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La saga des Romanov de Michel de Saint-Pierre

Suggestion d’une lecture d’été

Comme il s’agit de ma dernière chronique avant la pause estivale, j’aimerais vous suggérer une lecture pour les vacances, Le drame des Romanov de l’écrivain et romancier Michel de Saint-Pierre, publié en 1967 et republié en 1988. Ce livre occupe une place particulière dans mon cœur, car il s’agit du premier livre d’histoire pour adulte (607 pages!) que je me souviens d’avoir lu à l’âge palpitant de mes 12 ans. Ce livre a sans doute contribué à inspirer ma vocation d’historien tant par le sujet qui est passionnant que par sa qualité littéraire.

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Source : Amazon.ca

Il faut l’avouer, ce livre ne se distingue pas par la scientificité de son propos bien que l'auteur ait consulté les archives à sa disposition. L'auteur, romancier à succès, a plutôt choisi de tisser sa trame narrative à travers le concept d'une malédiction familiale qui bien que sensationnaliste donne au récit sa cohérence et son unité et qui selon lui façonne le destin d’exception de la Russie marquée par les intrigues et les complots de palais, la violence politique de l’État, les innombrables guerres civiles et les révolutions.

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Il faut dire que c'est difficile de donner tort à l'auteur. La dynastie des Romanov, qui a régné sur la Russie de 1613 à 1918, n'est en effet pas banale et a été emportée plus souvent qu’à son tour par la tourmente familiale. Pierre le Grand, le tsar réformateur qui modernisa la Russie et la consacra comme grande puissance de la mer Baltique, ordonna l’assassinat de son fils héritier, le tsarévitch Alexis, dans sa cellule après qu’il eut comploté contre son père. Catherine la Grande, une ambitieuse princesse allemande qui poursuivit l’œuvre politique de Pierre le Grand tant par la modernisation de la société que l’expansion du territoire russe vers l’Est, organisa un coup d’État avec son amant Orlov afin de monter sur le trône et fit assassiner son mari et souverain Pierre III reconnu pour ses excentricités et son immaturité (comme jouer avec des soldats de bois à 34 ans). Alexandre 1ᵉʳ, petit-fils de Catherine et vainqueur de Napoléon, accepta de donner sa bénédiction à une conjuration qui mena à l'assassinat de son propre père Paul 1ᵉʳ, dont les sautes d’humeur imprévisibles et violentes lui faisaient craindre pour sa vie. Alexandre II, un autre tsar réformateur, fut taillé en pièce (après la huitième tentative d'assassinat) par des bombes anarchistes alors qu'il tentait d'implanter des réformes libérales. Enfin, en 1918, la famille royale tout entière, constituée du tsar Nicolas II, de la tsarine Alexandra Feodorovna, du tsarévitch Alexis et de leurs quatre filles, fut massacrée par les bolcheviques dans la maison Ipatiev à Iekaterinbourg mettant fin à la dynastie des Romanov qui avait régné sur la Russie sans interruption pendant près de quatre siècles. L'auteur consacre même un épilogue à Anastasia qui aurait survécu miraculeusement à la tuerie, offrant ainsi au lecteur une mince lueur d’espoir sur le tragique destin des Romanov. Un récit fascinant, mais aujourd'hui on sait grâce aux tests d'ADN que la prétendue Anastasia était un imposteur et que la véritable princesse n'a pas pu s'arracher au sort terrible réservé à sa famille.

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Ce sont vraiment les talents de conteur de Michel de Saint-Pierre, ainsi qu'une plume élégante et raffinée, qui font de cet ouvrage historique un voyage épique dans l'histoire russe. D'ailleurs, l'auteur, dans une conception très traditionaliste de l'histoire, nous rappelle que la Russie doit à ses tsars ce que la France doit à ses rois. Autrement dit, c’est le règne des souverains qui font la grandeur d’une nation. À l’opposé, dans cette conception de l’histoire, le peuple se voit reléguer dans l’ombre de ses tsars et ne joue que le rôle d’un morne figurant.

À ce titre, il n’est pas inutile de préciser que Michel de Saint-Pierre, issu de la noblesse normande, a été tour à tour résistant pendant la Seconde Guerre mondiale, agent d’une maison import-export, journaliste, éditeur, mais surtout romancier. Son œuvre maîtresse, Les aristocrates, inspirée de souvenirs d’enfance et pour lequel il recevra le grand prix du roman décerné par l’Académie française, raconte les déchirements d’une famille aristocratique confrontée à l’appel de la modernité et à la perte des traditions. Royaliste, catholique traditionaliste, conservateur opposé au progressisme et anticommuniste, Michel de Saint-Pierre ne cache pas ses sympathies pour la dynastie des Romanov qui incarne selon lui une société d’ordre, de valeurs et de traditions qui traverse les épreuves du temps en conciliant le respect au passé avec la nécessité de s’adapter au changement. Un numéro d’équilibriste qui prend fin lors de la révolution bolchevique en 1917.

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Après avoir fermé le livre Le drame des Romanov, on ne peut être rassuré qu'à moitié sur l'avenir de la Russie si une telle conception de l'histoire s'avérait exacte – la conception que les nations sont forgées par l’action des grands hommes et des grandes femmes (et par eux seuls). Surtout quand l’on prend conscience avec un certain frisson du coût sociétal que cela implique pour le peuple russe. En effet, l’auteur présente une galerie de personnages qui tant par leurs vertus que par leurs vices tombent sans cesse dans la démesure laissant très peu de répit pour le peuple russe impuissant et victime de l’orgueil, de l’ambition et des caprices de leurs souverains. À cet égard, on pourrait faire le reproche à Michel de Saint-Pierre de privilégier une version de l’histoire fondée sur des déterminismes culturels et d’offrir ainsi un portrait caricatural de la Russie condamnée à toujours renouer avec la fatalité qui ne laisse au peuple russe aucune prise sur son destin. Mais on peut pardonner aisément ces errements simplistes à l’auteur qui propose une incomparable fresque politico-historique qui tient en haleine ses lecteurs du début à la fin de l’ouvrage. 

Il reste que l'apport de ce genre d'ouvrage, écrit très souvent par de grands littéraires, n'est pas tant de proposer de grandes interprétations historiques, mais plutôt de donner le goût de l'histoire aux jeunes et aux moins jeunes grâce notamment à la thèse de la malédiction qui à défaut d’être crédible pour les esprits cartésiens que nous sommes reste fort séduisante. Dans mon cas, je considère que c’est mission accomplie, car ce livre a participé à ma formation d’historien avant l’heure et je ne me suis jamais lassé des biographies historiques. Ainsi, par la suite, au cours de ma longue existence de rat de bibliothèque insatiable, j'ai lu d'autres biographies, cette fois-ci, rédigées par des historiens professionnels que j'ai aussi beaucoup appréciés comme celle de Robert K. Massie sur Pierre le Grand et d’Hélène Carrère d'Encausse, récemment décédée, sur Catherine II, Alexandre II et Nicolas II. Peut-être sans la malédiction des Romanov si bien contée par Michel de Saint-Pierre et très certainement fantasmée, mon intérêt pour l’histoire russe ne serait pas le même.

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