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Sauts (suite)

Ce fut un saut. Il l’appréhendait. Mais finalement, tout s’était bien passé.

Une autre gorgée, et il replongea.

Penser à ses amis lui rappela Béné, celle qui lui avait appris l’amour, fait découvrir le premier chapitre des Corinthiens, Pearl Buck, et la vocation de vivre pleinement selon les commandements de Dieu.

Il sourit en se rappelant ses hésitations avant de sortir avec elle : ses amis lui conseillaient d’éviter; elle n’était pas « canon », plus âgée, et surtout d’une autre religion — une complication certaine pour l’avenir si jamais « ça marchait ». Chez lui, la tradition était fermée sur ce point, et il était pratiquant.

Il avait sauté le pas. L’avait demandée. Était sorti avec elle. Et l’avait épousée.

Pendant presque quinze ans, il fut l’homme le plus aimé — donc le plus heureux — du monde.

La vie qu’ils avaient menée avant que Béné ne s’éteigne défila devant ses yeux. Il revit leur petit commerce, monté malgré les avis défavorables : quartier peu passant, marché difficile, avenir incertain. Ils n’avaient écouté personne et s’étaient lancés. Ce fut la meilleure décision de leur vie. Leur boutique prospère était leur fierté, leur œuvre commune, presque un quatrième enfant aux côtés des trois qu’ils avaient eus.

Encore un saut concluant.

Deux heures avaient passé sans qu’il remarque les allées et venues, les changements de musique, les fauteuils qui se libéraient. Il voyageait de souvenir en souvenir, de saut en saut, admirant la vie d’aventurier qu’il avait menée. Il se dit, finalement, que la vie est un jeu : les bons joueurs sont ceux qui en acceptent les risques et en saisissent la subtilité.

« La vie est sauts », songea-t-il en paraphrasant Jack London : « La vie est mouvement ».

Fier de cette trouvaille, les yeux brillants, il pensa à ses enfants, à leurs naissances, à la sienne… à ce premier saut forcé après neuf mois de confort. Quitter l’abri familier pour l’inconnu : voilà un saut. Le premier, il ne l’avait pas choisi; il avait pleuré pour protester. Que peut faire d’autre un bébé de quatre kilos? Il faudra des décennies avant qu’un être humain puisse exprimer sa colère autrement… parfois tragiquement, en lançant des bombes et en détruisant des vies.

Il réalisa qu’il s’égarait, revint au sujet.
Qu’aurait-il été s’il était resté dans le ventre de sa mère? Mort-né, tout simplement.

Qu’aurait-il été s’il n’avait pas choisi cette école, cette spécialité, ce métier, ce commerce, Béné — paix à sa belle âme — et ces amis plutôt que d’autres?

Que ferait-il aujourd’hui s’il n’avait pas quitté son pays pour traverser l’océan?

Cette dernière année avait été plus vivante, plus décisive, plus riche en sauts que les quarante-quatre précédentes.

Il prit la dernière gorgée, désormais froide. Un proverbe lui revint :
« Nos doutes sont des traîtres; ils nous font perdre les occasions de gagner en nous donnant la crainte d’entreprendre. »

Une chaleur lui monta aux oreilles, une excitation inédite saisit ses entrailles. Il vit défiler les sauts qu’il hésitait encore à faire : ce nouvel emploi administratif qui l’effrayait, le roman qu’il rêvait d’écrire sur la vie édifiante de son père, la maison que ses amis lui conseillaient d’acheter, et surtout — surtout — Grâce.

Sa voisine d’en face. Belle comme un reflet céleste. Célibataire vivant avec son chien.
Toujours chaleureuse avec lui, veuf élevant trois garçons en terre étrangère.

Elle avait justement les traits qu’il avait fantasmés plus tôt : longs cheveux noirs en tresses, serre-tête, longue jupe, bas blancs, chaussures compensées. Sans tatouage, sans maquillage, sans tapage.

Il essuya une larme de joie et quitta la cafétéria d’un pas décidé.

Il alla frapper chez Grâce — elle ne travaillait pas les fins de semaine — pour lui déclarer sa flamme.
Parmi tous les sauts qui l’attendaient, il décida de commencer par celui-ci.

Car la vie est amour… aussi.

« La vie est un sommeil et l’amour en est le rêve; et vous auriez vécu si vous aviez aimé. »
— Alfred de Musset

 

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