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Voyage entre historiens au cœur du Manitoba français

Partie 2 – La montagne Pembina

Cet article reprend le précédent qui racontait mon périple dans la vallée de la rivière Rouge avec mon collègue historien, détenteur de la Chaire de recherche à l’Université Saint-Boniface sur les migrations, les circulations et les communautés francophones, Yves Frenette. Dans l’avant-midi, nous avions visité la vallée de la rivière Rouge peuplée, entre autres, par les Métis, puis par des Canadiens français venus du Québec et des États-Unis. Après un bon repas en pays mennonite à Winkler pour déguster un délicieux pierogi, nous continuâmes notre route à la montagne Pembina. Je tiens à ramener à la raison ceux qui en lisant ces lignes se mettent déjà à rêver de pratiquer l’escalade en montagne au cœur des Prairies. Il est vrai que sur la route en direction de Notre-Dame-de-Lourdes le chemin plat se transforme en pente abrupte, mais l’euphorie est de courte durée, car la nature des plaines manitobaines reprend implacablement ses droits et la montée, source de tant d’espoirs, laisse rapidement entrevoir un plateau surnommé la montagne Pembina. 
 

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Source : Collection personnelle

Si Saint-Norbert était le royaume de l’abbé Ritchot, Notre-Dame-de-Lourdes était celle de Dom Benoît. Missionnaire français de la Congrégation des chanoines de l’Immaculée-Conception, Dom Benoît avait la réputation de ne faire aucun compromis avec ce qu’il considérait comme les « erreurs du monde moderne » telles que la raison, le libéralisme, le modernisme et la sécularisation. Il vit dans les communautés du Canada français, notamment les Prairies, la vraie France catholique attachée à ses traditions terriennes et préservée de l’hérésie laïciste dans laquelle la IIIᵉ République avait sombré. En 1891, il fonda la paroisse de Notre-Dame-de-Lourdes et fit venir de nombreux colons de France, de Belgique, de Suisse auxquels s’ajoutèrent des Canadiens français, mais aussi des Polonais et des Ukrainiens. Une visite du cimetière et un bref regard posé sur les patronymes sculptés sur les tombes suffisent à rappeler la diversité culturelle francophone qui régnait à Notre-Dame-de-Lourdes. 

Source : Collection personnelle

Dom Benoît a laissé une empreinte durable à Notre-Dame-de-Lourdes comme le révèle sa statue qui trône à l’entrée du cimetière. Il ne faut pas s’y tromper. Même si la statue de Dom Benoît avec ses lunettes rondes ressemble vaguement au Mahatma Gandhi, le personnage était plutôt reconnu pour son intransigeance et son austérité, à un tel point qu’il se fit réprimander plusieurs fois par l’archevêque de Saint-Boniface, Mgr Langevin, qui n’était pourtant pas réputé pour être très conciliant. C’est au nom de cette intransigeance que Dom Benoît quitta sa paroisse en 1910 et retourna en Europe où il mourut cinq ans plus tard dans son pays natal – le Jura – refusant de voir l’ordre auquel il appartenait se réformer de manière plus libérale.¹

Source : Collection personnelle

Pourtant, l’ombrageux Dom Benoît savait montrer ses talents de médiateur quand c’était nécessaire. Lorsque le presbytère fut construit, les ouvriers suisses choisirent de célébrer de la manière la plus chauvine possible; c’est-à-dire en hissant le drapeau helvétique au sommet du bâtiment. Les paroissiens français y virent à la fois un outrage et une injure et menacèrent de rameuter tous leurs compatriotes des environs pour prendre d’assaut le presbytère et y faire flotter le tricolore. Comprenant que sa paroisse risquait d’être embrasée par les querelles de drapeau, le sage Dom Benoît coupa l’herbe sous le pied des mécontents en arborant le drapeau du Sacré-Cœur au sommet du presbytère auquel tout catholique qui se respecte ne peut que se rallier.

Toutefois, le ministère de Dom Benoît ne faisait pas que des heureux notamment des Français qui, bien que catholiques pratiquants, rejetaient le contrôle du clergé. Nombre d’entre eux s’installèrent dans le village de Saint-Claude fondé en 1892 et réclamèrent même une école non confessionnelle dirigée par des laïcs. Les racines françaises sont encore bien vivantes à Saint-Claude comme l’énorme pipe qui rappelle la principale industrie du village dont sont originaires les colons français et qui porte le même nom. Une tradition artisanale qui ne s’est pas perpétuée, car les habitants de Saint-Claude surtout originaires du Jura se sont plutôt tournés vers la production laitière. Toutefois, l’aspect le plus intéressant qui révèle bien le sentiment patriotique des pionniers de Saint-Claude est le monument aux combattants qui honorent la participation des soldats belges, français et canadiens-français au premier conflit mondial. Érigé en 1921, ce monument montre le buste du Maréchal Foch qui conduisit la France à la victoire avec de chaque côté deux soldats debout, l’un Canadien et l’autre Français. Plus tard, les noms des Saint-Claudiens morts pendant la Seconde Guerre mondiale furent ajoutés. Conçu par un artiste belge des environs, il représente en tous points les monuments aux morts érigés au lendemain de la Première Guerre mondiale dans chacun des villages et villes de France meurtris par les ravages de la Grande Guerre. 

Source : Collection personnelle

Source : Collection personnelle

Enfin, dernière destination de cette chronique, Cardinal. Lors de notre périple, nous avons été témoins de communautés enracinées dans le territoire depuis plus d’un siècle, tandis que d’autres se sont évanouies dans la nuit des temps. C’est le cas de Cardinal. Pour arriver dans ce village, il faut emprunter une route de terre afin de visiter tout ce qui reste de la localité : une charmante chapelle cachée derrière des arbres. L’aventure de Cardinal, qui faisait partie de la paroisse Notre-Dame-de-Lourdes, débute par l’acquisition d’une terre par le défricheur Philippe Cardinal et son épouse en 1888. Le village prend son essor deux décennies plus tard avec la construction du chemin de fer à proximité. En plus d’une gare, le village possédait en 1908 une quincaillerie, un hôtel, un restaurant, un bureau de poste, quatre magasins généraux et même une équipe de baseball! Plus tard, il y aura une école et la chapelle Sainte-Thérèse sera érigée. Toutefois, le village décline avec la fermeture du chemin de fer et de la gare, à la suite d’un nouveau tracé ferroviaire; la chapelle est fermée en 1960. Seul le garage Holland subsiste jusqu’aux années 1980. À plusieurs reprises, les habitants de Cardinal réclamèrent d’être constitués en paroisse, mais ils essuyèrent un refus de la part de l’archevêque. Cette volonté de faire bande à part s’expliquerait en partie par la rivalité entre les Canadiens français de Cardinal et Notre-Dame-de-Lourdes peuplée surtout de Français et de Suisses².

L’histoire du Manitoba français est fascinante. Elle nous montre que la communauté franco-manitobaine s’est constituée de plusieurs vagues de migrants qui ont apporté leur contribution à la confection du Manitoba français et qui constitue une courtepointe sociale et culturelle. Une courtepointe qui se poursuit encore aujourd’hui avec l’arrivée d’immigrants, d’étudiants et de travailleurs originaires d’Haïti, de France, de Belgique, de la Suisse, du Maghreb et de l’Afrique subsaharienne. À ce titre, les débats sur la diversité culturelle n’ont peut-être rien de nouveau pour les Franco-manitobains, mais constituent au contraire la trame de leur histoire.

Source : Collection personnelle

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