés monter la garde de leur empereur pour l’éternité. Attention! Il ne s’agit pas d’une production manufacturière qui reproduit le même modèle. La taille des soldats varie selon leurs grades et représentent des fantassins, des cavaliers, des chevaux et des chars et ils sont à l’échelle humaine. Il y a aussi des statues de civils comme des fonctionnaires, des acrobates et des artistes. Cependant, le mausolée, qui fait la taille d’un terrain de football, n’a jamais été fouillé pour préserver les artefacts et n’est donc pas ouvert au public.
Les touristes visitent donc la nécropole qui est constituée de quatre fosses. Toutefois, même si le mausolée qui est une reproduction du palais impérial n’est pas accessible, le visiteur n’est pas en reste. En visitant la nécropole, il a le souffle coupé lorsqu’il se trouve dans la première fosse devant les soldats en terre cuite qui semblent l’observer avec la même sévérité qu’il y a plus de deux mille ans quand la vraie garde impériale devait veiller sur son empereur. Ce monument témoigne d’une constante que l’on retrouve aussi bien dans le passé que dans le présent de la Chine, soit la démesure qui amène le pays à se lancer encore aujourd’hui dans des chantiers gigantesques qui stupéfient le reste du monde. La nécropole du premier empereur de Chine ainsi que la grande muraille ne sont que les premières manifestations historiques de cette démesure qui caractérise la Chine d’hier et d’aujourd’hui.





