Les enfants de Yuki, après deux ans d’université au Manitoba, ont chacun à leur tour, à trois ans d'intervalle, consacré une année entière à étudier le japonais à l’Université Tokai au Japon et à s’entraîner avec son réputé club de judo, les deux, de façon intensive. Nous vous présentons les écrits combinés de leur journal de bord respectif, lesquels seront parfois émaillés de notes rétrospectives et d’échanges sur leur expérience.
27 octobre 2015
Une opération au Japon

Hier, après avoir tout rangé, j’ai quitté ma résidence étudiante et je me suis dirigé vers la gare.
En chemin, j’ai croisé l’un des judokas du club. Il m’a invité à venir saluer quelques membres qui mangeaient dans un restaurant tout près. Je suis
entré et, effectivement, ils étaient là. Je les ai félicités pour le tournoi qu’ils venaient de remporter et je leur ai dit que je me rendais à l’hôpital. Ils m’ont souhaité bonne chance, puis je suis reparti. Après avoir acheté les dernières petites choses dont j’avais besoin, j’ai monté les escaliers menant à la gare et pris le train. Deux autres gares plus tard, je suis descendu et j’ai retrouvé ma tante, qui m’attendait à la station de taxis. Nous avons pris un taxi jusqu’à l’hôpital et nous nous sommes dirigés vers le service des hospitalisations de courte durée, comme on me l’avait indiqué.

À notre arrivée, nous avons dû rencontrer plusieurs médecins et infirmières, signer une foule de documents et nous faire expliquer à maintes reprises ce qui allait se passer à partir de maintenant. Ensuite, on m’a conduit à ma chambre. À l’origine, je devais partager une chambre à quatre lits, mais comme elle était pleine, j’ai eu droit à une chambre individuelle pour la première nuit. Peut-être y resterai-je une nuit de plus, mais au moment où j’écris ces lignes, je ne le sais pas encore. Le meilleur dans tout ça : aucuns frais supplémentaires.
Après d’autres visites de médecins et d’infirmières venus m’expliquer encore quelques détails, Anzu est arrivée. Tous les trois, nous sommes allés prendre un café chez Starbucks dans l’immeuble voisin. La conversation était agréable. Ma tante est ensuite rentrée chez elle. Anzu et moi avons encore discuté pendant une heure et demie avant qu’elle ne parte à son tour.
Je me suis alors retrouvé seul, pour la première fois de ma vie, dans une chambre d’hôpital. J’ai pris ma douche, puis j’ai attendu dans ma chambre pendant qu’on servait le souper.
Je suis finalement retourné chez Starbucks, puisque je ne pouvais plus manger à partir de 21 h jusqu’au lendemain matin, par mesure de sécurité. J’y étais habitué à cause des tournois de judo, où je devais souvent perdre du poids.
J’ai fait mon plan pour la semaine, en espérant sortir d’ici comme prévu le 29, j’ai regardé quelques vidéos sur mon téléphone, puis je me suis couché.



J’avais écrit ces phrases simples que j’allais utiliser souvent.
Après l’opération, je n’aurais pas le droit de parler pendant une semaine : mieux valait me préparer.
27 octobre – Le jour J
On m’a réveillé à 6 h 45. J’étais vraiment surpris, ha ha. Encore une fois, grâce aux entraînements de judo, j’y étais habitué, mais je trouvais quand même ça particulier. Commence alors la longue attente. Je n’ai pas trop eu peur. J’ai rencontré mon médecin hier et il semblait beaucoup plus confiant quant au déroulement de l’opération. J’essaie simplement de ne pas trop y penser. Je souris, je me dis que tout ira bien. Rien d’inquiétant. Tout se passe en japonais, alors je vois ça comme une nouvelle expérience. J’essaie vraiment de faire comme si tout cela n’était qu’un jeu.


Vue depuis ma chambre.
À 9 h, on m’a installé un dispositif sur le corps. C’était la première fois que ça m’arrivait.

Juste avant mon opération, plusieurs personnes sont venues me rendre visite.

