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Vers le ciel : l’église du Précieux-Sang, entre spirale et tipi

En poursuivant notre balade architecturale à travers les œuvres d’Étienne Gaboury, nous quittons la cathédrale de Saint-Boniface pour nous arrêter devant une autre réalisation tout aussi audacieuse : l’église du Précieux-Sang.

Située dans le quartier de Saint-Boniface, cette église construite en 1969 s’impose d’emblée par sa silhouette inattendue, presque mystique. Sa toiture torsadée, comme une spirale qui s’élève vers le ciel, évoque le tipi autochtone, hommage discret et respectueux aux racines métisses de la paroisse. Ici, Gaboury ne se contente pas de bâtir un lieu de culte; il façonne un espace qui raconte, rassemble et élève.

Dès l’extérieur, un mur ondulant en brique lisse, ponctué de contreforts irréguliers, enlace la structure. Ce geste circulaire crée une sensation d’enveloppement, comme si l’on entrait dans un refuge ancestral. La toiture en bardeaux de cèdre, portée par 25 poutres lamellées-collées de 30 mètres, s’enroule sur elle-même pour culminer à près de 29 mètres de hauteur. Cette spirale traduit le désir profond de Gaboury : « créer un espace mystique, qui monte toujours, sans fin », confiait-il.

La lumière, ici, n’est jamais un simple ajout. Elle découle directement de la structure : de petites ouvertures sous les avant-toits marquent les stations du chemin de croix, tandis qu’un vitrail discret, caché au sommet de la spirale, laisse filtrer un halo presque céleste sur l’autel.

À l’intérieur, tout concourt à rapprocher la communauté. Les bancs en chêne sont disposés en demi-cercle autour de l’autel. Le sol en brique, qui commence dès l’extérieur et continue à l’intérieur, guide naturellement le pas des visiteurs vers le centre liturgique. La pente légère du sol accentue cette invitation au rassemblement, comme une procession silencieuse vers le cœur spirituel de l’édifice.

Dans cette église, Gaboury exprime toute sa sensibilité à l’esprit des lieux. La forme spiralée et la référence au tipi témoignent d’une conscience aiguë du territoire et de ses habitants, en particulier les communautés métisses et autochtones qui ont marqué la région. On y retrouve aussi l’influence de Le Corbusier, notamment dans la recherche d’un espace architectural et lumineux, inspiré de la chapelle de Ronchamp.

Mais au-delà des influences, Gaboury propose ici une architecture profondément canadienne, enracinée, généreuse et tournée vers la lumière. Une architecture qui ne cherche pas seulement à impressionner, mais à émouvoir.

Une architecture sculpturale au service du sacré

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Source : Chapelle Notre-Dame-du-Haut, Fondation Le Corbusier.

La silhouette massive et fluide de la chapelle de Ronchamp incarne la vision corbuséenne d’un édifice spirituel ancré dans le paysage. Les formes organiques, la toiture courbée en béton et l’asymétrie des volumes annoncent une rupture radicale avec l’architecture classique. Cette approche inspirera Étienne Gaboury dans sa quête d’un langage architectural symbolique et poétique, comme en témoigne l’église du Précieux-Sang où la toiture évoque le tipi autochtone dans une même logique de monumentalité expressive.

La lumière comme langage spirituel

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Source : Chapelle Notre-Dame-du-Haut, Fondation Le Corbusier.

L’intérieur de Ronchamp surprend par la subtilité de la lumière, filtrée à travers de petites ouvertures irrégulières creusées dans les murs épais. Ce jeu de clair-obscur invite au recueillement et transforme l’espace en une expérience sensorielle. Chez Gaboury, cette « liturgie de la lumière » se retrouve dans les ouvertures discrètes de l’église du Précieux-Sang, où la lumière naturelle accompagne la montée vers l’autel et sublime la charpente en spirale. Dans les deux cas, la lumière devient un matériau sacré, porteur d’émotion.

 

Un toit sculpté en forme de tipi tipi

Photo de l’auteure

Vue de l’extérieur, la toiture torsadée en cèdre rappelle immédiatement la forme du tipi, figure emblématique de la prairie. Par ce geste fort, Gaboury inscrit l’église du Précieux-Sang dans une continuité culturelle et spirituelle avec le territoire. Plus qu’un simple toit, cette spirale de bois semble aspirer le regard vers le ciel, traduisant un élan mystique et collectif.

 

Un cercle pour rassembler

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Source de l’image : Winnipeg Architecture Foundation. (s. d.). Étienne Gaboury. ​

Le plan du rez-de-chaussée révèle toute la philosophie de Gaboury : ici, pas de longue nef hiérarchique, mais un espace circulaire et inclusif, où chaque fidèle se trouve proche de l’autel. Les bancs disposés en demi-cercle évoquent l’amphithéâtre. Chaque ligne du plan guide le regard et les pas vers le cœur symbolique et liturgique, affirmant l’importance du collectif sur l’individuel.

 

La spirale vivante du ciel

Source de l’image : Winnipeg Architecture Foundation. (s. d.). Étienne Gaboury. ​

Depuis l’intérieur, la toiture apparaît comme une immense spirale de cèdre, fruit d’un véritable exploit technique et artisanal. Cette réalisation délicate évoque un ciel infini, un mouvement ascendant vers la lumière.

 

Une entrée accueillante, ancrée dans la prairie

Source de l’image : Winnipeg Architecture Foundation. (s. d.). Étienne Gaboury.

L’entrée principale de l’église n’impose pas; elle accueille. Les grandes portes en bois s’ouvrent largement, dans un geste d’hospitalité, prolongeant visuellement le sol en brique qui relie l’extérieur à l’intérieur. Ce seuil, à la fois humble et symbolique, marque la transition entre le quotidien et le sacré, invitant chacun à entrer comme on entre dans un cercle de partage.

 

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Dans les prochains articles, nous continuerons de parcourir d’autres œuvres de cet architecte poète qui a transformé le paysage manitobain en véritable récit vivant. La prochaine balade nous mènera au Centre Étudiant, au cœur même du bâtiment historique de l’Université de Saint-Boniface, un autre lieu où Gaboury a su marier mémoire, modernité et vitalité.

Bibliographie :

Winnipeg Architecture Foundation. (s. d.). Étienne Gaboury.

Heliner, F. (dir.). (2005). Étienne Gaboury. Édition du Blé.

Fondation Le Corbusier. (s. d.).

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