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L’autre

Chère amie,

 

Je constate que ma brève allusion aux philosophies orientales a provoqué chez toi un certain retentissement. Je sais que tu as un penchant pour ces philosophies. La quête de l’unité de la conscience humaine fait partie du « projet » de la plupart des grandes sagesses spirituelles, mais, étrangement, cette quête est davantage associée aux philosophies orientales. Mais, il faut bien l’admettre, y parvenir exige toute une discipline. La méditation, la contemplation, le yoga sont autant de ces disciplines qui donnent accès à des états de paix, mais aussitôt revenu « dans le monde », notre conscience s’agite et réimprime dans notre vie sa dualité. Difficile de faire autrement quand tout le milieu environnant se manifeste selon cette dualité qui nous vient d’une longue tradition philosophique occidentale.

Tu te souviendras peut-être, mon amie, d’une conversation que nous avons eue déjà à propos du psychiatre suisse Carl Gustav Jung, reconnu comme le père de la psychologie des profondeurs. Toute son œuvre repose sur une philosophie très semblable à celle de ce Spinoza auquel je faisais référence dans ma dernière lettre. Pour qui ne peut s’attaquer à l’œuvre monumentale de Jung, le livre Cheminer vers soi avec Jung – Une lumineuse exploration de l’âme humaine de Frédéric Lenoir (encore lui!) en fait une très belle synthèse. La démarche psychologique proposée par Jung vise justement à faire l’unité en soi. Cette démarche est pourtant inspirée de courants de pensée occidentaux (mais marginaux, puisqu’ils avaient été rejetés par les Pères de l’Église) dont les concepts se rapprochent à plusieurs égards de la pensée orientale. La démarche consiste en une exploration de l’âme humaine qui repose sur l’analyse des symboles et des archétypes présents dans les rêves. La première étape de cette démarche exige que nous soyons capables d’une confrontation avec nous-mêmes afin d’y rencontrer « notre ombre », ce côté de nous capable du pire, que nous refusons souvent de regarder en face. Autrement dit : « voir la poutre dans notre œil avant de voir la paille dans l’œil de l’autre », comme disait celui qui nous invitait à aimer sans juger… Cela fait, nous pouvons accéder à plus de lumière.  

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Cela dit, je veux t’amener aujourd’hui sur un autre aspect de la spiritualité. Tu seras d’accord avec moi, j’en suis sûr. Tu sais, dans cette société aux valeurs individualistes, nous sommes enclins à voir la spiritualité comme une démarche tournée vers soi. Mais une spiritualité authentique ne devrait-elle pas se déployer aussi vers l’autre? Amour, charité, compassion sont en effet au cœur des enseignements dispensés par les sages de tout temps. 

Je m’inspirerai d’abord de deux petits livres du philosophe André Comte-Sponville intitulés Le bonheur, désespérément et La vie humaine, dans lesquels l’auteur fait une incursion dans le domaine religieux tout en gardant un point de vue philosophique. Il nous parle d’abord de ce qu’on a appelé les trois vertus théologales, soit la foi, l’espérance et la charité, nommées ainsi par Saint-Paul. Et il rappelle que, selon Saint-Paul, c’est la charité qui est la plus importante des trois. Cette affirmation a longuement été étudiée par les théologiens et les exégètes bibliques, dont les plus célèbres sont saint Augustin et saint Thomas. Ces deux auteurs s’entendent aussi pour dire que « la foi passera, l’espérance passera et il ne restera que la charité, que l’amour ». Pourquoi la charité serait-elle plus importante que les deux autres vertus pourtant fondamentales pour un croyant?

Je te ferai grâce de toutes les discussions qui entourent cette question philosophique, mais je crois que la conclusion mérite d’être connue. Tu vois, maintes fois, le Christ a mentionné que le Royaume, c’est-à-dire ce monde d’amour, de paix et de justice, « commençait ici même, sur terre ». Ce Royaume n’est donc pas seulement objet de foi et d’espérance, il est aussi quelque chose à vouloir et à faire ici-bas. Nous sommes interpellés, nous avons des devoirs à faire pour bâtir ce Royaume (d’où cette parole : « l’arbre sera jugé à ses fruits »). Supposons maintenant que nous nous efforçons de le bâtir, ce lieu de paix, supposons que, par notre état de conscience et par nos actions, nous avons le sentiment d’y mettre le pied; dès lors, nous n’avons plus besoin d’espérer ce monde, de croire qu’il adviendra, puisque nous le vivons! Faire l’unité en nous-mêmes, se réjouir d’être et de vivre, cultiver notre élan vital, c’est un peu ça « entrer dans le Royaume ». Voilà pourquoi il a été dit que foi et espérance « passeront ». Ce qui est vécu dans le présent n’a pas besoin d’être espéré. Et la charité alors?

Il faut d’abord revenir à l’étymologie du mot pour bien comprendre le sens de mon propos. Tu vois, de nos jours, quand on prononce le mot « charité », on pense à « générosité » au sens de « don » ou d’« aumône ». Mais à l’origine, ce mot faisait plutôt référence à l’idée de « compassion ». La compassion est tendresse envers l’humanité. Or, puisque nous sommes là, sur cette terre, à devoir assumer notre condition humaine et à tenter d’atteindre la paix intérieure, qu’y a-t-il de plus réjouissant que de donner à l’autre une parcelle de cette paix que nous connaissons? C’est dire que faire la charité (au sens de compassion, d’amour), c’est partager cette paix intérieure que nous touchons par moments, qu’on l’appelle « Royaume » (christianisme) ou encore « nirvana » (bouddhisme), « béatitude » (Spinoza) ou « Soi » (Jung). 

Il est vrai que la compassion n’a pas toujours bonne presse de nos jours, et cela sans doute parce que nous la confondons souvent avec la pitié. À ce propos, Comte-Sponville, dans son livre intitulé Petit traité des grandes vertus, apporte cette distinction 

« La pitié s’éprouve de haut en bas. La compassion, au contraire, est un sentiment horizontal : elle n’a de sens qu’entre égaux, ou plutôt, et mieux, elle réalise cette égalité entre celui qui souffre et celui, à côté de lui et dès lors sur le même plan, qui partage sa souffrance. Pas de pitié, en ce sens, sans une part de mépris; pas de compassion sans respect ».

La compassion relève de cette forme d’amour que les Grecs appelaient Agapè, c’est-à-dire « un amour universel, spirituel, gratuit, qui est pure douceur et qui se vit dans l’oubli de soi, sans motif, sans intérêt, et même sans justification », dira encore Comte-Sponville. Il est « charité », non pas au sens « perverti par deux mille ans de condescendance cléricale, aristocratique puis bourgeoise », poursuit le philosophe, mais au sens premier de ce terme qui signifie « amour créateur », un amour qui confère de la valeur. C’est pourquoi on le verra se tourner vers ceux et celles à qui, justement, on ne reconnaît pas ou peu de valeur dans notre société : les pauvres, les miséreux, les malades (les non productifs!). Agapè exige une bonne dose d’humilité, il se manifeste généralement avec discrétion. 

Compatir, c’est ressentir la souffrance de l’autre et agir pour l’en soulager, dans un esprit de partage. Vue sous cet angle, la compassion peut tout autant motiver des actions politiques que des gestes individuels. C’est ce dont je te parlerai dans ma prochaine lettre, chère amie!

Amitiés,

Guy

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