C’était agréable de les avoir autour de moi.
L’opération a été retardée d’environ une heure et quart. Je suis resté aussi calme que possible, en faisant des blagues avec tout le monde. Quand l’infirmière est venue me chercher, j’ai souri à chacun et j’ai dit au revoir. C’était le moment.

L’infirmière m’a accompagné jusqu’à une section d’ascenseurs réservée au personnel. Je suis entré avec elle et j’ai essayé de faire la conversation. Après tout, c’était ma dernière occasion de parler avant un bon moment, alors autant en profiter, non? Nous sommes arrivés au troisième étage et j’ai découvert une partie de l’hôpital que je n’avais jamais vue. Je suis entré dans la salle et on m’a demandé de m’allonger sur le fauteuil. J’ai obéi. Le médecin m’a posé quelques questions sur mes études de japonais et, après quelques réponses, j’ai réussi à faire rire toutes les infirmières présentes. Puis le médecin m’a demandé si tout allait bien. J’ai répondu oui. Il a placé un masque sur mon visage, une odeur bizarre a commencé à remplir mes narines. Il m’a dit que je commencerais bientôt à être engourdi, puis j’ai senti toute l’énergie quitter mon corps — une sensation totalement nouvelle pour moi.
Je me suis réveillé en entendant le médecin me dire que l’opération s’était déroulée sans aucun problème. J’étais sur un autre lit, en train d’être déplacé hors de la salle. Pendant une courte pause, encore étourdi par les médicaments, j’ai pris le temps de leur redemander comment l’opération s’était passée, en l’écrivant sur un bout de papier. L’infirmière m’a répété que tout s’était bien déroulé. Je lui ai alors pris la main et j’ai commencé à pleurer. Je crois qu’ils ont été un peu surpris, mais l’un d’eux a dit à voix haute : « Il devait être inquiet, n’est-ce pas? » Et il avait raison. Ça n’avait pas été facile de cacher ma peur tout ce temps-là. On m’a reconduit à ma chambre, où Iwasa, Anzu et Shizuko m’attendaient. Ils m’ont félicité brièvement, puis sont repartis. Je suis resté là, un peu sonné, avant de m’endormir profondément.

Juste après l’opération.
Le lendemain a été long, mais j’ai enfin pu recommencer à manger. À ma grande surprise, on m’a servi de la nourriture normale — malheureusement, elle n’était pas meilleure pour autant! J’ai trouvé le temps long, seul dans ma chambre, incapable de faire grand-chose. Heureusement, mes amis ont commencé à venir me voir dans l’après-midi. Je devais tout écrire sur un papier. Parfois, lorsque les infirmières entraient dans la chambre, j’oubliais complètement que je n’avais pas le droit de parler et je leur répondais à voix haute. Elles me regardaient alors en disant : « Euh… tu es censé parler, toi? » Ce qui me rappelait d’utiliser mon fidèle stylo. Communiquer mes pensées et mes émotions uniquement par écrit ou avec des gestes demandait beaucoup d’efforts. C’était frustrant. Mais j’étais reconnaissant envers tous ceux qui sont venus me voir. Leur présence rendait l’attente moins pénible, et j’appréciais sincèrement le temps qu’ils prenaient pour venir me voir.


Bon… ça ressemble à de la nourriture, je suppose.

Chipa et Nnadi sont venus!

Hayato senpai et Anzu sont venus!



Islam et Yusef sont venus!
Le lendemain, le médecin a examiné ma gorge : tout était parfaitement en ordre. J’ai donc obtenu mon congé comme prévu, vers 10 h. J’ai pris le train en silence avec ma tante, puis je suis retourné à pied à l’université.
Je tiens à remercier toutes les personnes qui m’ont aidé tout au long de ce processus. Cette expérience a été… complètement nouvelle pour moi, et le fait d’avoir des gens autour de moi a rendu les choses beaucoup plus faciles à traverser.
Comme dirait M. Iwasa : je viens de vivre une autre expérience ici, au Japon. Celle de subir une opération.


